‹ Contribution à l'histoire médicale de l'Armée d'orientChapitre 6 sur 9 · DÉS · texte numérisé non relu

DÉS

pu observer dans ce qui nous parait ètre l’acrodynie, soit isolés, soit différemment groupés, soit réunis, chez un grand nombre de malades : — irrégularité dans les fonctions digestives ; digestions laborieuses ; pesanteur épigastrique ; vomissements,

quoique l’appétit ne soit point entièrement aboli; diarrhée lé- gère, représentée par deux ou trois selles liquides chaque jour,

et persistant, durant un temps plus ou moins long, sans modification sensible ; gonflement œdémateux des pieds, se bornant au voisinage des orteils, envahissant le contour des malléoles, ou s'étendant à toute la jambe, d'un seul ou des deux côtés. Ce symptôme est un des plus constants. Moins souvent les mains et les bras sont œdématiés ; enfin, moins souvent encore, la face se bouffit, notamment au pourtour des yeux. Douleurs dans les membres inférieurs, d'autant plus vives qu’on s’approche davantage de l'extrémité des orteils, siége ordinaire d’une douleur cuisante, insupportable, qui fait jeter des cris au malade ; fourmillements, crampes et contractions dans les jambes et les pieds. Chez quelques sujets, nous avons vu les mains contractées dans la demi-flexion, avec une puissance telle qu'on ne pouvait les ouvrir qu'avec efforts. Éruptions Variées à la surface de la peau, plutôt sur les membres que sur le tronc, furoncles, pétéchies, sudamina (indiquées suivant leur

“ordre de fréquence). Ces malades accusent tous un grand état

de faiblesse et sont absolument sans fièvre. . . . . . »

Nous ne tenons nullement à cette expression d'acrodynie, et nous sommes tout prêt à abandonner une idée qui n’était que le résultat d’une impression du moinent ; mais nous tenons aux faits décrits sous ce titre. Ge sont les résultats du froid aux extrémités inférieures et du travail longtemps continué dans l’eau des tranchées.

Nous ajouterons que ces rétractions de muscles de la jambe avec atrophie ne sont pas aussi communes qu'on pourrait le

croire au premier abord : Si quelques cas, dix, quinze, peutêtre, ont été observés à l'hôpital de Metz, ils résument les cas qui se sont présentés dans une assez grande circonscription territoriale : ces vénérables débris de notre armée sont envoyés de préférence dans les grands établissements où l'autorité militaire peut statuer sur leur sort. Pas un d’eux, peut-être, n’appartient à notre garnison, si riche en personnel de l'armée d'Orient. Cette opinion résulte des renseignements que nous avons pris auprès de nos collègues des régiments. Qu'est-ce que nous représenteraient done quelques cas isolés dans la masse, si l’on tenait absolument à en faire des conséquences de scorbut ?

La marche du scorbut est essentiellement lente. Quand il doit se terminer par Île retour à la santé, ce qui a lieu généralement, les symptômes les moins prononcés disparaissent les premiers, sans autre ordre que celui de leur intensité. Mais, en supposant plusieurs groupes de symptômes également prononcés, leur diminution suit une marche qu'il est toujours facile de prévoir. Ainsi, supposons une altération profonde des gencives, caractérisée par le boursoufflement de cette muqueuse, sa lividité, sa friabilité, sa tendance hémorrhagique , l’ulcération du bord libre, la féudité de l'haleine ; supposons encore les membres douloureux, indurés, parsemés de plaques ecchymotiques, eriblés de pétéchies, — la diminution des phénomènes se fera dans l'ordre suivant : Les gencives, après avoir saigné abondamment, s’affaissent sur elles-mêmes et laissent un intervalle appréciable entre elles et le collet dentaire , les ulcères affectent une tendance vers la cicatrisation et passent à l’état de plaie simple ; la couleur tourne de la teinte lie de vin à une coloration rose de moins en moins foncée; la fétidité de l'haleine diminue progressive ment. Cependant, l'état des membres reste stationnaire pen-

dant que ces modifications s'opèrent dans la bouche; plus tard , seulement , les ecchymoses passent successivement par la série des teintes bleue, verte, jaune, qui caractérisent la résolution de tous les épanchements sanguins ; puis les taches disparaissent. Si ces taches sont sous-épidermiques, elles sont plus persistantes ; si ce sont de petts épanchements développés dans l'épaisseur des bulbes pileux , ainsi qu’on en observe fréquemment, leur résolution s'opère en même temps que celle des eechymoses. L'engorgement et l'induration , qui tiennent à un épanchement plus profond et plus général, offrent toujours une bien plus grande résistance ; si 50 à 60 jours suffisent, en général, pour la disparition des ecchymoses superficielles , trois mois et plus sont nécessaires pour amener à fin ces épanchements profonds que nous ne saurions mieux comparer qu’au sclérème des nouveau-nés. Cependant, les malades de cette dernière catégorie étaient constamment envoyés en France ; nous les perdions de vue, et nous ne saurions rien formuler de précis sur la durée de leur état.

Nous dirons peu de choses de l'état général. Lorsque la maladie est exempte de complications, à part quelques cas fort rares, celui-ci reste intact, et si ce n'était l'impossibilité de se lever et de marcher par suite de la raideur et des douleurs dont les membres inférieurs sont le siège, les malades pourraient encore se livrer à la plupart de leurs occupations. L’appétit est bon ; et un régime particulier est surtout indiqué par l’impossibilité de la mastication, ou tout au moins, par les douleurs qui l'accompagnent.

M. l'Inspecteur Scrive, de son côté, a reconnu que « Le scorbut a rarement éteint par lui-même, les sources de la vie. Les scorbutiques, sans complication, dit-il, ont guéri facilement par le repos , une alimentation variée et en partie végétale, et une aération convenable. Au contraire, les com-

plications morbides qui sont venues fréquemment se joindre à la maladie qui nous occupe, ont rapidement entrainé la mort. Il n'était pas rare de voir une dysenterie ou diarrhée, une infection typhoïde ou typhique, se joindre au scorbut et en rendre la terminaison souvent fatale. »

Mais il est un genre de complication sur lequel il importe d'appeller lattention :

Pendant toute la durée de la guerre nous avons reçu dans nos salles de nombreux cas d’hydroëmie , constituant l'affection principale, mais pouvant aussi compliquer toutes les affecuons régnantes. C’était un œdème, limité aux membres inférieurs ou s'étendant à tous, comprenant même toute l'habitude extérieure du corps. Un sang séreux, circulant dans les poumons, s’amassait dans les parties déelives, congestionnait ces organes et déterminait une série d’accidents dont le siége était dans les voies respiratoires, mais dont l’origine était ailleurs. Get état grave résistait avec une opiniâtreté désespérante à toute médication locale , et fréquemment , il faut le dire, une médication générale n'était pas plus heureuse. Les malades mouraient le plus souvent asphyxiés, soit par une congestion pulmonaire passive, soit par l'œdème de la glotte. Les parties irritées , exposées aux chocs , ou à un contact habituel, étaient fréquemment prises par la gangrène. Que devient-il d'un tel état compliquant le scorbut ? La mortification des gencives et d'une partie plus ou moins étendue de la bouche et de la face. C'est, en effet, ce que chacun de nous, en Orient, a fréquemment observé, et les médecins attentifs ont attribué cette terminaison funeste à l'hydroémie compliquant le scorbut, non au scorbut lui-même.

Les faits de cet ordre , quelque soit leur degré de fréquence, ne sauraient done constituer une variété dans l'espèce scorbut ; ce n'est point le résultat de cette affection seule , mais de sa

greffe sur une constitution appauvrie : ils ont été, nous Île répétons, observés sans le scorbut.

Dira-t-on que cette hydroëémie elle-même n'était qu'une forme de l'affection scorbutique ? Mais dans le scorbut, l'élément globuleux du sang reste intact, et si le sang circulant en est souvent dépourvu , c'est que les globules , séparés de la partie fluide du liquide, se sont déposés et ont déterminé ces hémorrhagies internes ou ces ecchymoses que chacun a signalées dans toutes les épidémies de scorbut. L'élément fibrineux seul fait défaut. Dans l'hydroémie, les globules ont surtout diminué dans une proportion notable; ils ne circulent point dans le sang et on ne les trouve amassés dans aucun organe, dans aucun tissu.

Ce sont donc deux états pathologiques bien distinets, quand ils ne sont point unis l'un à Fautre.

Quelques mots encore sur la réunion de ces deux états et sur la terminaison qu'ils entrainent à leur suite. Le sang défibriné par le scorbut se dissocie par l'absence de son élément conjonctif, et tandis que ses parties solides soustraites à la circulation , s'amassent dans les tissus parenchymateux , dans les muscles et dans le tissu cellulaire , ses parties fluides surabondantes et lancées seules dans le torrent circulatoire , n'apportent plus aux organes un liquide suffisamment nutritif ; il s'échappe par transsudation à travers les vaisseaux et vient infiltrer la face, le scrotum, le dos, les mains, les pieds, et toutes les parties déclives, en général. Plus tard, seulement, il s'épanche dans le péritoine et les plèvres. En même temps, une diarrhée séreuse se déclare et cette diarrhée a le funeste privilége de résister à tous les agents qu'on lui oppose. Les gencives , boursoufflées outre mesure , ne présentent plus qu'un tissu putrilagineux qui dépasse souvent le bord

libre des dents, et la simple pression du doigt les déchire ; leur bord s'ulcère ; les dents , privées de leur soutien naturel, se déchaussent et s’échappent de leurs alvéoles , les malades les détachent souvent eux-mêmes comme des corps étrangers inutiles et génants. Bientôt l'irritation ulcéreuse s'étend à la muqueuse buccale qui , distendue elle-même par l’accumulation de sérosité, ne peut résister à ce travail destructif et se gangrène dans un point limité qui s'étend avec rapidité ct peut envahir en peu de jours une grande partie de la face. Plus d’une fois nous avons vu cette grangrène avoir les joues pour point de départ et n’arriver aux gencives que par voie de continuité. — L'œdème peut s'étendre à la glotte, soit qu'il vienne des parties profondes , soit qu'il ait la bouche pour origine , soit enfin que l'infiltration ait été générale et simultanée. Les glandes parotides, sous maxillaires, sublinguales, s'engorgent, s'endureissent souvent, et s'opposent à l’ouverture de la bouche et à tous mouvements des màâchoires.

Le scorbut compliqué d'hydroémie, peut donc entrainer la mort par quatre voies différentes : 1° par la diarrhée, qui épuise promptement le malade; 2° par la gangrène de la face , à laquelle il convient d'ajouter celle du sacrum , des grands trochanters, et généralement de tous les points sur lesquels repose le malade; 5° par l’asphyxie résultant de l'œdème de la glotte (Nous avons observé 15 fois ce genre de mort, dont 9 fois chez des hydroémiques, sans scorbut. Il a été plus fréquent dans les saisons froides que dans les saisons chaudes); 4° par l'asphyxie due à la congestion passive du poumon, ou à la distension du péritoine ou des plèvres.

Nous passerons sous silence les phénomènes qu'on observe chez les scorbutiques qui meurent dysentériques, typhiques, cholériques ; — le scorbut, dans ces cas, n’est qu'un accessoire. Abordons l'étiologie :

Voiei ce que nous écrivions sur ce sujet à la fin de 1854* :

« Les circonstances météorologiques de la Crimée ont offert de grandes variations depuis l'ouverture de nos opérations de siége. Pendant les premiers temps, et jusque vers la fin d'octobre , la beauté du ciel et l'élévation de la température rappelaient le climat du midi de la France. Depuis cette époque , le temps devient généralement froid et humide, avec quelques alternatives de chaleur ; — froid, bien que le thermomètre ne descende jamais à zéro, mais parce qu'il ne s'élève moyennement pas au-dessus de 8 à 10°; — humide, parce que les pluies sont presque incessantes , détrempent le sol et forment une boue épaisse et profonde, qui ne saurait se dessécher dans l'intervalle de deux averses ou de deux jours de pluie; boue au milieu de laquelle nos soldats vivent, dorment et travaillent.

Bien plus, les terres, saturées d'humidité, ne se laissent plus que difficilement pénétrer, et les tranchées, au lieu d'être simplement humides et boueuses, se remplissent d’eau, au milieu de laquelle les soldats marchent jusqu'aux genoux.

Ces pluies règnent surtout sous l'influence des vents de sudouest, qui sont fréquemment remplacés par les vents, secs et froids , de nord-est.

C'est grâce à l’action de ces vents extrêmes que se montrent ces alternatives de chaleur et de froid relatif; le ciel, souvent clair le matin, devient nuageux dans l'après-midi, et pluvieux pendant la nuit.

Nos soldats n'ont d'autre abri que la tente , fixée elle-même sur ce sol humide, dont ils ne sont pas même isolés par une couche de paille ; heureux encore quand un ouragan ne vient point enlever leur frêle habitation et les exposer à toute l'inclémence de l'air (ouragan du 14 novembre).

* Mém. de Médecine milit.; tome XVII, 2e série, p. 270.

Quelques tentes turques ont été données à chaque division ; doubles, et la plupart le sont, elles s’opposent efficacement à la pluie; simples, elles Ja laissent tamiser, et n'offrent qu'un abri plus imparfait encore que la tente francaise.

L'habillement du soldat est, il est vrai, aussi confortable que les circonstances peuvent le permettre, et bien approprié au but qu'il doit atteindre,

Ilse compose :

1° De la capote réglementaire ;

2° D'un large caban de gros drap, garni d’un capuchon et d'un collet tombant. On comprend l'utilité du capuchon; le collet n'est pas moins utile, parce qu'il maintient une bonne température autour du dos et de la poitrine, et qu'il offre un plan incliné sur lequel peut s’écouler l’eau, qui ne s'infiltre que difficilement jusqu'aux épaules. Mais tous les hommes ne sont point encore pourvus d'un semblable par-dessus ; d'ailleurs, il perd une grande partie partie de sa valeur lorsque la pluie l’a enfin pénétré, et que les hommes ainsi mouillés n’ont aucun moyen de se sécher ou de changer d'habillements. Ils les portent, parfois, trempés pendant quatre, cinq ou six jours.

Le chauffage est nul; le bois est éloigné d'une ou deux lieues, et c’est à peine si le soldat fatigué peut en chercher pour ses besoins culinaires. Les hommes mouillés ne peuvent done se sécher qu'à la chaleur du soleil, lorsque le soleil parait ;

9” Enfin, 1l est donné aux travailleurs de tranchée un paletot en peau de mouton, dont le poil est dirigé vers l'intérieur; cet utile vêtement est à la fois mauvais conducteur du calorique du dedans et de l'humidité du dehors.

L'alimentation , malgré tous les efforts de l'administration,

laisse encore beaucoup à désirer. Elle s'est composée exclusivement, jusqu'à la fin d'octobre, de lard et de biseuit ; depuis cette époque, on a pu faire alterner ces distributions avec de la viande fraiche et du pain chaque deux ou trois jours. Les légumes manquent totalement; un seul jour, les soldats ont pu se procurer des choux en abondance, et l'on erut reconnaitre , le lendemain, les mauvais résultats de cette alimentation. Pendant quelque temps , au contraire, on constata les bons effets du raisin, d'excellente qualité, dont les hommes pouvaient user à discrétion.

Depuis le 25 novembre environ, tous [es hommes ont du vin (un quart de litre par jour); les distributions d’eau-de-vie sont faites chaque deux jours. Avant l'époque que nous venons d'indiquer, il n'y avait du vin que pour les travailleurs.

Une circonstance fâcheuse encore, c’est l'irrégularité des heures de repas, heures soumises aux exigences du service, à l'éloignement du bois, à la difficulté d'allumer du feu sous la pluie, ete. Le repas du matin n'est souvent pris qu'à une heure avancée du soir ; celui du soir subit un retard analogue.

Au milieu de ces conditions si défavorables et si dépressives, qu'exige-t-on du soldat? Des fatigues et un travail supérieurs aux forces humaines. C’est la tranchée, de jour et de nuit; c'est la garde du camp; ce sont les corvées de toute nature: tout cela combiné de telle sorte que le soldat est parfois trois ou quatre jours sans entrer sous sa tente et sans pouvoir goüter ce repos qui lui serait si nécessaire. Des tentes destinées aux travailleurs étaient disposées à la tranchée; mais ces tentes furent supprimées, et chaque homme de service fut tenu d’apporter la sienne. [l en résulta de graves inconvénients pour la santé: sous la tente à demeure, le sol se desséchait plus ou moins complétement ; mais, dans l'espace de temps qui sépare l'enlèvement d'une tente du replacement d’une autre, la pluie

détrempe la terre, et les hommes ne peuvent encore s'y abriter qu'au milieu de lhumidité. »

Voici ce que nous écrivions en août 1855 :

« Le scorbut , quiavait sévi pendant l'hiver, qui avait fléchi au printemps, a reparu avec une nouvelle intensité pendant le mois de juin; et dans le mois de juillet, il est devenu Flaffection dominante dans nos salles.

Peut-on attribuer ce scorbut à la viciation de l'air, résultant de l'encombrement ? Non, évidemment, puisqu'il sévit, en ce moment, sur des hommes vivant sous la tente, bivouaqués sur des plateaux, exposés, par conséquent, à une aération de plus larges. À l'alimentation ? Peut-être; mais ce point d’étiologie est encore contestable. Les troupes ont pour boisson une bonne eau, du café, du vin. Pour aliments solides des viandes fraiches, alternant avec des viandes salées ; quelquefois des légumes frais, souvent des légumes secs, Je n'oserais donc rejeter absolument l'influence éuologique de l'alimentation ; mais j'oserais moins encore voir là toute la cause du scorbut. Donnez une semblable nourriture aux ouvriers, dont le travail est réglé et fixé dans de justes limites, et ils ne deviendront point scorbutiques. »

M. Scrive, médecin en chef de l'armée de Crimée, n’hésite pas, cependant, à voir dans l'alimentation la cause unique du scorbut,.

Nous venons de parler des travaux ; c'est là, si nous avons bien saisi l'ensemble des conditions d'existence en Crimée, que nous allons trouver la cause essentielle de notre scorbut. Cette affection résulte des travaux excessifs auxquels s’est livrée notre armée, et des conditions d'alimentation, de température, d'humidité, d'insomnie, dans lesquelles s’exercent ces travaux. Nos soldats sont surmenés, qu'on nous permette d'appliquer cette

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