SUR LE SUC GASTRIQUE ET SUR LA DIGESTION PEPSIQUE DE L'ALBUMINE
Avant d'entreprendre celte étude sur l'estomac, il m'a semblé utile de bien connaître la constitution du suc gastrique normal, et son action sur un aliment type, que l'on puisse toujours se procurer identique à lui-même; c'est pourquoi je me suis livré à ces recherches préliminaires dont je vais exposer les résultats.
Le suc gastrique, recueilli par une fistule stomacale sur un chien en digestion avancée après un repas copieux de viande bouillie, est un liquide jaunâtre, parfaitement limpide après filtration, dune odeur rappelant celle du lait subissant la fermentation lactique, et d'une saveur acide et amère. Si le suc est récolté au début de la digestion, il est incolore et opalescent, quel que soit le soin que l'on mette à le filtrer. La coloration jaune observée dans le premier cas est donc due aux produits de la digestion, et probablement le liquide se trouve limpide parce que les granulations de la pepsine ont été fixées par les aliments. Je me suis assuré aussi que le suc jaunâtre ne donne jamais la réaction de Gmelin, par suite celle coloration ne peut être attribuée à des pigments biliaires.
Le suc gastrique, abandonné à la température ordinaire, peut se conserver très longtemps sans altération sensible. Placé à l'étuve, il devient bientôt le siège de fermentations, et se trouve envahi par des levures et des moisissures. Au contraire, le suc artificiel, obtenu en faisant infuser une muqueuse d'estomac dans de l'acide chlorhydrique à 1/1000, se conserve indéfiniment à toute température. Gela nous montre déjà que l'acide du suc gastrique ne saurait être de l'acide chlorhydrique libre.
Nature de l'acide du suc gastrique. — Quelle est la véritable nature de cet acide? D'interminables discussions se sont élevées autrefois à ce sujet entre les physiologistes : les uns considèrent cet
acide comme de l'acide lactique, les autres comme de l'acide chlorhydrique.,u
Les travaux de Prout l, confirmés par Children 2, par Schmidt 3, par Maly i et par M. Richet 3, les recherches de Rabuteau 6 et de M. Richet ont démontré d'une manière irréfutable la présence de ce dernier acide dans la sécrétion de l'estomac. Aujourd'hui, les physiologistes s'accordent à considérer l'acidité du suc gastrique comme due à de l'acide chlorhydrique en partie libre, et en partie combiné à des bases organiques faibles. Dans certains cas, l'acide lactique apparaîtrait à côté du premier.
On a indiqué une foule de réactions colorées propres à mettre en évidence l'un ou l'autre de ces deux acides, mais toutes ces méthodes, qui ont été, chacune en particulier, l'objet de nombreuses critiques, présentent un inconvénient général : elles sont essentiellement empiriques, et, dans la plupart des cas, ces réactions excellentes lorsqu'on s'adresse à une solution d'acide chlorhydrique ou lactique dans l'eau pure, peuvent induire en erreur lorsqu'on les applique à des liquides aussi complexes que le suc gastrique en nature ou distillé, ou aux produits de cette sécrétion extraits par l'éther et repris par l'eau pure. Aussi ai-je cru devoir les rejeter.
Voici le procédé que j'ai employé pour déceler l'acide chlorhydrique :
De l'hydrocarbonate de cobalt pur et récemment précipité est ajouté en excès à du suc gastrique. On agite fréquemment. Au bout de plusieurs heures, le suc gastrique a pris une teinte rosée indiquant qu'une partie de l'oxyde de cobalt s'est dissoute. On filtre et on évapore à siccité, soit dans le vide sec, soit en distillant dans le vide, soit à l'étuve à 40°. Le résidu, de couleur bleue, est épuisé par l'alcool absolu, véhicule qui dissout le chlorure de cobalt, tandis que le lactate y est totalement insoluble. On obtient alors une liqueur, rose à froid, bleue à chaud, et redevenant rose par refroidissement. Cette solution alcoolique dépose fréquemment par refroidissement de petites masses de cristaux blanchâtres à disposition radiée, qui pourraient bien être de la leucine, corps que M. Richet pense être combiné à l'acide chlorhydrique dans le suc gastrique. Chassons
1. Prout, Philos. Trans., 1825; Ann. de chimie et de physique, t. XXVII, p. 36 ; et Ann. ofphys., 1829, décembre.