‹ Contribution à l'histoire de la pharmacie en SavoieChapitre 14 sur 43 · FA + *X · texte numérisé non relu

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Les rapports de l’apothicaire avec sa clientèle ne se bornent pas au cadre de la boutique.

Il assiste parfois, chez le malade, à l'absorption du médicament. Il seconde, ou même remplace, à l’occasion, le médecin.

Le 11 mars 1610, Saint François de Sales avise Mme de Chantal de la mort de sa mère : «.. Le matin étant venu, cette bonne dame se levant et peignant, elle tomba soudainement d'un catarrhe comme toute morte. Mon pauvre frère, votre fils, qui dormait encore, étant averti, accourt en chemise et la fait relever et promener, et aider par des essences, eaux impériales et autres choses qu’on juge propres en ces accidents... On me vient appeler ici; et j'y vais soudainement avec le médecin et l’apothicaire qui la trouvent léthargique et paralytique de la moitié du corps. »

Le 15 février 1682, l’apothicaire Dainvin de Thonon atteste «d’avoir traicté monsieur de Vallon pendant cest hyver d’une fièvre quarte et d’une erisipelle dont il est encore atteinct présentement ce qui luy empesche tout à fait de pouvoir voyager ».

Pendant les épidémies de 1782, Jean-François Rosaz, de Saint-Jean-de-Maurienne, parcourt la vallée avec les remèdes demandés ; il perd son cheval « par le mauvais état du pont de Glandon en faisant ses tournées pour visiter les susdits malades » (134).

Le motif principal de cette activité extérieure demeure l'administration des lavements, souvent confiée d’ailleurs aux aides du maitre.

La vogue des clystères est chose bien connue. « Pour rafraîchir les intestins, pour lâcher le ventre, pour humecter et amollir les matières, pour arrêter le flux de sang, le cours de ventre, pour chasser les vents, pour exciter l’urine, ou pour remédier à quelqu'autre maladie » (135), on a recours à l'indispensable seringue d’étain.

(134) Lettres de saint François de Sales.

Arch. dép. Haute-Savoie. Fonds du Château de Saint-Sixt. Arch. dép. Sav. Série C 622.

(135) Dictionnaire botanique et pharmaceutique, loc. cit., p. 73.

Clystère anodin, clystère laxatif, clystère astringent, clystère rafraichissant..…, ce mot revient constamment dans les fournitures de remèdes ; il est suivi de l’heure de l'opération : au matin, à trois heures, à sept heures du soir…

Le Tarif du Protomédecin de 1611 fixe à sept gros « la impositura del clister », ceux de 1710 et de 1751 à dix sous.

La seconde moitié du xvine siècle se montre déjà plus circonspecte. « Ce remède est très salutaire, quand il est donné à propos ; mais plusieurs personnes en abusent, en s'accoutumant à en prendre tous les jours ; car ils rendent leur ventre paresseux et incapable de faire de lui-même les fonctions ; ils rendent leur tempérament délicat ; ils ont le teint blême, et sont plus susceptibles de maladies que les autres » (136).

Après l'acte professionnel, se place la délicate question de sa rétribution.

Dès l'établissement de sa charge, Marc Antoine Capra est appelé à fixer pour chaque drogue «le prix dû et raisonnable, en considération du coût, du transport et des fraix que supportent celui qui s’approvisionne, de façon à ce que celui-ci puisse traiter avec un gain honnête, et Nos sujets, tant pauvres que riches, être servis dans leurs besoins ».

C'est là l’origine de la « Tassa di medicinali», du Tarif élaboré par le Protomédecin, avec l’aide des médecins et apothicaires collégiés de Turin.

Longues listes, sans cesse grandissantes, où se trouve cotée la valeur des drogues simples et compositions les plus courantes, et où est indiquée l'indemnité « pro sola factura» des formes pharmaceutiques les plus usitées, les éditions successives permettent de suivre les fluctuations de l'économie générale. Une hausse est motivée par « la pénurie des drogues, la difficulté des échanges commerciaux nées de la guerre, avec l’excessif ‘accroissement de la monnaie » ; une baisse est décidée « pour enlever toute raison aux plaintes du peuple, qui trouve la taxe trop élevée, et afin que les débiteurs ne prétendent plus amputer d'un tiers ou d’un quart une parcelle justifiée... et ainsi s'éviteront les contestations qui, menant les patrons vers les tribunaux pour recouvrer leur dû, les obligent à abandonner leurs boutiques et laisser les opérations importantes à la pratique

(136) Dictionnaire botanique et pharmaceutique, loc. ci, p. 73.

rudimentaire des garçons, au préjudice très grave des malades » (137).

«… Chaque apothicaire signe de sa propre main toutes les parcelles avec l'expression d’avoir taxé à la taxe nouvelle, sous peine de deux écus d’or pour chaque parcelle » (138).

Les Statuts de mai 1679 remettent aux deux jurés de la corporation « tout pouvoir de taxer les parties ».

L'apothicaire est rarement payé comptant.

Il inscrit chaque livraison de remèdes dans le Zivre brouillard journalier ; de temps à autre, il rassemble les dettes d’un client dans le gros livre des parties, le livre maïstre.

Les inventaires mentionnent un nombre important de ces livres de boutique.

Les Archives Départementales de la Savoie possèdent deux livres journaliers et un livre maitre d'Antoine Tonce apothicaire chambérien, un livre maitre d'Hector Mermoz de Moutiers (139).

« Sit Nomen Domini benedictum.

Du premier aoust 1699.

Monsieur le Président de la Saunière a ballié ce jourd’huy huict louis d’or et demy tant pour sa partie que pour celle de feu Madame sa mère comme il est escrit aux feuillets 332 et 369 du gros livre des parties marqué D. Nota aussy que Mr. le Président m'a ballié huictante et quatre florins pour le payement de la partie de feu Mr. Joseph de la Saunière Doyen de la Chambre son frère, de quoy j'ay faict quittance.

Monsieur Pavy marchand doibt pour son fils son bolus fébrifuge réitéré au matin à midy et au soir, plus une botellie de sa tisane réitérée.

Madame Duvillard fromagère doibt pour sa fillie une médecine laxative et vermifuge.

Monsieur le Sénateur de Valérieu doibt pour Mademoiselle Favre une médecine laxative et clarifiée.…. »

(137) Tarif du 20 décembre 1657. Ordre du rer septembre 1674.

(138) Manifeste du 14 septembre 1751.

(139) Arch. dép. Sav. Sénat de Savoie, 5309, 2935, 2934, 2682.

Une brochure nous raconte comment furent découverts « dans les archives où ils sommeillaient depuis près de deux siècles » deux livres de compte d’un apothicaire chambérien inconnu. L'auteur s’en servit pour faire revivre «une pharmacie à Chambéry au xvrre siècle ». (C. Brorp. Chambéry, 1884.)

Il s’agit là de deux livres journaliers d'Antoine Tonce : on retrouve dans le livre maître qui porte le nom de cet apothicaire, la même écri-

ture, les mêmes noms de malades et des références absolument concordantes,.

«.… Monsieur Duplan procureur doit du 30° aoust 1717 une once huille rosat et une once céruse........... 0 livre 6 plus une once cire jaune et une once fl. de soulphre. 0 6 du 19 7°re trois onces moins un quard sparadrap.. 0 II DAATUNE DETTE A CRNEETR NL. une races nant ce Qu 0 6 plus un magdaléon diapalme .................. () I du 25° 8bre une émultion rafraichissante ........ I 4 du 26° son émultion réitérée ................... I 4 du 27° son émultion réitérée .............,..:.. I 4 du 29° six onces eau de lys meslé avec demi once

OC nie EN SMS CNRS dite () 18 du 30° douze onces eau de lys meslé avec une once

D ED ee ne san" I 16 du 3° g°re une médecine composée .............. 2 du 8° g?re les 12 onces eau de lys avec 1 once thé-

PACE SNS ae CPR EE CRAN ES RER RES Le 16 du 4° X?re une once onguent album rhalis ...... 0 24 du 12° demy once mercure coulant ............. 0) 6 du 13° juillet 1718 une once toille Gaultier ...... 0 24

12 livres 5

Ces débits transmis au malade deviennent des mémoires, des parcelles, des parties.

« Parties pour M. Tallifer debues au Sr Tonce apothicaire à

Chambéry », « Mémoire des remèdes fournys à feu Monsieur de

Saint-Sixt par feu Charpenne appoticaire de la Roche », « Mémoire des médicaments fournis à Monsieur le Baron de Saint-Sixt par Hoquiné, maitre apotiquaire », « Mémoire des médicaments fournis à Madame Guillot née François par Sylvoz apoticaire de Chambéry »... (140).

Nous faisons ici connaissance avec la chentèle des officines : domestiques, marchands, magistrats, ecclésiastiques.

Nous constatons le peu d'empressement qu'elle met à régler ce qu’elle doit. Martin 1 once acquitte le 29 août 1644 un crédit ouvert le 6 octobre 1642, Antoine Tonce le 27 novembre 1697 un crédit ouvert le 26 février 1695, Hector Mermoz le 30 juin 1725 un crédit ouvert le 30 août 1717, Etienne Bonjean le 28 février 1768 un crédit ouvert le 4 février 1763... (141).

(140) Arch. dép. Sav. Fonds Bouvier, 99, IX.

Arch. dép. Haute-Savoie. Fonds du Château de Saint-Sixt. Mémoire Guillot, loc. cir..…

(141) Arch. dép. Sav. Fonds Bouvier, 99.

Arch. dép. Savoie. Sénat de Savoie, 2934, 2682.

Arch. dép. Sav. Série C 1614.

Ce dernier peut écrire dans son testament : « .… Et attendu que les parties de boutique sont de difficile exaction et qu'il peut y avoir beaucoup à perdre, ledit sieur testateur en évalue le montant à la somme de 5.000 livres. » (142).

Les Loix et Constitutions de Sa Majesté se sont inquiétées de la prescription des créances. « Les actions qui peuvent compéter aux médecins, chirurgiens, apothicaires, et à tous ceux qui exercent quelque art ou profession, pour leurs cures, pour le payement de leurs remèdes et pour leurs salaires respectivement, se prescriront dans deux années, sauf qu'ils ne justifient de quelque écrit portant obligation, ou d’en avoir fait la demande... »

Au bout du compte, quelle est la situation matérielle de l’apothicaire? Les testaments comme les inventaires nous autorisent à dire : situation modeste mais aisée (143).

L'apothicaire a chez lui tout ce qui lui est nécessaire. « .. Un bois de lit de noyer avec son cadre et ses tringues estimés 12 livres, un buffet de noyer avec ses serrures et ferrures y compris le redressoir estimé 18 livres, une table de noyer à pliant estimée à 1 livre et 10 sols, trois chaises de noyer estimées 2 livres et 5 sols, un habit veste et culotte drap mordoré estimé 20 livres, une veste de velours noir et une culotte estimées 5 livres, une veste et une culotte calemande noire estimées 3 livres, trois vestes de tissu or et argent estimées 2 livres, plus autre culotte calemande noire estimée 2 livres, une veste de velours mouchetté estimée 1 livre et 10 sols, une robe de chambre flanelle estimée 2 livres et 10 sols, un manteau de drapt bleu estimé 12 livres, un chapaux estimé 4 livres, quatre chemises pour homme de bon usage garnies estimées 10 livres, deux autres chemises estimées 6 livres, plus deux autres chemises estimées 4 livres, plus six cols pour homme estimés 8 sols l’un, … quatre autres cols soit cravattes à 2 sols 6 deniers pièce, … six bonnets scavoir cinq de toille et un de cotton estimés le tout 2 livres, deux drapts de lit toile de rittre estimés 7 livres, plus

(142) Arch. dép. Sav. Tabellion de Chambéry, 1761, Tome III, folio 393.

Arch. dép. Sav. Fonds Bouvier, 85.

(143) Arch. dép. Sav. Sénat de Savoie, 1454, folio 46 (Testament, Pierre Ulliet.)

Arch. dép. Sav. Tabellion de Chambéry, 1698, Tome II, folio 472 (Testament Amed Arestan). 1707, Tome II, folio 83 (Testament Hector Mermoz). 1712, Tome IT, folio 154 (Testament Antoine Roche). 1735, Tome III, folio 126 (Testament Claude Gabet). 1761, Tome III, folio 393 (Testament Etienne Bonjean). 1772, Tome III, Ire partie, folio 373 (Testament Jacques Bonjean). 1792, Tome II, folio 404 (Testament Jacques Bonjean).

Arch. dép. Sav. Fonds Bouvier, 92, 94, 85.

deux autres même qualité estimés de même, plus deux autres de rittre estimés aussi 7 livres, plus un autre drapt à trois toiles estimé 5 livres... » (144).

Il possède souvent une propriété de campagne : Pierre Ulliet nous parle de son «grangeage soit metterie», Antoine Roche de «la maison qu'il a faict batir au lieu de Buage», Etienne Bonjean de «celle située aux Charmettes » ; ou des biens plus cachés : Amed Arestan évoque « or, argent, monnoye, argenterie, droits, noms et actions qui se trouveront lors de son décès ».

Il élève convenablement ses enfants. Ses fils deviennent maîtres apothicaires, médecins... ; ses filles épousent riches marchands, avocats au Sénat, à moins qu’elles ne préfèrent rejoindre les Dames du Carmel ou de la Visitation.

Au jour de sa mort, nul n'aura à se plaindre de son hotrie. Sa famille, ses domestiques, ses filleuls, les Congrégations et les pauvres recevront leur part ; ils l’en remercieront en priant pour le repos de son âme.

Cette position assez avantageuse s'appuie sur des assises morales solides.

La profession pharmaceutique a conquis son rang. « Partie distributive de la médecine », elle bénéficie de l'estime qui toujours, malgré sarcasmes et railleries, s’est attachée à l'art de guérir.

Ce résultat ne s’est pas acquis sans luttes. Il requiert des praticiens une vigilance constante ; il leur demande une conduite irréprochable.

Ce souci de discipline intérieure assurant une auto-défense efficace s’est matérialisé dans l’adhésion au mouvement corporatif.

Adhésion d’ailleurs tardive, et limitée, à notre connaissance, à la seule capitale du Duché.

Le 27 septembre 1634, les chirurgiens de Chambéry se donnent des Statuts et placent leur destinée sous la sauvegarde de Saint Côme et Saint Damien.

L'année suivante, leur assemblée s'ouvre plus largement, du moins en ce qui concerne ses devoirs religieux. « .… Confirmé par tous ceux qui se sont sousmis à la Confrérie de St Cosme et de St Damien, soit sieurs médecins, chirurgiens ou pharmaciens,

(144) Inventaire Gagnière.

en l'assemblée générale faicte au jour dédié en l'année 1635 à la nativité desdits saints le 27 septembre » (145).

Le 12 mai 1679, les apothicaires présentent au Sénat leur projet « d’establissement de la maistrise en pharmacie».

«Puisque la science de la médecine ne scaurait subsister sans une exacte harmonie de ses parties, et que cest en vain qu’elle s'occupe dans ses contemplations et conjectures, si elle est frustrée dans la pratique, laquelle à vray dire est son principal soustien et comme son appuy ; et en eflect d'où procèdent tant de consultes et ordonnances des médecins inutiles, si ce n’est que l'exécution n'est est pas saine ny fidelle ; mais l'ancre en est jetté, qui arrestera et affermira le navire flottant. C'est en effect la considération qu'ont eu desia il y a sy longtemps les villes les plus policées de l'Europe qui mettant un ordre si nécessaire à la vie de l’home ont conservé par ce moyen la vie de leurs citoyens, et bien que ce chemin fust considéré par nos magistrats, néanmoins il ne se trouvoit personne qui voulut rompre le premier la glace : recevés donc, Messieurs, ce fœtus et ces premières productions de nos bonnes volontés, nous en fournissons la mattière, mais nous espérons de vos bontés la forme. ».

Quelques jours plus tard, les Statuts, amputés de leur vingtdeuxième article, sont remis officiellement entre les mains du délégué des Maîtres. « Je soubsigné au nom de nostre communauté ay retiré les Statuts cy contre enregistrés à Chambéry ce 27 mai 1670. H. Mermoz ».

Nous avons eu l’occasion, dans les pages précédentes, de connaître la plupart des dispositions prises dans ce document.

Nous reproduirons maintenant les obligations incombant à l’'apothicaire du fait de son appartenance à la Corporation.

«Comme vrays chrestiens et catholiques les maistres apoticaires de cette ville et fauxbourgs d’icelle seront tenus de faire dire une messe haute le jour de Ste Magdeleine dans l'autel que l'on aura choisy dédié à cette saincte, lesquels services se feront aux despens de la boëte, et lesdits maistres sont obligés d'assister aux dits services tant du jour de la feste que du lendemain à peine de deux florins, sauf en cas de maladie ou cause légittime, et pour cet effect pour la première fois et pour la première année du susdit establissement les maistres qui sont dès à présent seront obligés de donner la somme de deux florins pour commencer à survenir aux fraix qu'il faudra supporter pendant la susditte première année. — Toutes les années ils s’assembleront le lendemain de la feste de saincte Magdeleine dans le lieu

(145) Arch. dép. Sav. Sénat de Savoie, 1345, folio 305.

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