LA FORME ASTICOT
Nous avons plusieurs fois fait allusion dans le cours de ce travail à une forme spéciale de la femelle des Entonisciens que nous avons appelée forme asficof. Normalement, cette forme apparaît dans les premiers temps de la métamorphose rétrograde de la femelle et c’est comme telle que nous l'avons figurée (PI. V, fig. 1, PI. VI, fig. VII). Elle est alors de très petite taille et se présente sous l'aspect d’un petit ver blanc, à mouvements très vifs, courbé ventralement sur lui-mème. Mais il arrive souvent, par suite de wéoténie stérile (1), que cette mème forme se conserve chez des individus dont la croissance a continué , mais dont le développement s’est arrêté. Ces cas tératologiques sont fort utiles pour l'étude morphologique des Entonisciens. Au point de vue physiologique, ils présentent également un vif intérèt et posent de curieux problèmes.
Quand deux Ænfione femelles se trouvent simultanément dans un mème crabe, l’un des deux présente généralement la forme asficof ; nous avons observé ce fait chez Portunion Mænadis et chez Portunion Moniezii. Chez P. Mænadis, le cas n’est pas bien rare et l’on pourra facilement vérifier nos observations. Cette règle nes’applique pas aux espèces normalement grégires, comme Porfunion Kossmanni, où l’on trouve parfois côte à côte trois ou quatre femelles régulièrement développées dans un mème P/atyonichus.
D'ailleurs on peut rencontrer la forme aæsficof à l’état isolé et nous l'avons trouvée dans ces conditions chez Porfunion Mænadis et chez Portunion Fraissei. L'Entione est alors placé généralement sur le cœur du crabe et paraît flotter librement dans la cavité viscérale de son hôte.
(1) La ncotenie ne doit pas être confondue avec ce que nous appelons la progénèse : il y a neotenie quand un animal, en devenant adulte, retient certains caractères infantiles. Un homme adulte qui a gardé ses dents de lait (nous en connaissons un exemple), est un cas de néofénie partielle. Chez les néoténiques la croissance continue, mais avec des arrêts de développement plus ou moins nombreux. Il y a progenèse au contraire quand, dans un développement normal et avec une croissance normale, les organes génitaux évoluent prématurément et permettent à l’animal de se reproduire avant qu’il ait pris les caractères de l'adulte. L’apparitio 1 des signes de la puberté et le fonctionnement des organes génitaux chez les enfants de l’un ou l’autre sexe constituent des cas bien connus de progénèse dans l’espèce humaine. Pratiquement, chez les animaux inférieurs surtout, il est parfois assez difficile de distinguer la néofente de la progénèse.
La forme asficot peut atteindre une taille considérable : nous en avons trouvé à Fécamp un exemplaire qui mesurait plus de deux centimètres, alors que des femelles normales de moins d’un centimètre ont déjà la courbure en V du côté dorsal et le capuchon céphalique bien développé. C'est sur cet individu, qui avait gardé la forme représentée PI. V, fig. 1, que nous avons pu disséquer le système nerveux.
Un fait biologique digne de remarque est la grande vitalité de ces exemplaires tératologiques. Placés dans l’eau de mer avec des Entonisciens normaux, ils résistent beaucoup plus longtemps que ces derniers. Leurs mouvements sont aussi beaucoup plus énergiques ; enfin, ils ont une tendance à venir flotter à la surface au contact de l'air.
L'arrêt de développement des organes génitaux, dans la forme aæsficot nous porte à supposer que ces individus tératologiques sont placés dans des conditions de nutrition insuffisante. Dans le cas où il y a à côté de l’zsficof une femelle normale, il est probable que celle-ci, en se développant, a gèné la communication de sa voisine avec l'extérieur en obstruant plus ou moins par compression le canal aquifère. Les aæsficofs solitaires nous paraissent aussi, comme nous l'avons dit, avoir perdu leurs relations avec l’eau extérieure. Dès lors, ces êtres anormaux se sont adaptés graduellement à des conditions d'existence nouvelles : Les branchies, les glandes génitales , en un mot tous les organes qui indiquaient des rapports avec le monde ambiant , ne se sont pas développés.
Ce qui vient corroborer cette opinion, c'est que jamais la forme æsficof, même chez les individus de grande taille, n'est accompagnée d’un mâle , pas même des mâles complémentaires de la forme cryptoniscienne. On ne s’expliquerait pas l'absence de ces derniers si l’asficof était resté en libre communication avec la chambre branchiale de son hôte.
Quant à la cause première qui a supprimé la communication de l’asficof avec l'extérieur, elle peut être de diverse nature. Un choc violent imprimé au crabe, une obstruction du canal, etc., peuvent amener ce résultat, mais nous pensons qu'il doit ètre provoqué , le plus souvent, par la vigueur de l'hôte ou la faiblesse relative du parasite, circonstances qui permettent des mues plus nombreuses à un âge assez avancé du crabe et du parasite. Or chaque mue du crabe constitue pour l’Entoniscien une période critique qui met en péril la persistance de sa communication avec la chambre branchiale.