CHAPITRE IV
Diagnostic.
La cirrhose atrophique alcoolique, ayant la même marche et à peu près les mêmes symptômes que la cirrhose hypertrophique, on pourra facilement dans les cas d’ascite abondante, faire une confusion entre ces deux formes d’une même maladie. Mais l’erreur ne persistera pas, lorsque, soit par une ponction, soit par tout autre moyen, on aura débarrassé la cavité abdominale du liquide qu’elle contient et rendu ainsi l’examen du foie facile.
Le diagnostic avec les autres affections hépatiques entraînant l’hypertrophie de l’organe, peut dans certains cas, présenter quelques difficultés qui sont facilement évitées, lorsqu’on sait que comme l’impaludisme, la syphilis et la tuberculose, l’alcoolisme est capable d’amener le développement d’une cirrhose avec hypertrophie permanente de l’organe.
La cirrhose hypertrophique graisseuse a le même début insidieux que la forme que nous décrivons, mais elle en diffère par des signes très importants.
L’ictère qui, dans la cirrhose alcoolique, est hémaphéique, est ici biliphéique, les matières fécales sont moins colorées qu’à l’état normal et souvent complète-
ment décolorées, ce qui n’arrive jamais dans la cirrhose hypertrophique.
L’ascite, quand elle existe, est très peu abondante. Mais la différence principale consiste dans la marche des accidents. Nous voyons dans la forme aiguë la mort arriver au bout de six semaines et dans les formes subaig’uôs, après deux à trois mois; tandis que comme nous venons de le voir, dans la cirrhose hypertrophique alcoolique, la marche de l’affection est beaucoup plus lente et la terminaison fatale plus rare.
Les dégénérescences graisseuses et amyloïdes présentent quelques points communs avec la cirrhose hyper trophique : môme absence d’ictère, mais, dans le second cas, le volume du foie est moindre que dans le cas de dégénérescence; l’ascite, qui dans la cirrhose hypertrophique peut être très abondante, fait ici complètement défaut, et en outre on ne se trouve pas en présence de phénomènes généraux aussi intenses.
La dégénérescence amyloïde s’observe presque toujours chez des sujets présentant des suppurations osseuses prolongées. De plus, on ne constate pas dans les foies gras et amyloïdes la consistance ferme des foies cirrhotiques et la présence de saillies comme on en trouve dans la cirrhose hypertrophique alcoolique.
La cirrhose hypertrophique biliaire décrite, il y a quinze ans, par M. Hanot, l’un des auteurs delà communication qui fait la base de notre travail, diffère absolument de la cirrhose alcoolique, le seul symptôme commun est l’augmentation de volume du foie. L’ascite et la circulation collatérale qui, dans les cas de cirrhose alcoolique,
acquiert un très grand développement, fait ici complètement défaut et il y a de plus une coloration ictérique très intense et très persistante.
Dans l’intoxication palustre, le foie acquiert aussi un volume plus considérable qu’à l’état normal et il peut y avoir de l’ascite, mais, dans ce cas, la rate sera très hypertrophiée, bien plus que dans la cirrhose alcoolique, et pourra occuper tout l’hypochondre gauche ; de plus, on aura été averti par les antécédents du malade, cette cirrhose ne se présentant qu’après plusieurs manifestations de l’impaludisme. De plus, le traitement spécifique et l’administration de l’arsenic nous seront ici très utiles, car iis amènent rapidement une amélioration qui serait nulle dans la cirrhose alcoolique.
La syphilis produit aussi, mais plus rarement que l’alcoolisme, une hypermégalie du foie qui dans certains cas peut être confondue avec celle causée par ce dernier facteur; il y a les mêmes symptômes du début, mais l’ascite et la circulation collatérale font défaut le plus souvent ou n’apparaissent qu’à une période avancée. De plus, le foie 11e présente pas à la palpation le même aspect, sa surface et son bord accessible paraissent divisés en plusieurs lobes, grâce à la production d’un tissu fibreux rétractile. L’emploi de l’iodure de potassium et des préparations mercurielles amènera ici une amélioration bien plus rapide que dans la cirrhose alcoolique.
L’hypertrophie de la cirrhose alcoolique se distingue de l’hypertrophie d’origine cardiaque par l’absence de lésions valvulaires et la marche différente de l’affection. Dans le foie cardiaque, l’augmentation de volume du foie
est surtout sensible au début et alors cet organe est mou, douloureux à la pression bien plus que dans la cirrhose alcoolique. Dans le cas de lésions tricuspidiennes on perçoit même des battements qui manquent absolument dans les autres affections hépatiques.
L’ascite qui existe à la période avancée des lésions valvulaires ne doit pas être confondue avec l’ascite de la cirrhose, car dans ce dernier cas elle précède toujours l’œdème des membres inférieurs qui dans l’autre est antérieur à l’épanchement péritonéal.
Le cancer massif du foie se distingue par l'anémie rapide et profonde, l’hypertrophie toujours lisse et le plus souvent le manque d’ascite. Dans la cirrhose alcoolique le volume du foie cesse d’augmenter et peut même subir une régression plus ou moins accusée : dans le cancer, au contraire, il ne cesse de croître jusqu’à la mort qui arrive le plus souvent après 3 à 5 mois ; cette terminaison rapide ne se voit pas dans la cirrhose.
Le cancer nodulaire primitif se rapproche un peu de la cirrhose alcoolique, mais le foie, à la palpation, ne présente pas le même aspect ; on ne peut pas confondre les nodosités qui sont répandues sur toute la surface avec les rares et légères saillies que l’on peut observer dans la cirrhose. Il y a de l’ascite comme dans cette maladie, mais l’ictère est très fréquent par suite de la compression des canaux biliaires par le néoplasme. La marche de ce cancer est aussi rapide que celle du cancer massif.
Dans le cancer secondaire, les déformations du foie sont semblables à celles du cancer nodulaire primitif, mais dans ce cas avant que les symptômes ne se soient
montrés du côté du foie, le plus souvent on aura, sinon reconnu, du moins soupçonné l’existence d’un néoplasme des voies digestives.
L’augmentation de volume du foie produite par un kyste hydatique pourra dans quelques cas être prise pour celle de la cirrhose alcoolique, surtout si le malade que l’on examine a des manifestations alcooliques bien nettes ou avoue avoir fait un usage prolongé de boissons spiritueuses ; mais en l’examinant soigneusement, on verra que dans le cas de kyste hydatique, la tuméfaction du foie n’est pas générale comme dans la cirrhose et qu’il y a une consistance bien différente ; en effet, dans la cirrhose le foie est dur et résistant, tandis qu’ici il y a une sensation de rénitence et parfois de fluctuation.
Dans les cas douteux, une ponction exploratrice avec un fin trocart ou l’aiguille de la seringue de Pravaz éclairera le diagnostic.