LE CORNWALL ET LE ROMAN DE TRISTAN
Après des années de patientes investigations sur la matière de Bretagne, dans lesquelles d'éminents critiques ont fait preuve d'autant d'imagination, parfois même de passion que de science, le seul point sur lequel on soit à peu près d'acord, c'est que les romans arthuriens et les lais dits bretons, sont, pour le fond, d'origine celtique. On est divisé sur tout le reste. Quelle part ont prise les écrivains de langue française à l'élaboration de la matière de Bretagne; où et par qui l'ont-ils connue : est-ce par des rapports directs avec les Celtes ou par l'intermédiaire des Anglo-Saxons ; quelle est la part, dans ces rapports, des Gallois, des Bretons du Cornwall et ceux d'Armorique ? autant de questions qui ont reçu les les solutions les plus diverses.
Je ne m'occupe ici que du seul roman de Tristan et Iseut tel que nous Font fait connaître Bcroul et Thomas au XIIe siècle. Il importe d'ailleurs de distinguer entre les genres et les sujets ; la solution du problème peut être différente suivant
1. John Rhys a traduit viro-tuti(s) par man-healing or man-protecting.
Romans de la Table ronde. 61
qu'il s'agit de lais ou de romans; d'Yvain, de Perceval ou
d'Erec et Enide. Il est non moins essentiel de préciser quel stade de la légende on a en vue ; c'est particulièrement important pour Tristan .
Un point capital parait à peu près acquis dès maintenant : c'est qu'il faut renoncer à voir dans Tristan un tissu de lais indépendants dont des écrivains français seraient arrivés à faire une composition ayant pour centre et unité l'amour invincible de Tristan et Iseut.
Le Tristan de Béroul, celui de Thomas, tels que nous les connaissons par les fragments qui nous en restentet les œuvres de leurs imitateurs, Eilhart d'Oberg, Gottfried de Strasbourg, l'auteur de sir Tristrem, et celui de la Folie Tristan, ont été précédés par un ou plusieurs Tristan plus primitifs, Tristan dont tous les traits ne nous sont pas connus et qu'ils ont plus ou moins fidèlement suivis. M. Bédier croit à un archétype unique et a soutenu cette thèse avec autant de science que de talent. Longtemps rebelle à l'idée d'un archétype, Gaston Paris, à la fin de sa vie, avait fini par l'adopter. Commissaire responsable des éditions de Béroul et de Thomas qu'avaient entreprises MM. Muret et Bédier, il avait repris l'examen du problème dans des conditions nouvelles, avec une conscience et une ardeur dont témoignent les nombreuses notes dont il avait couvert le manuscrit de l'édition qu'à publiée M. Bédier1.
L'éditeur du Tristan de Béroul, M. Muret, a voulu reconnaître tout ce que son œuvre doit à Gaston Paris, qui en avait collationné les épreuves sur le manuscrit, en la dédiant à sa mémoire.
L'archétype2, sur lequel reposeraient tous les poèmes français sur Tristan, d'après Gaston Paris (Journal des Savants, juin 1902), serait un poème anglais perdu, peut-être incomplet (//'., nov. 1901, p. 702). Les raisons sur lesquelles il s'appuyait ont été discutées par M. Bédier, dans son édition