TRAITEMENT
« The best inspirer of hope isthe bestphysician »
(Coleridge).
Nous avons vu que la neurasthénie essentielle est primitivement une maladie du système nerveux dont le retentissement sur tout l'organisme peut amener des troubles fonctionnels secondaires, qui aboutissent quelquefois à des lésions définitives et incurables des organes atteints.
D'un autre côté certaines formes de la névrose, telle que la neurasthénie traumatique, qui ne relève absolument que du système nerveux, sont d'autant plus rebelles au traitement qu'elles ont été plus longtemps négligées. Il faudra donc toujours traiter la neurasthénie dès le début des accidents et aussitôt que le diagnostic en aura été fait.
De plus ce sera au système nerveux que l'on devra s'adresser d'abord, même lorsque des troubles organiques secondaires paraîtront dominer la scène.
Nous pouvons affirmer, pour en avoir été victime, que, soigner la dilatation de l'estomac secondaire à une neurasthénie essentielle, même par les meilleurs moyens mis en usage de nos jours, sans tenir compte de l'état nerveux primitif, est, selon nous, une méthode non-seulement inefficace, mais mauvaise et toujours préjudiciable au malade. Inefficace, parce que la cause de l'asthénie
gastrique ne réside pas dans une lésion de l'organe et qu'elle persiste quand même, malgré tous les moyens localement mis en usage pour la combattre ; mauvaise, parce que, pendant que l'on s'attarde à traiter l'estomac en négligeant le système nerveux, on perd un temps précieux ; la lésion gastrique s'accentue et transforme quelquefois une dyspepsie qui aurait pu être passagère en une dilatation confirmée avec destruction plus ou moins complète des éléments glandulaires nobles de l'organe, lésion finale qui sera d'autant plus persistante qu'elle aura été plus longtemps mal soignée.
Cette méthode est, croyons-nous, mauvaise encore, car elle influence péniblement le moral déjà déséquilibré du malade, par Tattirail imposant que l'oji emploie généralement soit pour l'analyse des liquides de l'estomac, soit pour son lavage. Le patient se croira d'autant plus atteint que la mise en scène déployée pour le guérir sera plusgrandioseet le régime à suivre plus sévère.
Enfin cette méthode serait mauvaise toujours, parce que, certains médicaments, employés sans doute dans un but louable, ne réussissent qu'à fatiguer l'estomac sans supprimer la cause originelle du mal qu'il faut aller chercher ailleurs.
L'observation X nous donne un exemple d'une de ces neurasthénies essentielles longtemps négligée d'abord et ensuite mal traitée par une thérapeutique trop exclusive ne visant que les troubles secondaires. Quand plus tard la névrose disparut sous l'influence d'une médication anti-nerveuse et tonique appropriée, le mal était fait et la dilatation gastrique absolument confirmée.
Aujourd'hui, le malade, quoique robuste, possède encore tous les signes physiques de la dilatation de l'estomac, et le clapotage caractéristique de la lésion s'entend encore à trois travers de doigt au-dessous de l'ombilic.
Une Ihérapeulique bien dirigée devra donc s'adresser au système nerveux d'abord, aux troubles secondaires possibles ensuite.
Le système nerveux d'un neurasthénique, est à la fois épuisé et hypérexcité ; la médication normale indiquée devra donc être a la fois tonique et sédative. Pour faire disparaître l'épuisement, les toniques et les reconstituants sont tout indiqués ; malheureusement ils sont presque toujours excitants et par cela même mal supportés. C'est alors que la médication sédative doit intervenir pour atténuer et limiter l'action des excitants de la médication tonique tout en lui laissant son action reconstituante.
Beard avait déjà signalé ce fait thérapeutique intéressant : c'est que les bromures et en général les médicaments calmants ont la propriété d'améliorer les troubles neurasthéniques, alors qu'ils aggraveraient plutôt les autres genres de dyspepsies flatulentes par lésions organiques. Nous reviendrons sur ce fait à propos de la médication bromurée.
Dans sonlivre» Sur lepremïer examen », page 268, Broussais, exposant ses idées sur les difficultés du diagnostic différentiel de la gastro-entérite et des névroses digestives dit : « Donnez-moi les moyens de reconnaître quand ces désordres sont le pur et simple effet des aberrations de l'influence nerveuse, afin que je n'aie pas la douleur de faire périr mon malade, en introduisant sur la membrane déjà trop sensible des voies gastriques, un tonique qui deviendrait débilitant ou un anti-spasmodique qui augmenterait les convulsions. »
Nous croyons posséder la pierre de touche qui manquait à Broussais elle nous estdonnée par l'étiologie delà névrose gastrique, c e qui nous permet d'appliquer presque à coup sûr la méthode médical menteuse, sans craindre d'aggravation des troubles de l'estomac.
Nous allons successivement passer en revue les méthodes qui
nous paraissent être rationnelles pour arrivera une amélioration rapide des troubles primitifs et secondaires de la neurasthénie.
Toutes doivent tendre à ce double but : tonifier et calmer le systèDie nerveux en réduisant au minimum les fonctions cérébrales et médullaires.
Le traitement psychiciue peut jouer, s'il est bien dirigé, un rôle important dans la cure de la neurasthénie. Celle-ci étant une psys cho-névrose, dont la cause déterminante estd'ordre moral, il nous paraît d'abord tout indiqué de chercher à supprimer cette cause ; et, la première chose que le médecin aura à faire sera de chercher à capter la confiance de son malade dès ses premières entrevues et lui faire entrevoir de suite que son mal est curable ; il devra se souvenir de l'expression du poëte anglais si souvent répétée par l'éminent professeur Gharcot : « The best inspirer of hope is the best physician. » (Coleridge.)
(( Il ne faut pas oublier, dit Maudsley, que la joie et l'espoir sont le meilleur remède contre les maux de toutes sortes, et que, si le médecin peut parvenir à les inspirer à son malade, il lui fera souvent plus de bien que par tous les autres médicaments. »
Dans la neurasthénie, peut être plus que dans tout autre maladie, à cause de laténacité de la névrose et de la lenteur de la guérison. la confiance du malade dans son médecin et la confiance du médecin lui-même dans laguérison de son malade sont les premières et les plus importantes conditions à remplir dès le début de l'institution du traitement psychique. Le médecin devra d'abord relever le courage abatlu de son malade, ne pas traiter sa maladie d'imaginaire, et par persuasion morale l'entretenir dans cet état permanent d'esprit qui lui fait espérer et croire à uneguérison plus ou moins prochaine. S'il pense être atteintde troubles fonctionnels gastriques, par exemple, éloigner de lui l'idée de la dilatation de
reslomac qui pourrait être entretenue chez lui par la permanence et l'aggravation des mauvaises digestions ; car, par analogie avec certaines paralysies psychiques, l'idée longtemps entretenue d'une dilatation d'estomac possible pourrait peut-être encore augmenter par une auto-suggestion continuelle l'asthénie gastrique.
Ne savons-nous pas que dans l'hystéro-traumatisme, dans les paralysies psychiques, le meilleur traitement, on pourrait même dire le seul qui donne de bons résultats, est de faire agir par une suggestion constante et patiente l'image visuelle du mouvement du côté sain afin d'évoquer l'idée du même mouvement dans le côté paralysé, de rendre pour ainsi dire In mémoire du moiivement au centre de commandement dont les fonctions paraissent être anéanties.
Ce rappel de mémoire, nous le savons, peut être facilité par les manœuvres d'un opérateur liabile qui fait reproduire mécaniquement le mouvement à l'organe inerte ; moyen qui réussit si rapidement quelquefois quand le malade est traité dès le début des accidents.
Cette réflexion sur l'hystéro-traumatisme nous amène également à conclure que dans la neurasthénie traumatique comme dans tout état de déséquilibration du système nerveux, il est indiqué d'agir vite si Ton veut avoir quelque? chances de guérison pour son malade. 11 semblerait que les cellules nerveuses déséquilibrées, iMxées si l'on veut, par une sorte de trauma psychique, paraissent reprendre d'autant plus rapidement et plus sûrement leur orientation première que le choc est encore plus récent. En général donc, agir vite, et par persuasion, tel est le premier but à remplir par le médecin dans le traitement de toute neurasthénie.
Un second point sur lequel le médecin devra concentrer tous ses efforts sera de substituer, chez son malade, à l'état mental causal ayant déterminé les accidents primitifs d'hypocondrie et autres, un autre état mental : conseiller les distractions, le travail intellectuel à petite dose quel qu'il soit ; celui-ci peut^, en effet, en chassant l'obsession morale primitive, être un adjuvant, plus énergique souvent qu'on ne le pense généralement, dans le traitement psychique de la neurasthénie.
En dehors de \di psychothérapie, par la confiance, le massage, ce modificateur hygiénique si puissant, l'hydrothérapie bien pratiquée (douches froides très-courtes en jet brisé sur le corps), l'électrothérapie, principalement l'électricité statique, donnent de très bons résultats.
Il ne faut pas non plus négliger l'hygiène : le grand air, la bonne alimentation, voir même la suralimentation, viendront compléter l'action à la fois tonique et sédative des méthodes précédentes.
Mais il est à remarquer que chez les sujets très-excitables, ces pratiques dépassent quelquefois le but et ne sont pas toujours bien supportées. J'ai connu des neurasthéniques qui ne pouvaient supporter ni la douche ni l'électricité sans voir s'accroître leurs malaises. Cest alors que la méthode médicamenteuse sédative est tout à fait indiquée, et le bromure de potassium que nous employons quelquefois seul^ quelquefois associé à l'antipyrine, est pour nous un adjuvant puissant de la médication tonique dont il supprime les effets excitants, tout en lui laissant son rôle reconstituant. D'un autre côté nous avons remarqué que le bromure de potassium, toujours employé à dose assez forte, (i gr. par jour) ramène le sommeil, fait disparaître l'excitation cérébrale inhérente à la névrose ainsi que l'éraotivité spéciale aux neurasthéniques, si
bien, comme ils le disent eux-m^mes, que leurs pensées sont moins douloureuses: ils vivent d'une façon plus végétative en un mol. Et, comme pendant ce temps, les malades peuvent, sans trop souffrir, suivre un régime tonique et reconstituant dont l'action excitante est pourainsi dire annulée, il arrive, qu'au bout d'un certain temps, (généralement 2 ou 3 mois), on peut supprimer l'emploi du bromure et laisser agir seule pour achever la cure, la médication purement reconstituante.
Nous avons cru remarquer que Tantipyrine combinée au bromure faisait disparaître la céphalalgie spéciale aux neurasthéniques ainsi que les douleurs névralgiques ou rhumatoïdes généralisées dont ils souffrent si souvent. — Cette dernière méthode médicamenteuse bien dirigée peut être, dès le début du traitement, un adjuvant de la médication psychique, car, faisant disparaître assez rapidement l'élément douleur, le médecin conquiert immédiatement la confiance de son malade et peut alors beaucoup plus facilement lui imposer sa volonté pendant toute la durée du traitement.
Traitement des troubles secondaires. — Si nous avons posé en principe que la névrose seule, au moins au début, est responsable des troubles organiques, il n'en est pas moins vrai que ceux-ci, s'ils existent, ne doivent pas être négligés pendant la durée du traitement. La constipation surtout, qui est souvent chez les neurasthéniques un des premiers signes des troubles gastrointestinaux, devra être combattue par l'emploi des laxatifs divers spécialement mis en usage dans ce but.
Nous nous sommes toujours bien trouvé, et, plusieurs de nos malades également, de la poudre laxative suivante dont la formule a été donnée par M. Dujardin-Beaumetz {Nouvelles Médications).
Follicules de sené passés à l'alcool, en poudre aâ 6 gr.
Soufre sublimé
Anis étoilé en poudre
Fenouil en poudre
Crème de tartre pulvérisée
Réglisse en poudre
Sucre en poudre
La malade devra prendre une cuillerée à dessert de celte poudre tous les soirs dans un demi-verre d'eau entre 9 et 10 heures.
Bien que la majeure partie des neurasthéniques soient constipés, il en est d autres chez qui il existe plutôt une tendance à la diarrhée, on peut alors faire de l'antisepsie intestinale et M. Dujardin-Beaumetz donne, entre autres formules généralement employées dans ce cas :
ââ 3 g-r.
2 gr.
8 gr.
25 gr.
Salicylate de Bistmuth. J
Naphtol. f ââ 10 g.
Craie préparée. i
Phosphate de chaux. j
Pour quarante cachets médicamenteux dont le malade prendra un avant chaque repas.
Enfin dans certains cas où la névrose primitive aura été méconnue trop longtemps, il faudra, outre la médication anli-nerveuse, employer les diverses méthodes conimes pour combattre les troubles gastriques, qui peuvent être devenus très graves à la période ultime de la névrose. 11 sera alors indiqué, selon les cas, de
pratiquer le lavage de restomac, TanLisepsie gasLro-inteslinale el de suivre un régime approprié.
Mais il faut toujours se rappeler que le véritable traitement est celui qui s'adresse à la névrose causale : la thérapeutique des troubles secondaires devant toujours être employée comme médication adjuvante de la première (1).
(1) Traitement DE la neurasthénie par la méthode vibratoire. — Au moment de livrer notre travail à l'impression, nous lisons dans l&.Semaine médicale du 20 juillet 189-2, un article dû à M. le Professeur Charcot et intitulé : « La médecine vibratoire : application des vibrations rapides et continues au traitement de quelques maladies du système nerveux. »
Cet article nous a particulièrement intéressé, car i.ious donnons dans notre thèse une théorie de la pathogénie de la Neurasthénie essentielle qui trouverait une sorte de sanction dans le nouveau mode de traitement dont parle l'éminent Maître.
(c L'appareil employé se compose d'une sorte de casque à lames séparées, fort analogue au conformateur des chapeliers; à l'aide d'un artifice simple, les lames de ce casque emboîtent exactement la tête du sujet en expérience. Le casque est surmonté d'un plateau sur lequel se trouve placé un petit moteur spécial actionné par une pile vulgaire... Le petit moteur donne environ six cents tours à la minute, tous très réguliers, produisant une vibration uniforme, qui se transmet au crâne en totalité par Tintermédiaire des lames du casque.
La tête toute entière vibre dans son ensemble, ainsi qu'il est facile de s'en assurer en plaçant la main sur une apophyse mastoïde. ..
Ce casque vibrafii, posé sur la tête d'un sujet sain, est parfaitement toléré et sa marche ne cause aucune gêne . Au bout de sept à huit minutes, on a une sensation d'engourdissement qui envahit tout le corps et porte presque invariablement au sommeil. De fait, l'expérience a démontré qu'une séance de dix minutes, faite vers six heures du soir, procurait
un sommeil calme dans la nuit correspondante. Huit à dix séances triomphent de Viusotnnie, lorsque celle-ci n'est pas liéo à une allection organique de l'encéphale.
Dans trois cas, la vibration s'est montrée, comme l'avait vu déjàBoudet de Paris, très efficace pour faire avorter des accès de migraine.
Trois personnes atteintes de ?ieurasthénie ont été traitées aussi de cette façon : deux ont guéri ; la troisième a interrompu le traitement, alors qu'elle était déjà améliorée, mais non guérie.
La vibration agit en faisant disparaître d'abord les symptômes céphaliques, en particulier les vertiges et le casque douloureux si spécial à cette affection. Il n'est pas douteux, d'après tout ce que je viens de dire, que la vibration ainsi pratiquée ne soit un sédatif puissant du système nerveux .1). »
Les résultats obtenus par la méthode vibratoire sont encourageants et ils peuvent selon nous s'interpréter scientifiquement en considérant que les vibrations artificielles transmises au cerveau, peuvent déterminer de véritables phénomènes d'interférence d'ordre physico-nerveux venant changer la phase, la période et aussi l'amplitude des vibrations des éléments nerveux, lesquels ne vibrent plus qu'anormalement sous l'influence inhibitrice ou excitante de la psycho-névrose.
L'action sédative des courants trans-cérébraux dans le traitement de certaines formes d'aliénation mentale, pourrait s'expliquer de la même manière. Quel que soit l'avenir réservé à cette méthode, elle est indiscu" tablement très intéressante à suivre, tant au point de vue scientifique qu'au point de vue thérapeutique, car elle peut, par la suite, fournir au clinicien les données nécessaires à l'interprétation pathogénique de certains faits restés jusqu'ici très obscurs et l'amener à des déductions thérapeutiques pouvant être très utiles dans le traitement de certaines maladies nerveuses contre lesquelles on se trouve être aujourd'hui à peu près impuissant.
(I)Ghargot. La médecine vibratoire ; application des vibrations rapides et continues au traitement de quelques maladies du système nerveux, Sem. Médicale, année 1892, page 289.