SCORBUT
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Le scorbut commenca à sévir sur l’armée de Crimée dans le cours de l'hiver 185% — 1855, mais seulement après le mois de décembre, par conséquent, plusieurs mois après l’ouverture des hostilités ; cependant, ses ravages diminuèrent si notablementau printemps que dans une note sur notre service en mars 1855, le scorbut ne figure point au nombre des maladies que nous avons eues à traiter et qui sont toutes désignées nominalement. En avril il reparait; en Juin il a fait d'immenses progrés , et voici ce que nous trouvons dans nos notes relatives à ce mois : « Le scorbut, qu'il nous est permis d'observer sur une si large échelle , est une maladie générale qu'il est plus facile de caractériser par ses symptômes que par sa nature. En effet, nous appliquons ce nom à l'ensemble des phénomènes suivants : hémorrhagies des muqueuses; gonflement , teinte livide, féuidité et ulcération des gencives ; induration et gonflement douloureux des membres, surtout inférieurs ; taches rosées circonserites , disséminées sur la surface du corps ; éruptions variées ; faiblesse générale ; répugnance à toute espèce de mouvements , qui sont toujours suivis de dyspnée et d’étouffement. »
Dans la dernière moitié de juin, le scorbut redouble d'intensité et change un peu de caractère. Les symptômes dominants sont, comme dans le cours de lhiver, l’engorgement et Jinduration des membres, surtout des membres inférieurs ;
de larges ecchymoses qui couvrent une partie plus ou moins étendue des ces appendices ; des pétéchies et un développement hémorrhagique des bulbes pileux; quelquefois des ulcères. Mais la gengivite est parfois d’une extrême gravité : nous avons vu les gencives tellement gonflées et ramollies qu'elles cédaient et se déchiraient sous la pression du nitrate d'argent destiné à les cautériser. A la même époque , dans un rapport de M. Thomas, médecin en chef, sur des circonstances propres à deux services de notre hôpital on lisait: « Ces deux médecins ( MM. Grellois et Netter), signalent la réapparition de ce scorbut qui avait semblé sur le point de disparaitre ; 1ls s'accordent à reconnaitre que les gencives sont plus généralement et plus gravement malades que dans le scorbut qui à sévi pendant l'hiver dernier. »
Dans une note suivante nous trouvons cette phrase : « Disons seulement que le scorbut du mois de juillet, qui oceupe plus de la moitié de nos salles, est caractérisé par des suffusions sanguines extérieures moins étendues encore que dans Îles mois précédents ; par des hémorrhagies des membranes muqueuses plus fréquentes et plus abondantes ; par des altérations plus profondes des gencives et de la membrane buccale. Chez cerlains scorbutiques les phénomènes de nutrition s’accomplissent encore avec activité; en dehors des phénomènes locaux, l'état général est bon, l'appétit a conservé toute son intégrité, le jeu de toutes les fonctions est régulier. Chez d’autres, au contraire, on remarque un affatblissement profond, la flaccidité et la bouffissure des chairs, la perte de l'appétit, une sorte d'insensibilité morale. »
En août, les diarrhées sont toujours graves et entrainent la plus grande mortalité. Le scorbut , au contraire, en atteignant un nombre plus considérable d'individus et frappant une portion notable de l'armée , perd en même temps de sa gravité ; les ulcérations des gencives sont plus rares et moins étendues ; les
ecchymoses et l'induration des membres suivent la même marche, c’est-à-dire perdent également de leur intensité.
Enfin, nous franchissons toutes ces alternatives mensuelles dans la marche de la maladie ; nous arrivons en mai 1856 et nous lisons ceci : « Le scorbut sévit largement encore ; il mérite peu, cependant, de nous occuper aujourd'hui. Îl est en voie sensible de décroissement: les gencives sont à peine malales ; les suffusions sanguines des membres perdent chaque jour de leur intensité. Le symptôme dominant consiste en douleurs dans les jambes, mais que de fois il est simulé par le désir ardent de rentrer en France! »
En résumé, dans le cours de cette épidémie, nous avons vu prédominer, parfois, l'affection des gencives; parfois le gonflement et l'ecchymose des membres ; parfois enfin, la marche, soit ascendante , soit descendante, de ces deux phénomènes a été concomitante.
Nous sommes , ici, en opposition avec plusieurs médecins distingués de notre armée, qui pensent que l'affection des membres a été constamment prédominante et que cette circonstance à imprimé un cachet tout particulier à notre scorbut, comparé à toutes les épidémies connues. Mais en admettant comme vraie la rareté des gengivites comparées à l'affection des membres inférieurs, qu'aurait done ce fait d’insolite et de contraire à l'observation générale ? — Ouvrez les historiens du scorbut, et ils vous diront que le scorbut de mer est caractérisé par la première de ces lésions, tandis que la seconde appartient plus en propre au scorbut de terre.
Mais nous entendons se récrier contre cette division surannée, dont la science a fait justice. Il n’y a qu’un scorbut, quelque soit l'élément sur lequel il se manifeste. D'accord, mais il en ressort, du moins , que dans certaines épidémies, le mal des jambes à prédominé, et le mal des gencives dans d'autres.
On pourrait, il est vrai, donner comme preuve à l'appui de cette assertion , que les hôpitaux militaires de France ont reçu , depuis la guerre, un grand nombre de scorbutiques venant de Crimée, chez lesquels les jambes seules étaient malades et les gencives saines. Le faitest , Jusqu'à un certain point, vrai; mais que prouve-t il? Les gengivites ont toujours cédé, nous le verrons tout à l'heure, avec une plus grande promptitude que les engorgements ecchymotiques des membres ; et lorsque de graves complications sont venues compromettre le malade, des phénomènes mortels se sont plus fréquemment déclarés à la bouche qu'aux jambes. Comment done verraiton dans les hôpitaux de France de nombreuses gengivites de Crimée, puisque ceux qui les portaient sont ou guéris ou morts ? — Nous reviendrons encore sur ce sujet.
Mais nous avons dit que le fait de la rareté des gengivites criméennes en France n'était vrai que jusquà un certain point. En effet depuis le retour de l’armée d'Orient, nous
avons reçu dans nos salles plusieurs gengivites contractées en Crimée.
Disons , pour en terminer sur ce point, que l'existence du scorbut des jambes est tellement peu spéciale à l'armée de Crimée, que notre savant confrère, M. Scoutetten, a bien voulu nous montrer un cas semblable contracté à l'hôpital de Metz, chez un militaire qui n'a fait campagne qu'en Afrique.
Quant aux phénomènes consécutifs, ils ont été, dans cette épidémie, tels que Lind les décrivait, il y a 103 ans, dans les lignes suivantes : « Dans la seconde période de la maladie, les tendons des muscles fléchisseurs de la jambe sur la cuisse se retirent ; le genou devient enflé et douloureux, et le malade perd l'usage de ces parties. On observe d’assez bonne heure une roideur dans les tendons et une faiblesse de genoux, qui se terminent généralement par le retirement de la jambe
et par l’enflüre de l'articulation (page 218). » N'est-ce pas It # ectte variété du pied bot pour laquelle on a tout récemment créé l'expression de pied bot phalangien ?
Disons encore que l'appropriation de ces cas au scorbut nous a paru reposer, le plus souvent, sur une erreur de diagnostie, ou tout au moins sur un défaut d'analyse. Ces cas de rétraction ne se rattachent qu'incidemment au scorbut, et lorsqu'on les observe primitivement et malgré l'absence de tous les caractères essentiels, de l'affection scorbutique, altération des gencives, gonflement des membres, hémorragies sous-cutanées ou sous-épidermiques, 1l faut convenir'que ce serait aller trop loin que d'en faire une conséquence du scorbut. On les a observés avec ou sans cette affection; ces deux états peuvent se compliquer ou exister isolément ; ce n’est qu'une simple coïncidence.
Voici l'opinion que nous exprimions à ce sujet en 1854 *.
« Un état fréquent, et que plusieurs médecins distingués n’ont point osé séparer de la gelure, est ce que nous avons désigné sous le nom d’acrodynie. Pour jusüfier cette distinction, il nous semble donc important de fixer le diagnostic différen tiel de ces deux états, qui offrent, évidemment, une grande analogie, si l'on se borne à l'examen local des parties affectées. Établissons done tout d'abord que la gelure, telle que nous avons eu occasion de l’observer et que nous venons de la décrire, se borne à des accidents locaux, à l'exception de quelques phénomènes d'irritation gastro-intestinale qui accompagnent presque toujours le troisième degré, et apparaissent surtout pendant la période d'élimination de l’escarre gangréneuse. . .
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Voici l'exposé sommaire des phénomènes que nous avons
* Mémoires de médecine militaire ; tome XVII, 2e série, page 281.