EXPÉRIENCE IL
Hémiseetion de la moelle à gauche au niveau de la 10' vertèbre dorsale.
20 mars 1884. — Chien de petite taille.
21 mars. — Paralysie complète de la patte postérieure gauche; la patte droite un peu faible. Différence peu notable de sensibilité dans les extrémités (peut-être pourtant est-elle plus forte dans la patte postérieure gauche). Les réflexes tendineux un peu exai^érés dans cette même patte.
23 mars. — L'animal peut s'appuyer uu peu sur la patte ; postérieure gauche quand on le place debout sur ses quatre pattes, i La patte postérieure droite se meut librement.
26 mars. — Il s'appuie bien sur la patte postérieure gauche qnand on le lève, mais il ne peut pas encore marcher.
31 mars. — L'animal marche et se sert de sa patte postérieure gauche, mais elle traîne fortement et fléchit souvent.
12 auril. — L'animal marche assez bien; il court et saute «même un peu, mais à cette allure, la patte postérieure gauche montre encore de l'incertitude; il peut aussi marcher sur ses pattes de derrière quand on le soulève par les pattes de devant.
.30 avril. — L'animal court et. saute très bien, mais la patte gauche traîne et fauche un peu.
31 mai. — En observant soigneusement on peut encore remarquer une certaine incertitude quand l'animal court, saute ou monte des escaliers. On le tue. Moelle mise dans la liqueur de Millier.
L'examen microscopique montre que la section a un peu entamé aussi le cordon postérieur droit (voir figure n» 11). — Pour le résultat de l'examen microscopique, voir plus loin (seconde partie).
Quant au rétablissement du mouvement après une hémisection de la moelle, je ne vois pas d'autre manière de l'expliquer que de l'attribuer à des fibres suppléantes, comme l'ont fait presque tous les expérimentateurs; en tous cas je n'ai jamais eu à constater une régénération des nerfs dans la cicatrice. Ces fibres suppléantes viennent de la moitié opposée de la moelle, probablement par la commissure antérieure, l'entre-croisement ayant lieu en arrière de la section; leur fonctionnement s'établit peu à peu quand les fibres par lesquelles se fait ordinairement la transmission des incitations motrices sont interrompues. La présence de ces fibres suppléantes dans l'autre moitié de la moelle ressort évidemment aussi du fait que, si on pratique une seconde hémisection du côté d'abord respecté, la paraplégie devient complète dans les deux membres, comme l'ont montré M. Vulpian et d'autres.
La pathologie humaine nous fournit aussi des faits qui semblent parler en faveur d'une seconde décussation semblable des fibres motrices dans la moelle, au moins chez certains sujets. Sans parler des cas oii une lésion unilatérale du cerveau a donné lieu à une dégénération descendante occupant symmétriquement les deux cordons latéraux de la moelle épinière, cas que l'on pourrait peut-être, si l'on ne veut pas accepter une autre décussation dans la moelle, expliquer, par l'hypothèse de M. Pitres', que cela dépend de variations individuelles et préexistantes dans l'entrecroisement des pyramides; abstraction faite de ces cas, M. Charcot a aussi attiré notre attention- sur des cas où, après une lésion unilatérale de la moelle, les deux faisceaux latéraux ont été affectés, celui du côté de la lésion pourtant à un plus haut degré, et où il faut admettre un second entrecroisement, surtout dans la moelle dorsale en arrière de la lésion. L'émineut professeur
1. Pitres : Recherches anatomo-cliuiques sur les scléroses hilatérales de la moelle épinière cousécutives à des lésions unilatérale» du cerveau. Archives de Physiologie. T. III. N* 2. Paris. 1884.
2. CiiABCOT : Leçons sur les localisations dans les Maladies dit cerveaw el de la moelle épinière. Paris. 1876—1880, p. 252 et 356.
émet l'hypothèse que quelques-unes des fibres motrices venant du faisceau pyramidal d'un côté, passent par la commissure antérieure, surtout dans la région dorsale, sans être interrompus dans leur parcours par la présence d'une cellule ganglionnaire, vont faire partie du faisceau pyramidal du-^côté opposé pour descendre avec lui dans la région lombau'e. Il existerait donc pour ces fibres un double entre-croisement, Pun dans le bulbe (pyramide antérieure) et l'autre dans divers points disséminés sur toute la hauteur de la région dorsale. — Comme on le verra dans la seconde partie de ce travail j'ai souvent dans mes expériences rencontré des faits qui semblent vérifier entièrement l'hypothèse de M. Charcot, du moins pour les chiens.
Il est possible aussi qu'une partie de ces fibres suppléantes soient plus ou moins directement en rapport avec les cellules motrices de la corne antérieure du côté opposé, sans pénétrer du tout dans les cordons blancs. Les fibres que plusieurs auteurs disent s'entre-croiser dans la commissure antérieure et aller de la corne antérieure aux cordons antérieurs du côté
! opposé, ne sont probablement pas de nature motrice; on ne peut pourtant pas dire que cela soit impossible.
On ne peut pas non plus ne tenir aucun compte de l'opinion que l'entre-croisement n'aurait lieu qu'après que les fibres motrices des cordons antéro-latéraux se seraient mises en rapport avec les cellules motrices du même côté; cet entre-
I croisement se ferait de façon que ces cellules communiqueraient directement (par la commissure antérieure) avec les racines motrices du côté opposé.'
En faveur de l'hypothèse que les fibres suppléantes croisées communiqueraient directement avec les cellules motrices de l'un ou l'autre côté, sans pénétrer d'abord dans les cordons blancs du côté opposé, ou pourrait peut-être jusqu'à un certain point invoquer le fait que, même dans les cas où j'ai pu découvrir des fibres dégénérées dans le cordon latéral opposé, et môme en admettant que ces fibres fussent de
nature motrice, le nombre semblait en être trop petit pour qu'elles eussent pu suffire à rétablir la motilité dans l'extrémité postérieure de ce côté en supposant qu'on eût fait la section en sens inverse, et que ces fibres eussent, par conséquent, fonctionné comme suppléantes.
Dans les dégénérations secondaires des faisceaux pyramidaux de la moelle, on n'a trouvé que rarement, et alors en général dans des cas anciens, une dégénération des racines motrices. Ce fait, en s'élevant contre la supposition d'un passage direct des fibres motrices dans les racines antérieures, soit du même côté, soit du côté opposé, sans être interrompues par des cellules, semble prêter quelque appui à quelqu'une des hypothèses précédemment citées.
Les fibres suppléantes servaient-elles déjà avant la section à la transmission des impulsions motrices? Il semble que de la paralysie complète pendant les premiers jours (laquelle peut, il est vrai, dépendre en partie aussi d'autres causes dont il a [déjà été question) et de l'amélioration lentement progressive qui s'établit ensuite, on doive conclure que si ces fibres avaient une part à la transmission, c'en était du moins une bien faible, et alors il ne serait pas impossible de supposer que l'interruption, par l'hémisection, des fibres destinées au côté opposé et non croisées encore, contribue aussi en quelque mesure à la faiblesse qu'on a remarquée quelquefois dans la jambe opposée pendant les premières heures ou les premiers jours après l'opération. — Il faut peut-être attribuer la rigidité des membres, qu'on a observées quelquefois à l'irritation de la partie périphérique des fibres motrices dans la plaie même.
Une question sur laquelle, comme nous l'avons vu, les opinions sont encore très divisées à l'heure qu'il est, c'est celle de savoir si toutes les fibres motrices passent par les cordons latéraux ou s'il y en a aussi dans les cordons antérieurs. Il pourrait être instructif à cet égard de comparer des cas d'hémisection complète avec des cas où la section
n'a pas atteint les cordons antérieurs et avec d'autres où l'instrument, dépassant la ligne médiane, a passé par les cordons antérieurs du côté opposé sans pourtant trancher le cordon latéral de ce côté, ou, mieux encore, de comparer entre eux des cas de ces deux derniers genres, car alors la différence est plus marquée. Je donne ici un résumé succinct, d'abord de deux cas où le cordon antérieur a été épargné, même du côté opéré.