CHAPITRE IT
LE PSITTACISME DANS LES ETATS AIGUS D'EX- CITATION MANIAQUE ET DE DÉPRESSION MÉLANGOLANE
$ 1. — Etude clinique.
Avant de passer à l'étude du psittacisme sans pensée expresse ou distincte, tel qu’on l'observe chez les débiles et les persécutés, nous devons d’abord considérer le psittacisme dans les états aigus d’excitation maniaque et de dépression mélancolique. Sile langage des maniaques semble incohérent, ce n’est: pas par suite de l’absence d'idées, mais bien plutôt par suite de la multiplicité des idées, des images et des souvenirs qui se succèdent si rapidement dans l’esprit du maladé que l'interlocuteur ne peut pas parvenir à les suivre (langage elliptique). Comme le fait remarquer Morselli (1), il s’agit là d’une incohérence fonctionnelle, par opposition aux incohérences organiques des démences.
Le langage devient alors incompréhensible par suite des ellipses et des'abréviations employées par le malade qui n’a pas le temps d'exprimer nettement ce qu'il vient
(4) Morsezur, Manuale di semejotica delle malattie mentali, XL, p. 428 et suiv,
NU
de penser. Les idées se suivent chez lui avec une rapidité inaccoutumée. C’est là une première cause de l’incohérence de son langage. Elle n’est qu'apparente. Il en est une autre qui est réelle. En effet, les idées chez lui ne s'associent plus suivant les rapports logiques. Elles s’enchaînent au hasard de l'automatisme psychique. Ainsi se forme un langage plus ou moins absurde (logorrhée) qui rentre à plusieurs titres dans le domaine du psittacisme. |;
C'est chez ces malades qu’on observe au plus haut degré les associations de mots par rimes ou assonnances. Il s’agit le plus souvent de calembours, de jeux de mots grossiers. Îis ne correspondent pas à une pensée. Ils ne sont que le résultat de l’association de mots similaires. « Que dites-vous, disons-nous à un malade ? Vous ne vous en rendez pas compte. Il répond : non je ne suis pas comte ».
Par contre le psittacisme ne se rencontre guère dans les états mélancoliques. Les plaintes et lamentations du malade sont toujours en rapport avec l'état de douleur morale ou d’anxiété dans lequel il se trouve, et les idées délirantes coexistantes. Parfois par suite de la répétition de ces plaintes, le langage du malade ressemble à la verbigération des déments précoces et semble dépourvu de sens, mais ce n'est là qu'une apparence ainsi qu’on peut s’en assurer par l’interrogatoire du malade. L'observation suivante empruntée à Neisser (1) nous offre précisément
(4) Neisser, Ueber das Symptom der Verbigeration. — Ag. Zeilchs. f. Psych., 1890, p. 168,
RL
un exemple de logorrhée chez un mélancolique anxieux
dont les paroles pouvaient en imposer pour de la verbigération.
Le
Observation VII
(Traduction personnelle)
31 décembre 1886. — X..., propriétaire, âgé de 29 ans, est amené à l'Institut, tremblant de tout son corps, et paraissant plongé dans un état d'anxiété intense ; la physionomie et toute l'attitude du malade expriment la plus vive inquiétude. Il fixe anxieusement son regard sur son interlocuteur. Chaque mouvement qu’on exécute devant lui le fait sursauter. D'autre part il est parfaitement capable de reconnaître les personnes qui l'entourent, les objets qui se trouvent près de lui. [Il sait qui est le médecin, qui les gardiens, et les désigne sans se tromper par leur nom. I] répond couramment, mais le plus vite qu'il peut, et s'embarrasse dans de longues phrases. Il est difficile d'écrire ce qu'il dit. La phrase qui suit semble toujours destinée à diminuer la portée de la phrase qui précède et à l’excuser. Du reste sa.façon de parler témoigne d’une certaine éducation.
D. — Qu'est-ce qui vous fait donc ainsi peur ?
R. — Ah, monsieur le Docteur, je ne sais pas ce qui me rend aussi anxieux, mais il est bien possible qu'il pourrait arriver que
“dans ma hâte, bien que personne ne m'y force, une parole inexacte aurait pu m'échapper. Sitel est mon cas, je vous prie de considérer que je ne lai pas fait intentionnellement et que je la retire, que je la retire, aussi vrai que Dieu m'aide, amen !
D. — Mais vous n’avez rien dit de mal.
R. — Si, cela n'est pas. Mais cela pourrait être tout de même, que l’on vous ait dit quelque chose qui aurait été mal compriset dont je ne voudrais pas porter la responsabilité devant Dieu.
Le soir, à la visite, il est en bras de chemise et en chaussettes. Malgré de patientes et longues prières, on ne peut le décider à mettre ses souliers. Il répète plusieurs fois de suite : « Ah ! Monsieur le Docteur, épargnez-moi donc pour une fois ces souffrances »,
D. — Est-ce donc pour vous une bien grande souffrance que de mettre vos souliers ?
R. — Non, mais je ne sais pas si Je ne dois pas craindre qu'il n’en résulte quelque chose de mauvais pour moi.
D. — I] n’en résultera rien de fâcheux pour vous.
R. — Ah! Monsieur le Docteur, pouvez-vous me jurer sur lesalut de votre âme que je n’en souffrirai pas, ni dans mon corps, ni dans mon âme et qu'il n’en découlera pas des conséquences dont la responsabilité serait trop grande pour moi?
En même temps le malade évite qu'on ne le touche, retire ses mains quand on cherche à les lui saisir, ne souffre pas que l'on boutonne son gilet qui reste ouvert. II ne saurait être question d’un examen physique Si on le menace de lui mettre de force ses souliers, il joint les mains et dit sur le ton d’une prière :
Oh toi! Dieu tout puissant, foncièrement bon, s'il faut que je mette mes souliers, et que je ne puisse faire autrement, bien que j'ai prié, alors qu’il en soit ainsi ; amen!
Mais il persiste à refuser de mettre ses souliers On le mène alors au bain. Avec beaucoup de peine, plusieurs infirmiers réussissent à le déshabiller. Chaque fois qu'on lui enlève quelque vêtement, il répète, avec des soupirs d’anxiété, les paroles suivantes :
Oh toi, Dieu tout-puissant, foncièrement bon, s’il faut que j’enlève ma veste (ou mon gilet, ou môn pantalon, mon caleçon, etc.) et si je ne puis faire autrement, qu'il en soitainsienton nom sacré ; amen.
Comme les infirmiers avaient ordre de ne pas employer la force, et eomme il suppliait continuellement qu’on lui épargnât de pareilles souffrances, il a été ramené dans sa chambre sans avoir été baigné. De temps en temps il proférait quelques paroles analogues aux précédentes et finissant toujours comme des prières par le mot amen. Quand on lui demandait pourquoi il parlait ainsi et si ce n’était pas une voix qui le lui commandait, il répondait que l'anxiété à laquelle il était en proie, l'y forçait. Et l’on avait bien d’ailleurs l'impression qu'il en était réellement ainsi. Quand le médecin sort de la chambre, il court après lui, et lui dit :
Excusez-moi, mais je croisque je... ouplutôt je n'ai pas compris
vous venez de dire quelque chose... je voudrais prier, si possible,
pour le salut de votre âme. Que cela me soit épargné. 1! écoute à peine la réponse tranquillisante du médecin, et continue sur un ton de voix élevé :
Ah Dieu ! aide-moi si je suis éprouvé, je remets mon âme entre.
tes mains pour l'éternité ; amen ».
Ces paroles, dans lesquelles on note de très fréquentes répétitions, ne constituent pas de la verbigération ; elles ont un sens, elles expriment, de même que toute l’attitude du malade, un état d'anxiété très pénible. Et l'on peut supposer qu'un homme sain d'esprit, et aussi croyant que M. X..., placé dans les mêmes conditions, c'est-à-dire en proie à une anxiété aussi intense, ne parlerait pas d’une façon bien différente. Une telle répétion nous paraît donc psychologiquement motivée; il n’y a ici ni verbigération, n1 psittacisme.
$ 2 — Diagnostic entre la logorrhée des états maniaques ou mélancoliques et la verbigération.
Avant d'aller plus loin, nous pensons qu'il y a lieu d’insister plus particulièrement sur les caractères distüncüfs qui peuvent exister entre la logorrhée des états maniaques ou mélancoliques et la verbigération.
Certains cas de verbigération peuvent en imposer pour de la logorrhée maniaque ou mélancolique. On comprend tout l'intérêt de ce diagnostic qui comporte, suivant les cas, un pronostic tout différent, surtout quand les malades ne présentent guère que des troubles
de langage; c'est alors d’après ces troubles surtout et
quelquefois seulement qu’on devra établir le diagnostic.
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En nous reportant à la définition que Kahlbaum (1) a donné de la verbigération dans son étude sur la catatonie, nous pouvons considérer que la caractéristique de cette verbigération, c’est le fait que sans comprendre ce qu'il dit, le malade répète tantôt des sons, tantôt des mots, tantôt des phrases complètes ou incomplètes, et cela sous la forme d’un discours et sur un ton pathétique et déclamatoire.
D'après cette définition, il convient d'éliminer d’abord certains faits qu'on pourrait être tenté à un examen superficiel, de ranger parmi les cas de verbigération. En effet, la répétition des mots peut s'observer en dehors de la verbigération, chez les aliénés dans tous les cas où l’on peut l’observer chez les individus sains d'esprit. Un mélancolique, par exemple, comme celui de l'observation précédente, dominé par des sentiments douloureux et uniformes, dont l'imagination se trouve de ce chef considérablement limitée, s’adonne à des plaintes monotones dans lesquelles reviennent constamment les mêmes mots. N'importe quel individu placé dans de semblables conditions, réagirait évidemment de la même façon. Les plaintes du malade, pour monotones et uniformes qu'elles soient, n’en ont pas moins une raison, un moûif psychologique suffisant pour les légitimer. I ne s’agit pas là de verbigération et partant pas non plus de psittacisme, mais seulement d’une réaction normale en soi, et qui n’a de pathologique que l’absurdité des convictions mélancoliques, qui en sont la cause.
On devra faire une semblable distinction chez les
(1) KancpauM, la Calalonie, Berlin, 1874.
paranoïdes. Certains de ces malades peuvent, en effet répéter un grand nombre de fois soit le même mot, soit la même phrase, et cela en toule connaissance de cause, et sous l'empire d’une hallucination ou d'une idée délirante. Ainsi, Morel parle d’une malade qui répétait constamment la même phrase dans la crainte de perdre la parole, comme d’ailleurs à d’autres moments, elle ne cessait de remuer son bras dans la craine d’en perdre l'usage. Enfin, d’autres déments paranoïdes s'imaginent qu'ils sont condamnés à ne prononcer qu'un certain nombre de mots. Ils en sont alors réduits à répétér ces mêmes mots pour exprimer toute espèce de sentiments.
En somme, avant d’aflirmer la verbigération chez un malade qui répète indéfiniment les mêmes mots ou la même phrase, 1l convient de chercher si cette répétition n’est pas motivée, soit par un délire, soit par des hallucinations.
Le diagnostic est parfois des plus difficiles, d'autant plus que nombre d’affections chroniques peuvent avoir un début mélancolique, et que si les lamentations du malade sont légitimes au début, elles tendent par la suite tout en persistant, à perdre toute signification, à se stéréotyper, en raison de l’affaiblissement intellectuel concomittant. Cette période de transmission est difficile à saisir. |
Clemens Neisser (1) fait remarquer qu'’alors la physionomie du malade peut encore exprimer la douleur ‘ou l'anxiété, mais que cette expression semble figée. Il manque au visage celte animation spéciale résultant
(1) Neisser, loco cilato.
5 Pieter
d’un état psychique douloureux immédiat. Les gestes, quoique toujours les mêmes, changent cependant de caractère. [ls deviennent comme mécaniques. Enfin, les plaintes du malade prennent bien le caractère de stéréotypies verbales, et l'on a l'impression, en les entendant, que le malade ne comprend plus ce qu’il dit.
Neisser, à ce propos, cite un exemple frappant. Il s’agit d'une malade qui assiégeait constamment la porte de sortie, et qui, à chaque personne pénétrant dans la salle, demandait toujours sur le même ton : « N'estce pas, Monsieur, ayez la bonté de me donner la clef ! » Un jour on lui donna la clef demandée et quand elle l’eut prise dans la main, elle resta à la porte, exactement dans la même position, et répélant encore la phrase stéréotypée.
Il nous a été donné d'observer un cas analogue à la Salpêtrière dans le service de notre maître, M. le D’ Deny. Il s'agissait également d’une femme qui, tous les matins à la visite, s’élançait hors de son lit et courait en chemise supplier le médecin de la laisser sorüur, avec toutes les marques apparentes du plus profond désespoir, et aussi de la plus grande anxiété : « Laissez-moi sortir, laissez-moi sortir, laissez-moi sortir, disait-elle. » Il suffisait d’un simple geste pour qu’elle retournât se coucher. Parfois même 1l suffisait d'attendre quelques instants sans rien lui dire pour obtenir le même résultat. Et ce qui “prouve bien qu'il s'agissait ici de stéréotypies verbales et kinéliques, c'est que la malade qui sortait de son lit avec la plus grande précipitation et courait au plus vite vers le médecin, ne mettait pas moins d’empressement
à y retourner et à s’y enfouir. De plus, si comme nous COTARD, ù
l'avons dit, ses gestes, ses traits, son attitude donnaient l'impression du plus grand désespoir, d'autre part, la répétition quotidienne identique des mêmes mots, des mêmes gestes, dés mêmes actes, des mêmes lamentations montraient bien aussi qu'il s'agissait de stéréotypies.
Enfin, dans certains cas, le diagnostic est impossible’ et c'est seulement l’évolution ultérieure de l'affection qui permet de le poser. Re
En voici un exemple emprunté à Neisser (1) :
Observation VIII.
ÿ (Traduction personnelle).
Augusta K..., femme d’un forgeron, âgée de 46 ans, malade depuis environ deux mois. Entrée à l'Institut du docteur Neisser, le 11 novembre 1886. À son entrée, la malade montresun peu d’agitation anxieuse. Les questions qui lui sont posées ne reçoivent pas de réponse. Elle chuchotte continuellement, d’une façon incompréhensible. Elle oppose une résistance des plus vives ‘quand on veut la conduire dans sa division
12 novembre. — Femme grande, maigre, d'aspect cachectique, mais fortement bâtie, dont le crâne est assez étroit dans la partie frontale mais ne présente pas de malformation. La physionomie exprime la frayeur et l'attente anxieuse. Le regard erre d’un point à un autre. Les lèvres sont obstinément fermées. La malade se couvre la bouche et le nez avec la main et. fait fréquemment le geste de s'essuyer les lèvres avec la main. Bes pupilles paraissent assez étroites et égales, sans qu’on puisse toutefois l’affirmer, car la malade s'oppose à tout examen. Tremblentent des mains ; le soir, la malade semble assez désorientée et ne répond toujours à aucune des questions qu'on lui pose. D'ailleurs elle semble ne pas les
(1) Nérsser, loco cilato,