CHAPITRE PREMIER
Les différents traitements biologiques du chancre mou et de ses complications 1912-1926
Le chancre simple, chancre mou ou chancrelle (Diday), l’'ulcus sordidum des latins, est connu de toute antiquité. Au début, il était bien différencié des autres maladies vénériennes; puis il fut considéré, ainsi que la blennorragie du reste, comme manifestation syphilitique.
C’est seulement en 1852 que Bassereau, élève de Ricord, a établi, sur des bases solides, la doctrine de la dualité, vigoureusement soutenue par l'Ecole lyonnaise de l’Antiquaille représentée par Rollet. Les divers documents des écrivains de l'Antiquité et du Moyen-Age établissent d’une manière certaine que les praticiens d’alors, comme ceux de nos jours, observaient sur leurs clients des chancres, des pustules hideuses sur le corps et à l’anus, contagieux par le coiït,
eos
des bubons ou poulains qui suppuraient, formant une tumeur dans le pli de l’aine. Hippocrate mentionnait déjà les bubons survenus à la suite d’ulcérations des organes génitaux, venant propler decubitum cum muliere fœda. Is étaient également connus des Romains, comme en témoignent les épigrammes de Juvenal et la satyre de Martial reprochant à une courtisane les stigmates qu’elle porte au pli de l’aine. Celse les décrit admirablement bien ; au XIII: et XIV: siècle, on les mentionne comme une maladie très répandue,commune, vulgaire et déjà exploitée par les charlatans. Les chirurgiens, de 1270 à 1480 ,en font des descriptions remarquables auxquelles un auteur moderne aurait peu à ajouter et surtout « ils les traitaient, comme il convient de les traiter, c’est-à-dire par des moyens surtout locaux. »
Depuis, les idées ont singulièrement évolué et la thérapeutique du chancre mou a fait de réels progrès. Jusqu'en 1912, en effet, les différents traitements proposés ont été purement locaux, soit chirurgicaux soit médicamenteux. Mais tous tendaient vers le même but : abréger le plus possible la durée du traitement; empêcher la formation d’une cicatrice inesthétique, stigmate indélébile d’une lésion vénérienne et, pour ce faire, arrêter le plus rapidement possible l’évolution du bubon et détruire la virulence du chancre. Voulez-vous, disait Ricord, connaître d’un seul mot le secret de la thérapeutique du chancre mou : réduire l’ulcération spécifique à l’état d’un ulcère simple. Car si dans le chancre simple, nulle altération de la
santé, nulle infection de l’économie ne suivra son
apparition, si nous ne craignons rien pour la constitution du malade, des complications locales inflammatoires, suppuratives et gangréneuses, pourront se produire ; grâce à sa virulence puissante, le chancre simple sèmera fréquemment et se multipliera pendant un temps illimité par une série de réinoculations successives.
A l'heure actuelle, on a abordé l’étude du traitement général par les méthodes biologiques modernes. Le traitement du chancre mou, et tout particulièrement de sa principale et plus grave complication, le bubon, a fait ces temps derniers l’objet de multiples travaux. Le nombre même des procédés successivement préconisés indique assez qu'aucun n’est parfait. Il est incontestable pourtant qu’un grand pas vient d’être fait. On conçoit facilement les avantages multiples de méthodes thérapeutiques susceptibles, sans intervention locale, d'amener la résolution du bubon et de l’ulcération chancrelleuse, étant donné surtout le peu d'efficacité des traitements médicamenteux et les nombreux inconvénients du traitement chirurgical.
La première idée fut d’instituer une thérane”tique spécifique, les agents biologiques s'étant montrés, en beaucoup de circonstances aussi embarrassantes, particulièrement efficaces et féconds dans leurs résultats. La connaissance du virus chancrelleux a été nécessaire pour orienter la thérapeutique dans cette direction rationnelle ; car le bacille de Ducrey (Congrès de Paris, 1889) présente certaines propriétés dont il a fallu tenir compte; à signaler surtout son peu de
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résistance vis-à-vis de la chaleur (puisqu'il paraît succomber à une température voisine de 40°) et la difficulté qu’on avait à le cultiver. Il ne pousse pas en effet sur les milieux habituels ; les premières cultures ont été réalisées par Bezançon, Griffon et Le Sourd, qui ont réussi à le cultiver sur gélose molle au sang défibriné de lapin. Ch. Nicolle et Reenstierna ont poursuivi ces études et ont eu le grand mérite d'indiquer un procédé encore plus fidèle d'isolement et de culture, celle-ci résistant plus d’un mois. Ces découvertes primordiales une fois connues, la thérapeutique spécifique du chancre mou n’avait plus qu’à se développer.
Les premiers essais furent faits dans le sens de la vaccinothérapie. Cette nouvelle voie fut tracée par des médecins japonais. Tamara, Nakato et Takemoto firent les premières tentatives d’une vaccination spécifique antistreptobacillaire.
De nouveaux essais furent tentés en 1913 par Tetsuta Ito, de Tokio, qui fit ses recherches sous l’inspiration de Brück à la clinique de Breslau. Il traita ainsi 12 cas de bubons chancrelleux, dont la guérison fut obtenue en une huitaine de jours, qu’ils fussent à leur phase initiale ou qu’il y eut déjà un commencement de suppuration ; mais il n’obtint pas une action très nette sur la lésion ulcéreuse elle-même.
En 1919, T. Kurita, médecin de la marine japonaise, traita 18 malades atteints de bubons par un vaccin préparé avec des bacilles de Ducrey; il diminua ainsi la douleur et abrégea la durée de la tuméfaction ganglionnaire.
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En 1921, Stumpke et Frei ont préparé un vaccin spécialement destiné à combattre la lésion ulcérative. La technique de préparation en est assez compliquée, car il ne faut employer que le streptobacille pur, obtenu du chancre lui-même. Injecté dans les muscles ou de préférence dans les veines, il amène, sans réaction générale très violente, la guérison en une quinzaine de jours. Sur les bubons, ce vaccin paraît avoir une action beaucoup moins nette.
Aux journées médicales marocaines de Casablanca, Charles Nicolle et P. Durand, de l’Institut Pasteur de Tunis, ont fait, le 26 décembre 1924, une communication relative à la vaccinothérapie antistreptobacillaire. La préparation de leur vaccin est plus simple et moins coûteuse que celle du vaccin de Stumpke. Cette méthode donne toute satisfaction. Ces auteurs ont été les premiers à introduire en France l’emploi d’un vaccin spécifique (1).
Actuellement, Reilly et Rivalier mettent au point une méthode de vaccination assez semblable à celle de Nicolle. Ils injectent, non pas les corps microbiens, mais l’endotoxine des bacilles de Ducrey.
Tout récemment, à Strasbourg, Hababou-Sala a publié les résultats particulièrement heureux et encourageants qu’il aurait obtenus par un procédé de vaccinothérapie locale du chancre et du bubon : pansements et injections intraganglionnaires d’un filtratvaccin de cultures faites sur bouillon additionné de milieu à l’œuf de Besredka. Ces injections sont faites
(1) Pour les résultats voir: Fuchs, thèse, Lyon, Novembre 1926,
chaque jour après évacuation du pus ; puis mise en place d’un pansement aseptique de laine malade, avec des compresses imbibées de filtrat-vaccin ; méême pansement des chancrelles.
Voici résumées les différentes vaccinations spécifiques qui se font toutes par traitement général, sauf celle d'Hababou-Sala qui utilise le traitement local comme les différentes vaccinations non spécifiques.
Jausion et Diot, en effet, ont traité avec succès des bubons par des injections locales d’un filtrat-vaccin provenant de l’ensemencement de la flore microbienne associée des chancrelles. Ils se servaient soit d’auto-filtrats soit plutôt de stock-filtrats (staphylocoques - streptocoques) ; en général deux ou trois ponctions-injections, espacées de quarante-huit heures, permettaient, sans déclencher de réaction, d’obtenir la régression des symptômes.
Une méthode analogue mais non identique est la véritable vaccinothérapie locale de L. Fournier et Lonjumeau, mélange à parties égales de cultures de staphylocoques polyvalents, de streptocoques et d’entérocoques.
Ils utilisent à la fois liquide de culture et corps microbiens ; on injecte, après évacuation, mais il se produit une réaction générale avec élévation thermique et, localement, une forte poussée leucocytaire. Il faut inciser le lendemain, laver et panser au vaccin ; repos au lit. Ces auteurs pensent expliquer leurs résultats par un choc local produit par les protéines bactériennes injectées plutôt que par une véritable vaccination locale.
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Le chapitre de la sérothérapie spécifique appartient en entier à Reenstierna. Il réalisa, le premier, un sérum spécifique en inoculant à des béliers, par voie intraveineuse, des doses croissantes de cultures mortes puis vivantes. Il essaya ce sérum sur cent cas de bubons à la clinique du Professeur Almkvist, à Stockholm ; il observa des améliorations très nettes dès la première injection intramusculaire de dix centimètres cubes. Welander, en 1885, avait observé que chez certains individus, porteurs de chancre mou, qui contractaient une autre maladie, par exemple une pneumonie, avec élévation de la température, les ulcères se cicatrisaient très vite. Welander avait constaté aussi, comme Aubert, qu’en général les inoculations de pus chancrelleux à la peau des malades présentant une fièvre élevée, restaient négatives. D’autre part les travaux antérieurs de Reenstierna lui avaient montré que le sérum antigonococcique avait une action plus puissante si on provoquait simultanément une élévation de ia température du patient. Dans le but d'appliquer ici le même principe, il ajouta à son sérum des cultures mortes de bactéries thermogènes (dans le cas particulier de bacilles d’Eberth), produisant ainsi chez le malade une réaction fébrile favorable, selon lui, à la destruction du microbe. L’action se manifestait dès le lendemain de la premiére injection. En général, deux injections (à quatre ou cinq jours d'intervalle), parfois une seule, rarement trois, sont suffisantes. Jamais il n’y eut de rechute. Le chancre se cicatrise dans la plupart des cas, sous l'influence de la sérothérapie seule, mais parfois cel-
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le-ci n’amène pas la guérison. En ce qui concerne les bubons, les résultats ont été encore meilleurs. Mais il y avait une réaction générale et locale assez intense ; et d’autre part la préparation de ce sérum étant longue et coûteuse, il ne semble pas que le procédé soit actuellement d’une pratique courante aisée.
Ces différents vaccins spécifiques ou mixtes donnèrent des résultats appréciables, diminuant la douleur et arrêtant parfois l’évolution vers la suppuration.
À côté d’eux se développa une nouvelle méthode biologique, appelée à prendre dans la suite un grand développement : la protéinothérapie par les albumines hétérogènes dont les résultats brillants, dans un grand nombre d’affections médicales et dermatologiques, sont incontestables. Les auteurs avaient été frappés de la façon dont divers vaccins ou sérums, préparés en vue du traitement spécifique de telle ou telle maladie microbienne, avaient également une action thérapeutique manifeste vis-à-vis d’autres maladies. Puis on constata que de simples substances protéiques, sans spécificité aucune, produisaient également dans certains cas d’heureuses réactions ; leur action pouvait être comparée à celle des vaccins et sérums utilisés dans les mêmes conditions. De là on est arrivé à cette conception que la vaccinothérapie et la sérothérapie spécifiques n’agissaient peut être bien que par un processus semblable à celui des autres substances protéiques.
Dans cet ordre d'idées, les produits les plus variés ont été utilisés. Les injections de lait de vache furent
LES Lo préconisées par Schmidt, Saxl et Kraus. Ce traitement a donné de bons résultats entre les mains de tous les auteurs qui l’ont pratiqué.
En Allemagne, c’est Müller, Weiss et Scherber qui ont signalé les premiers l’action des injections de lait sur les bubons.
En Italie, Lorenzo Marini, Cattaneo dans le service de Pasini.
En France, le Docteur Bonnet, avec Juvin, ainsi que dans la thèse de Sauvez (1922), a publié les bons ré-. sultats obtenus avec le lait. « Nous dirons, écrit ce dernier, que les injections de lait n’agissent ni par action spéciale sur le bacille de Ducrey ni par la fièvre produite. Il n’y a aucune relation constante entre la fièvre et l’action thérapeutique. En effet, si dans nos expériences nous avons constaté une amélioration du côté des bubons, par contre le chancre n’est généralement pas modifié : donc, pas d’action directe sur le streptobacille. »
D'autre part, Brendt, Fault, Langer ne remarquent aucune relation de cause à effet entre la fièvre et les résultats. La fièvre, quand elle existe, peut jouer un rôle, mais on ne peut pas parler de simple « fieberthérapie ». Les allemands ,du reste, ont utilisé au lieu de lait, des solutions préparées industriellement avec son albumine : la plus employée est le caséosan.
Pontoizeau a traité seize malades en leur injectant quatre centimètres cubes de vaccin de Delbet en plein muscle. Il faut insister sur la réaction locale souvent très pénible et surtout sur la réaction générale (40° frissons, etc). Les résultats ont été le plus souvent
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satisfaisants et surtout remarquables dans les cas de bubons fistuleux et même chancrellisés. Gougerot, Garriga l’ont essayé également avec plein succès. Ces auteurs s’accordent pour attribuer l’action du vaccin de Delbet à ses propriétés hautement pyrétogènes.
En novembre 1922, M. le Professeur Nicolas a été le premier à préconiser « en France et, croyons-nous, à l'étranger », l’autohémothérapie dans le traitement du bubon chancrelleux. Cette méthode, entre ses mains et celles de son élève Gayet, a donné des résultats excellents ,environ trois fois sur quatre, sans aucune réaction locale ni générale. A Paris, en 1925, Falcoz publia les brillantes guérisons qu’il avait obtenues en appliquant ce procédé dans le service du Professeur Jeanselme.
Enfin, en 1925, MM. Nicolas et Lacassagne, reprenant l’étude de la vaccinothérapie antistreptobacillaire, écrivaient : « En raison de la fréquence inusitée des chancres simples et de leurs complications, observés à Lyon, nous avons pu pousser plus loin l’étude de cette vaccinothérapie; et nous nous sommes demandés quel était le facteur agissant du vaccin de Nicolle-Durand. Agit-il par sa spécificité, par son action pyrétogène ou par l’action des protéines qu’il contient ? Les résultats fournis par l’intradermoréaction qui, toujours ou presque toujours, ont cadré avec la clinique, nous portaient à croire, en se défendant pourtant de toute idée préconçue, que c'était bien là unvaccin agissant par sa spécificité. Nous avons voulu cependant vérifier la chose et avons eu l’idée d’employer dans le traitement des bubons chancrelleux les injections intraveineuses de vaccin T.A.B. »