‹ Contribution à l'histoire médicale de l'Armée d'orientChapitre 8 sur 9 · LD · texte numérisé non relu

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tion séreuse est toujours plus abondante aux parties déclives, et partout où le tissu cellulaire est lâche et extensible ; aux paupières, au serotum, autour des malléoles ; mais ce n'est point un effet purement cadavérique, elle a préexisté à la mort; c’est le résultat d'une hypostase qui s’est lentement opérée pendant la vie même.

Le tissu cellulaire est dépouillé de graisse, et chez quelques sujets lémaciation est arrivée à un point extrême ; on voil que la mort n'est survenue que par l'extinction du dernier aliment de la vie.

Le ussu musculaire est réduit à ses éléments anatomiques purs, les fibres et leurs gaines de tissu conjoncuf. Dans cet état, le muscle se prête admirablement aux études histologiques, la division des fibres en fibrilles se fait avec une extrême facilité, ainsi que nous l'avons reconnu maintes fois, avec une forte loupe, à défaut de microscope. (On sait que l'épaisseur moyenne des fibrilles, chez l'homme, est de 0"",11.)

. Si, des muscles, nous portons notre examen aux organes parenchymateux, nous trouvons des phénomènes analogues ; partout la graisse est remplacée par la sérosité, et les éléments anatomiques ont éprouvé un commencement de dissociation. La rate n'a point augmenté de volume, mais le sang qu'elle renferme a pris des caractères analogues à ceux du sang qu'on voit dans le cœur et les gros vaisseaux.

Jusqu'ici rien n’autoriserait à imposer un nom à la maladie qui a causé la mort, mais des caractères partuculiers permettent presque toujours de spécialiser. Ainsi, chez les scorbutiques, indépendamment des lésions générales, on trouve, disséminées dans le tissu museulaire et les organes parenchymateux; des masses sanguines défibrinées, noires, qui ne doivent leur apparence caillebotée qu'aux tissus solides qui les emprison=

nent. Parfois on les voit occuper les muscles profonds où elles échappaient à la vue, mais où les douleurs et l'impossibilité des mouvements permettaient de soupçconner leur existence. D'autres fois, fixées dans les muscles superficiels, elles se traduisent à l'extérieur par une coloration noire, bleue, verte, jaune, plus ou moins intense, selon l'importance de l'épanchement. Le plus souvent, ces amas sanguins sont parfaitement limités, et on les voit nettement distincts de la sérosité qui les entoure et qui semble en avoir été exprimée; le tissu musculaire lui-même remplit, à l'égard de ces caillots, le même office que la fibrine dans l’étatnormal; la partie séreuse en est exprimée, la matière globuleuse et colorante reste seule emprisonnée dans ses mailles celluleuses.

Nous avons trouvé, dans trois circonstances, des eaiilots sanguins dans le tissu du cœur.

L'engorgement des membres dans le scorbut est donc le résultat ou d’une stase sanguine, ou d’une infiltration séreuse, ou, plus souvent, de l’une et de l’autre à la fois.

Cette infiltration, on le conçoit, produit des effets bien différents, suivant les organes dans lesquels elle domine; ainsi, dans les membres, elle détermine l’anasarque ; dans le péritoine et le tissu cellulaire sous-muqueux intestinal, elle donne lieu à un développement de labdomen qui comprime les organes respiratoires et fait lentement périr les malades par asphyxie. Cette asphyxie résulte plus directement de l'épanchement séreux dans les plèvres ; mais cet épanchement est rare, et on ne l'observe guère que lorsque l'hydroëémie s’est généralisée. Nous avons peine à nous rendre compte de cette sorte d'immunité. Le péricarde est plus souvent envahi, et détermine une mort lente, au milieu des plus affreux symptômes de suffocation.

Dans le scorbut grave, on observe fréquemment l'œdème

de la glotte, facilement appréciable pendant la vie à la nature des symptômes ; il s'accompagne presque toujours d'une œdème de la face. — L'œdème de la glotte n’est jamais primiuf; 1l ne survient que comme terme de la maladie dans l'hydroémie générale. Î a son siége dans le tissu cellulaire sous-muqueux, et a pour résultat la suffocation par l’ocelusion de la glotte.

On à pu remarquer que les phénomènes cadavériques que nous venons de déerire appartiennent à trois catégories différentes. Les premiers ne caractérisent aucune maladie ; nous les avons rencontrés chez tous les sujets qui succombaient à une affection chronique: diarrhée, typhus ou scorbut; ils sont liés à ces deux caractères dominants de la pathologie de Crimée, à savoir que presque toutes les maladies affectaient la forme chronique et offraient un cachet d'adynamie profonde. — Les seconds résultant de l'hydroémie, se sont maintes fois présentés sans le scorbut, et constituaient alors la somme des altérations cadavériques ; les troisièmes seuls étaient propres au scorbut, et si nous les avons rarement rencontrés à l’état d'isolement, c'est, ainsi que nous l'avons déjà dit, parceque le scorbut sans complication n’a presque jamais été mortel.

Lind et d'autres observateurs ont signalé, dans la plupart des épidémies, des augmentations dans le volume du foie et du cœur, tandis que M. Tholosan, qui a pesé ces organes, les à trouvés, au contraire dans le scorbut de Crimée, diminués de poids et de volume.

Nous ne ferons aucune objection aux faits observés par M. Tholosan. Ce que nous savons parfaitement, c'est que les complications les plus habituelles de cette affection n'étaient nullement de nature à augmenter le volume d'aucun organe ; capables bien au contraire, de les diminuer, de les atroplier, comme il doit arriver dans toute maladie qui consume

lentement le malade, et ne le fait mourir que par l'extinction de la dernière puissance vitale.

Notre attention, s'est portée aussi sur la rate, organe dans lequel on rencontre si souvent des altérations de poids et de volume, et qui nous a paru différer peu de ses dimensions normales.

Nous passons à dessein les altérations trouvées dans la bouche et dans toute l'étendue du tube digestif; les premières sont connues, les dernières n’ont rien présenté de constant.

Terminons par un rapide examen de la thérapeutique du scorbut telle que, sauf quelques variantes , nous l'avons tous pratiquée à l'armée d'Orient.

La thérapeutique appliquée puise sa raison d’être à des sources différentes, Tantôt c'est l'empirisme qui guide nos efforts ; telle médication , née du hazard, nous donne nos plus beaux succès : citons, par exemple, le mercure et le quinquina. L'analogie et l'induction viennent en aide à lempirisme ; on combat par le même agent des maladies d'apparence analogue, et, dans une maladie donnée, on recourt à diverses médications qui paraissent exercer une action identique. Dans les affections à nature inconnue on est souvent réduit à négliger l'ensemble de la maladie pour s'attacher aux phénomènes dominants et les combattre isolément. Cette médecine de symptômes, dangereuse lorsqu'on y sacrifie trop largement , est cependant appelée à rendre d’importants services, et l'on arrive souvent, en attaquant quelques symptômes en parüculier, à détruire celui qui les tient tous sous sa dépendance. Enfin, il existe une thérapeutique rationnelle, fondée sur la connaissance de la nature du mal, qui néglige les symptômes pour s'adresser à leur racine même et les détruire tous par l'abolition du principe

dont ils émanent. C'est ici la vraie médecine, celle qui disüngue le praticien habile, et l'élève au-dessus de l'empirique.

Ces courtes considérations préliminaires nous ont semblé nécessaires pour établir les principes sur lesquels toute pratique médicale doit chercher à s'appuyer, empruntant, suivant les circonstances, à l'une ou à l'autre de ces méthodes, faisant tantôt de l'empirisme , tantôt de la symptomatique , mais recourant à une thérapeutique rationnelle lorsqu'on peut réunir d'assez nombreux éléments de diagnostic.

Au point où en est la science sur la nature intime du scorbut il semblerait que la thérapeutique eùt pu s'affranchir de l'empirisme , que la médecine des symptômes eùt pu se réduire à sa juste valeur, et qu'on pouvait, du moins, entrer dans des voies rationnelles de traitement. — On l'a tenté, et cependant on n'a point obtenu, par ces voies, tout le succès qu'on était en droit d'espérer. C’est encore à l'empirisme et à la symptomalogie que nous avons surtout dü recourir.

Dans notre scorbut, les fonctions digestives ont ordinairement conservé toute leur énergie; il convenait donc de recourir à une alimentation substantielle : un régime mi-parüe animal et végétal semble à tous les praticiens le plus convenable; c'est celui que nous avons adopté chaque fois qu'il nous a été possible de le faire. Mais les gengivites, symptôme fondamental de la maladie, qui acquièrent souvent une si grande intensité, s'opposent fréquemment à la mastication de la viande. Les hôpitaux militaires, avec leurs ressources alimentaires restreintes, offrent donc un obstacle très-grand à la guérison du scorbut, car certaines préparations culinaires impossibles ici, pourraient avantageusement remplacer les viandes bouillies ou rôties. Le cresson de fontaine et autres végétaux anti-scorbutiques ont complètement manqué dans

les hôpitaux de Constantinople, malgré la faculté accordée aux médecins de les prescrire.

L'emploi des vins généreux et autres toniques est également indiqué, et nous y avons toujours eu largement recours.

La limonade citrique est la tisane que nous avons habituellement prescrite ; nous l'avons remplacée par la Himonade tartrique lorsque des raisons économiques forçaient à suspendre l'usage du citron; dans quelques circonstances nous avons fait usage de tisane de centaurée.

Nous avons combattu la gengivite par des gargarismes avec l'acide chlorhydrique , des frictions avec la poudre d’alun la cautérisation avec l’azotate d'argent et, dans quelques cas =] graves , avec l'acide nitrique concentré Malgré l'emploi énergique de ces derniers moyens, les gengivites scorbutiques ont quelquefois opposé une grande résistance à nos efforts.

Les douleurs musculaires , les ecchymoses , les engorgements des membres sont combattus par des frictions avec le liniment camphré opiacé du formulaire, où même avec des frictions sèches et le massage. — Ces frictions, médicamenteuses ou sèches , n’ont une action bien marquée qu'à la condition d’être faites avec énergie et persévérance.

En résumé, nous avons traité, en Orient comme ailleurs , le scorbut par une alimention végéto-animale, des vins généreux ou le vin de quinquina, des gargarismes acidulés, la cautérisation des gencives, des frictions sèches ou médicamenteuses,

Mais nous accordons, dans cette maladie , une grande part au traitement hygiénique. L'atmosphère des salles est si facilement infectée par l'air qui a traversé les bouches scorbutiques que nous avons toujours prescrit l’aération la plus large ; chaque fois que le temps le permettait, nous avons ordonné

aux malades de quitter leurs salles et de se coucher à l'air libre , de prendre , tant qu'ils le pourraient, des bains de soleil, en ne préservant que la tête de son action direete. — Les malades ont une tendance au repos qui ne tient pas seulement aux douleurs qui accompagnent tout mouvement , mais encore à leur état d'inertie morale ; nous avons toujours cherché à combattre cette disposition générale en les contraignant à prendre chaque jour un peu d'exercice. Enfin, nous avons reconnu , comme tous les praticiens qui nous ont précédé , l'importance du changement de lieu, et nous avons, autant que possible, fait partir pour France les malades en état de supporter le voyage.

Les hydroëémies générales, qui accompagnent ou suivent si fréquemment le scorbut, réclament une médication tonique énergique et l'emploi modéré des purgatifs, surtout des drastiques. Nous n'avons recouru qu'avec une extrême réserve aux diurétiques alcalins, dont un des effets est d'augmenter encore la fluidité du sang.

Nous constatons done à regret que la thérapeutique du scorbut n’a fait, dans cette campagne meurtrière, aueune acquisition nouvelle. L'hygiène nous a montré, sous ce rapport, une bien grande supériorité sur la médecine. — C'est l'abandon forcé des lois de l'hygiène qui a fait naître cette épidémie cruelle ; c’est, grâce au retour de ces mêmes lois, qu'on l’a vue progressivement diminuer et s'étendre.

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