TO OR SE
entendre, Depuis le déjeûner qu’elle avait mangé de très bon appétit, elle marmotte continuellement en pleurant, sans que l’on puisse comprendre un seul mot de ce qu’elle dit, même en l'écoutant avec la plus grande attention. Elle court sans trêve dans la salle, en promenant sa main sur sa bouche et son nez, s’arrache des mains des infirmiers qui veulent la faire asseoir et s'empare des objets qui lui tombent sous la main. :
13. — Hier soir la malade a refusé de prendre son He et d’avaler une potion à la paraldéhyde.
Elle n a presque pas dormi et a quitté plusieurs fois son lit pour errer dans la salle, toujours en parlant à voix basse. Elle a passé une partie de la nuit sur un bane. Ce matin la malade est anxieuse. Elle a revêtu plusieurs corsages qu’elle refuse d'enlever, et depuis le matin court constamment dans la salle, en chuchotant et en se plaignant d’une façon monotone. Dans ses murmures on a pu distinguer une seule fois les mots : « Dieu est fout-puissant et sa bonté est éternelle. »
14. — Hier soir la malade était un peu calme. Elle reste assise,
mais continue à s’essuyer la bouche avec la main. Ne répond tou-
jours pas aux questions qu'on lui pose Sommeil très agité sans médicament. Ce matin la malade est toujours agitée. La malade revêt de nouveau tous les corsages dont elle peut s'emparer, et se comporte dans la journée comme la veille. On commence aujourd’hui le traitement suivant: laudanum, V gouttes trois fois par jour, en augmentant chaque jour.
Pendant les quinze jours suivants, le tableau clinique n’a pas changé. La malade erre sans but dans la chambre, toujours en s'es-
| suyant la figure et la bouche avec la main et en marmottant des paroles incompréhensibles.
2 décembre. — La malade est assise avecun Me autour de la tête. Ses mains parcourent continuellement ses vêtements. Quand on lui tend la main, elle la donne fébrilement. Quand on l’interroge, elle répond. Elle dit qu’elle souffre beaucoup de la tête, qu’elle ne sait pas depuis combien de temps elle est ici. Elle chuchote encore quelques paroles incompréhensibles. Vers minuit je fus appelé auprès de la malade. Elle s'était tout-à-coup dressée tout debout sur
son lit et avait commencé à discourir à haute voix en faisant de grands gestes, si bien qu'elle troublait le sommeil de toutes les autres malades. Je l’ai trouvée déjà calmée, en ce sens qu'elle n’était plus que sur son séant et qu'elle ne criait plus aussi fort, au moins d’après ce que disait la garde. Elle pérorait continuellement sur le ton d’un prêtre faisant un sermon et bénissant l'assistance, en gesticulant avec les deux bras, et sans se laisser distraire ni interrompre par aucun rappel à l’ordre. Quelquefois seulement apparurent dans son discours quelques mots provoqués par ce qu’on lui avait dit. Elle parlait lentement, sur un ton de voix élevé, d’une façon pathétique. De plus quelques phrases réapparaissaient constamment. On réussit à noter ce qui suit: à
D. — Pourquoi êtes-vous si bruyante, madame K...?
K. — Je me réjouis dans le Seigneur, Je suis ici si juste. L'aide de Dieu est juste. Louez le Seigneur dans tous les pays. À moi, vous
ui êtes justes ! | i
D. — Mais, madame K .., pourquoi parlez-vous à haute voix dans la nuit ?
R. — Qui donc m'a prêchée et illuminée dans la nuit? Le Seigneur Jésus-Christ qui est né dans le pays juif. Dois-je souffrir injustice, souffrir injustice, souffrir injustice ? Je suis juste. En quoi dois-je être coupable ? Je ne sais rien. Ce sont les trois rois, ce sont les trois sages du Levant, ce sont les trois rois. La main c’est la droite, c’est la main droite. Ce ne sont pas des mensonges. Le Seigneur jugera les mensonges (En se tournant vers moi) Vous êtes fils d’instituteur, vous êtes un homme juste, un fils juste, un fils d'instituteur juste ainsi que le Seigneur l’a promis. Il m'a remontée, remontée déjà toutes les nuits. Ici, personne ne sera damné. Seulement le Seigneur jugera. Vous le savez, vous le savez que mon langage était muet. Vous l'avez vu et entendu. Mais maintenant le Seigneur ma rendu la parole; haut et juste et avec joie. Nous chanterons à haute voix à l’église: Louez Dieu, vous, chrétiens, dans son trône le plus haut : il vous entend dans l’état des Cieux et nous envoie son fils.
D. — Savez-vous où vous êtes ici ? j
R. — C’est iei la main du Seigneur, alors qu’il m'a remontée, et
Ode
il m’aidera encore beaucoup de fois. C’est un homme faux qui a voulu me prendre ainsi ici. Ce n’est pas ici, ici, ce n’est pas ici, ici. La main de Dieu n’est pas ici, et ainsi nous voulons ensemble joyeusement louer et remercier Dieu. Personne ne veut cela. La main de Dieu est juste. Elle juge et juge
Après injection de morphine, la malade se calme au bout de vingt minutes et s'endort. Le visage n’est pas très congestionné ; le pouls bat 76 pulsations. Il est plein. Les pupilles sont très larges.
3 décembre. — Ce matin la malade errait comme d'habitude dans la chambre, en remuant les doigts et en chuchotant continuellement. On entendait constamment revenir les mots: juste, justement, jugé. Elle ne répond pas quand on lui parle. Dans la journée elle s'occupe à couper des plumes, d’une façon automatique, sans cesser pour cela de chuchoter.
&. — La malade assise devant sa table, regarde devant elle dans le vague, en remuant les doigts et en chuchotant. Quand on lui tend la main, elle dit sur un ton monotone: « Ceci est la main droite, la main droite, la main droite » puis elle continue à marmotter d’une façon incompréhensible: « Je suis tout à fait justement ici, tout à fait justement. Ils m'ont aidé dans leur heure. Je suis tout à fait justement ici. [ls m'ont relevée ; l’aide de Dicu relève. Nous sommes venus iei tout à fait justement. Cela arrive à l'homme avant qu’il y pense, avant qu'il y pense, avant qu'il y pense. C’est entré ainsi. Nous avons pris le chemin de fer, le chemin de fer, le chemin de fer, nous avons pris, mais la main de Dieu... la main de Dieu... juste. »
Et la malade continue ainsi, indifférente à ce qui se passe autour d'elle et aux paroles qu’on lui adresse. C’est seulement par de vives interpellations qu’on la distrait momentanément.
Durant les jours qui ont suivi, aucun changement notable ne s’est produit dans l’état de Mr Klose. Elle continue à errer dans la salle en faisant entendre son marmottement pendant des semaines entières, sans qu'il soit possible de rien comprendre, même en prétant la plus grande attention. Quelquefois seulement, on réussit à saisir quelques paroles, et on conslate alors des répétitions fréquentes de mots. Il s'agit d'une verbigération continuelle. En
même temps les mouvements précédemment décrits et qui consistaient à s’essuyer la bouche avec la main, tendent à se stéréotyper de plus en plus. Maintenant la malade met ses doigts dans sa bouche entr'ouverte, comme si elle ut sifiler.
Ainsi au début de sa alt Mr: Klose paraissait atteinte d’un accès de mélancolie anxieuse; 1l est Vral que dès les premiers jours certains gestes absurdes et contrastant avec l’état d'âme de la malade, et d'autre part, certains actes également absurdes, tel que celui de revêtir machinalement et sans aucune raison plusieurs corsages à la fois, auraient dû attirer l'attention du côté de la démence paranoïde, diagnostic que l’évolution ultérieure de l'affection est venue confirmer si nettement par l'apparition de stéréotypies kynétiques et d’une verbigération plus caractérisées. Si l'erreur a été commise au début, elle a été due sans doute à ce fait que parmi les rares paroles qu’on pouvait arriver à saisir dans le marmottement incessant de la malade, les mots: « Dieu
est tout puissant et sa bonté est éternelle », paraissaient | bien en rapport avec l’état d’anxiété dans lequel on supposait que la malade se trouvait. Ces paroles avaient alors un sens ; elles paraissaient exprimer la confiance de la
malade en un Dieu dont la bonté devait un jour lui alléger ses souffrances. En réalité il n’en était rien. . Nous devons rapprocher de l'observation précédente la suivante qui est tout à fait analogue.
Observation IX
(Personnelle, recueillie dans le service de M. le D'SéGLas, à Bicêtre).
Louis-Célestin B.... entré à Bicêtre le 11 octobre 1905, à l’âge de 27 ans. D’après les renseignements donnés par son frère, B était déjà malade depuis 2 mois lorsqu'il est entré à Bicêtre. Le début fut marqué par de la tristesse. B... se plaignait d'éprouver des battements dans les tempes, faisait des prières et embrassait la terre. Par instants il tremblait comme s’il éprouvait de la terreur. Parfois il marchait d’une façon bizarre, en santant à pieds joints par exemple, ou bien se baissait comme pour ramasser quelque chose. Il mangeait assez bien, mais ne causait pas volontiers. Il se figurait qu’on le poursuivait et qu'il allait être jugé. Il fait une fugue au Vésinet, mais revient bientôt chez lui après avoir égaré sa malle. Il s’est fait arrêter dans la rue par des agents, probablement à cause de son allure bizarre.
Il n'avait jamais été malade, ne buvait pas. [l exerçait la profession de garçon épicier, et son patron le considérait comme un bon . employé. |
Sa mère s’est suicidée. -
Le grand père maternel est mort à Ville-Evrard, probablement alcoolique.
17 octobre 1905. — Le malade ne répond qu'avec lenteur aux questions qu'on lui pose. Il dit qu'il a travaillé autrefois en qualité de garçon épicier. Il regarde la paume de sa main droite, parle de punitions, puis bientôt répond aux interrogations en disant: «Pardonnez, excusez, j'ai désobéi ; enfer. Je n'aurais pas dû résister à M. Terrier! » on le fait mettre debout ; il ne tarde pas à tomber à genoux.
‘Il sait qu'il est à Bicêtre, maison de santé. Par moments il répond convenablement à toutes les questions qu'on lui pose ; ou bien, au contraire les mêmes interrogations provoquent une réponse sans aucun rapport avec la question.
DR Aer Lie
J'ai avalé maman. Excusez-moi. Pardon.
D. — Quelle faute avez-vous commise ?
R. — Excusez. Abandonné.
D. — Qui?
R. — Ma mère.
D. — Chez qui travailliez-vous ?
R. — Chez M. Bonnier.
D. — Que fait-il ?
R. — Directeur de la teinture.
D. — Quel âge avez-vous ? es R. — Vingt-huit ans. (Exact).
D. — Y a-t-il longtemps D vous êtes malade ?
R. — Oui.
D. — Combien de temps ?
R. — Oui.
D. — Avez-vous été soldat ?
R. — A Toul.
D. — Avez-vous été gradé ?
R. — Non.
D. — Etiez-vous bien avec vos chefs ?
R. — Encore assez.
D. — Avez-vous été consigné ?
R. — Oui, j'avais passé par la porte du quartier.
D. — Pour quoi faire ? ;
R, — Maudit (ici une suite de mots incompréhensibles prononcés sur un ton de tristesse). Le malade regarde la face dorsale de sa main.
D. — Pourquoi faites-vous ça ?
R. — Cachez l'heure. *
Le malade à l'air absent. Il murmure : Oui... oui.
26. — Le malade est toujours dans le même état. Interrogé sur sa famille et ses antécédents, il répond posément et raisonnablement. [la été’ autrefois à l’école, mais n'a jamais pu apprendre l'orthographe. Quand on lui demande s’il était bon garçon, il répond que oui. Lorsqu'on lui dit : R. est un grand criminel, il répond sans hésitation que non. Par contre si l’on l'interroge sur
RS
les causes de sa maladie, il répond : « Excusez, pardon » et même des mots sans suite : Armoire, conscience.
Les attitudes catatoniques sont faciles à provoquer, et à la fin de linterrogatoire, on lui fait prendre l'attitude de la prière à genoux, les mains jointes; les yeux tournés vers le ciel.
Le malade ne présente aucun signe physique particulier. Le malade est désorienté dans le temps et croit être au mois d’août.