Le roi Gwivarc'h a des oreilles de marâb (cheval
no /. Loth.
volonté, il ne pouvait pas taire [dire] autre chose à son instrument. « Voyez plutôt vous-même », dit-il, en passant le biniou à Gwivàrc'h. Celui-ci, tout aussi peu fier que le roi d'Yvetot, se mit à souffler dans le sac à biniou, qui se remit à sonner et à répéter :
ar roué Gwivairb Eu deu^diou scouarn marc'h.
« — Eh bien, dit le roi, puisque ce biniou endiablé vous a dit mon secret, jugez-en par vous-même » ; et il retira son bonnet, et tous les assistants purent contempler ses oreilles de cheval. » M. Allain, dans la séance du 28 avril (de la Soc. Arch. du Fin.), a ajouté à cette légende un détail intéressant : « un de ses barbiers, pour son indiscrétion, fut mis à mort, et sur sa tombe, il poussa un sureau. Le sonneur en cassa une branche pour réparer son instrument '. »
C'est, à mon avis, de la juxtaposition en Cornwall des deux légendes, comique et armoricaine, et d'un compromis entre les deux, que vient la création des deux Iseut 2. Il est remarquable que la géographie de l'Armorique, quand elle devient la scène du roman, y est des plus vagues. On y sent que ce sont des souvenirs déjà confus : c'est le tait de Bretons nés en Cornwall. Le roman en prose, auquel je n'attache pas grande importance au point de vue du roman primitif, même
1 . La légende recueillie par Sébillot ne donne d'autre nom au roi que celui de Karn, nom d'une île près Portsall. Il est clair qu'il manque un nom : du seigneur de Karn, on aurait fait le seigneur Karn (cf. Dinas de Lidan). Il devait s'appeler Marc'h Karn, Marc'h de Karn. Peut-être File s'est-elle appelée Karn-march. Sur une tète sculptée de Mardi ou prétendue telle v. Revue des Tr.pop., VII, p. 3 > 7 - ^ 5 «^ -
2. J'avais envoyé ce travail à l'impression, quand j'ai pu prendre connaissance du très intéressant compte rendu qu'a consacré, récemment, M. E. Muret a l'ouvrage de Golther ( Tristan und [solde in den Dichtungen des Mittelalters und der neuen \eit ; Leipzig, 1907), dans la Zeitschrift fur /mu;. Spr. und Letter. (Sonderabdrùck). L'auteur me l'avait adressé, il v a déjà quelque temps. |e Suis heureux de me rencontrer avec lui sur la question d'origine des deux Iseut, comme sur d'autres points. Il renvoie, à ce propos, à un ouvrage que je n'ai pas lu : Deutschbein, Sludieu ;ur Sagengeschicbte Englands (Gotha, 1906).
Romani de la Table ronde. i 1 1
dans ses parties dites anciennes, a été remanie évidemment sur certains points par des Armoricains ou sous leur influence. Je n'en veux pour preuves que les scènes à Nantes, Gaudri le fèvre, le comte Urvoy (mal écrit Urnoy), le port de Penmarck '. Le remanieur parait, en revanche, fort mal connaître le Cornwall : Tintage] même, sous sa plume, devient Tinthanel.
Outre les apports armoricains, il est clair que la version cornique conserve comme l'écho de traditions quelque peu différentes, venues peut-être de Galles ou même de Cumbrie (Strat- Clud). La géographie même, par exemple pour le pays de Tristan, pour ses voyages, en est un indice -. Mais dans l'ensemble, c'est bien cette version qu'ont popularisée nos poètes, surtout Béroul, et leurs imitateurs. Il y a eu sûrement des rédactions intermédiaires entre eux et une version plus ancienne et plus sincère, circulant en Cornwall avec d'importantes variations qu'explique facilement la source en grande partie orale d'abord des récits. Dans cette version primitive ou plus ancienne, on retrouve aussi sûrement la collaboration des Brittons du Cornwall auxquels est due sûrement aussi la trame du roman et des épisodes capitaux, celle des Anglo-Saxons, mêlés aux habitants du pays, en partie Cornouaillais saxonisés, puis des Franco-Armoricains établis dans le pays. Ce sont ces derniers venus qui y ont mis la dernière main. C'est même peutêtre chez IPribumar[ch\ ou un de ses descendants, sous les ombrages de Treeoit, que le roman a pris sa dernière forme, franco-armoricaine.
Le terrain de la discussion se trouve ainsi sensiblement déblayé, quoique tout ne soit pas éclairci. Il faut renoncer à Tristan Picte, à Iseut, fille de Viking, etc. Pour la première fois le lieu d'origine d'un romande la Table Ronde et du plus important de tous, est fixé avec précision. C'est la ruine de
i. Il y a un Penmark en Cornwall, en WenJron et un autre en Galles (Glamorgan).
2. On a, je crois, vainement cherché le Hjatland où, d'après la saga, aborde Roald le Foi tenant lancé a la poursuite des ravisseurs de Tristan; c'est sans aucun doute les Shetlands : c'est, en effet, la forme normale du nom de cette île (Jespersen, A modem English Grammar, p. 53, n° 2, 742).
H2 /. Loth.
la théorie non-celtique, je serais presque tenté dédire anti-celtique, de l'origine de la matière de Bretagne. Jointe à mon travail sur Morgan Tut, cette étude sur Tristan la rendra désormais, pour tout esprit de bonne foi, insoutenable. Ainsi se trouve confirmée, dans sa donnée essentielle, la théorie soutenue à diverses reprises, avec quelques variations et fluctuations, par Gaston Paris ; il a approché de la vérité en faisant remonter le Tristan français à un original anglais, et en désignant comme intermédiaires entre les Celtes de l'Ile et le continent, les Français ou Anglo-Normands de l'Angleterre. Cette théorie, avec d'importantes modifications, a été soutenue en France, avec autant de science que de talent, surtout par F. Lot. L'auteur de ces lignes s'est jeté aussi de temps en temps dans la mêlée ; il est heureux d'achever la déroute d'adversaires redoutables et tenaces, mais auxquels manquait l'arme essentielle dans cette lutte : la connaissance approfondie de l'histoire des peuples et des langues brittoniques.
J. Loth.
N. B. — La carte ci-jointe est une carte moderne assez défectueuse. Elle m'a paru encore préférable à la carte de Bartholomew, réduction des cartes de l'Ordnance Survey (Collection des Quarterinch to mile maps). Les noms qui intéressent directement ou indirectement le roman de Tristan sont en caractères saillants ; les autres servent de points de repère. Quelques lieux comme Rvt- Eselt, qui a disparu, et Harmony, que ne donnent pas les County maps, n'ont pu être situés avec précision.