LE BOUCLIER DE TRISTAN
Dans le Tristan de Gottfried de Strasbourg, Tristan porte un sanglier sur son écu. Il en est de même chez Heinrich de Frèyberg \ Il y a là très vraisemblablement le souvenir d'une époque où, chez les Celtes, le sanglier jouait, on peut le dire sans exagération, un rôle prépondérant comme emblème. Le fait a été bien souvent relevé. La plus riche documentation sur ce sujet se trouve chez M. Salomon Reinach, Antiquités nationales, Bronzes figurés de la Gaule romaine, particulièrement pages 254-257, note 1. Après avoir établi que le sanglier est un symbole indo-européen ou un totem très répandu, l'auteur citant les deux statuettes en bronze représentant un sanglier, trouvées à Hounslow, en Angleterre, fait la réflexion qu'il y a là un exemple incontestable de la survivance d'un typevieuxceltique, à l'époque romaine. Si le sanglier a été à l'origine un symbole indo-européen, à l'époque historique, c'est un emblème surtout celtique. Il sert d'enseigne2 chez les Gaulois, en particulier sur les monnaies des Aulerci Eburovices, des Caleti, des Veliocassi, des Leuci et celles de la trouvaille de Jersey. Les monnaies au sanglier se rencontrent surtout dans le Belgicum de César, en particulier dans la région du littoral et chez les Bretons. Pour l'emblème du bouclier de Tristan, le rapprochement s'impose avec le bouclier en bronze celtique trouvé en Angleterre dans le lit de la rivière Witham, étudié et décrit par Kemble, Horae ferales, p. 190, planche XIV, fig. 1 : au bouclier avait été attaché par des rivets un sanglier en relief dont il n'est resté sur le fond oxydé que les contours. Kemble
1. Hertz, Tristan, p. 538, d'après Bédier, Le roman de Tristan, par Thomas, I, p. 178, note 1.
2. Ant. nat., Bronzes figurés, p. 254, not. 1. A Rome le sanglier-enseigne existe jusqu'à Marius... Le type du sanglier à crinière dressée (ibid., p. 257, note 1) se rencontre dès l'époque de la Tèue, vers le ivc siècle avant Jésus- Christ.
Romans de la Table ronde 1 5
suppose que le sanglier était en une matière autre que le bronze.
Il me paraît évident que Gottfried de Strasbourg n'a pas inventé cette armoirie du bouclier de Tristan : il l'a trouvée dans une de ses sources françaises aujourd'hui disparue.
Il semble qu'il y ait dans cette figuration du sanglier sur le bouclier celtique, l'explication du terme même qui désigne Yiimbo du bouclier chez les Irlandais comme chez les Gallois (cet unibo était, d'après les boucliers celtiques, en bronze, conique et fort saillant), tri. socc, gallois sweh : socc signifie soc ou museau et particulièrement, à coup sûr, d'abord groin '■ En gallois, hwch doublet de sweh qui, comme socc, remonte à * sitccn-, signifie truie et plus anciennement, porc, d'une façon générale. Cf. comique hoch gl. porcus, breton hoitch, porc. Sweh, peut-être sous l'influence du latin soccus, a fini par avoir uniquement le sens de soc de charrue. Sweh dans le sens à'umbo de bouclier n'est pas rare : on le remarque dans le Mabinogi de Brauwen : un navire se détache des autres à l'arrivée en Irlande, et on voit se dresser au-dessus du pont un bouclier avec le sweh en haut en signe de paix2. Il me parait très probable que socc et sweh ont dû avoir, primitivement, le sens de groin lorsqu'ils désignaient Yumbo du bouclier. Ainsi s'expliquerait par une interprétation qui n'a rien de bien extraordinaire, ce fait miraculeux attesté par un bon nombre de passages des épopées irlandaises, que le bouclier du guerrier en danger de succomber grondait ; et mugissait. Dans le meurtre des fils d'Usnech, le bouclier de Fiachra gronde et les trois premières vagues d'Irlande grondent à l'unisson. Conall accourt, trouve Fiachra renversé et son bouclier mugissant* et criant. Dans le Tain, le bouclier de Conchobar frappé par Fergus munit sur Conchobar'.
1. Cf. Windisoh, Il orterb., Dmneen, Ir. Engl. Dict. ; Macbain an Etymol. Dict. of the gaelic Lnng.