Michelet, livre XIV, chap. i
lignes aux théophilanthropes, dont pas une seule n'est exacte*.
11 n'y a pas plus d'une quinzaine d'années ces jugements sommaires, qu'on ne se donnait même pas la peine de motiver par un examen tant soit peu attentif des documents, étaient acceptés comme des sortes de dogmes indiscutables, mais il n'en est plus tout à fait de même depuis l'apparition du livré de M. Au lard sur le Culte de la Raison et le Culte de l'Etre suprême (1892).
Si l'étude religieuse de la Révolution française n'était pas plus avancée, la faute n'en était pas uniquement aux passions politiques et confessionnelles, mais aussi à l'absence ou à Timperfection des méthodes. Jusqu'à ces derniers temps, historiens de droite et de gauche n'avaient apporté à se documenter qu'un souci assez médiocre. Leur critique des textes était forcément superficielle, parce que les éléments de comparaison et de contrôle manquaient, en raison même de l'insuffisance de la documentation.
M. Aulard appliqua à l'étude des cultes révolutionnaires, si peu connus et si méconnus avant lui, les procédés d'investigation et les méthodes de travail depuis longtemps en usage pour l'étude de l'Antiquité ou du Moyen Age. Il entreprit, dans un esprit dé sincère objectivité, une vaste enquête dans la France entière, il demanda aux dépôts d'archives et aux bibliothèques les procès-verbaux des cérémonies civiques de Tan II, les discours qui y
1. Thiers, Consulat et Empire, t. II, p. 163, de l'édit. Furne,
furent prononcés, les rituels des fêtes de la Raison et de TEtre suprême. Il fit de ces documents, que personne pour ainsi dire n'avait feuilletés avant lui, une critique sérieuse et sa surprise fut grande. Ses prédécesseurs n'avaient voulu voir dans les cultes révolutionnaires qu'une grossière mascarade, dirigée, le culte de la Raison, par des théoriciens athées, le culte de l'Etre suprême, par des théoriciens déistes. Il fut frappé au contraire de la gravité sévère et moralisante des cérémonies, du sérieux des assistants. Il ne trouva la mascarade, les scènes burlesques et gauloises qu'à l'état d'exceptions très rares, dans quelques grandes villes et surtout dans la capitale. Il fut frappé aussi de la généralité et de la profondeur d'un mouvement qu'on représentait comme très superficiel. Il s'attendait sans doute à rencontrer beaucoup de déclarations athées et l'athéisme était pour ainsi dire absent des documents, alors que le sans-culotte Jésus y tenait une bonne place. Il pouvait croire que les cultes révolutionnaires avaient été le culte de la canaille, il constata qu'ils avaient été surtout pratiqués par l'élite de la bourgeoisie, que les filles des meilleures familles mirent de l'empressement à faire le personnage des déesses de la Raison ou de la Liberté. Il crut pouvoir conclure que ce qui était essentiel dans les cultes révolutionnaires, c'était moins la lutte contre l'Eglise que la défense de la France nouvelle et que la foi qui animait leurs fidèles, c'était moins une foi philosophique et abstraite qu'une foi concrète, une foi patriotique.
J'estime pour ma part que M. Aulard n'a pas
poussé assez loin Texplication contenue dans sa conclusion. Malgré son vigoureux effort pour se débarrasser de l'interprétation traditionnelle, il ne s'en est pas complètement dégagé. Il a bien vu par instants que Tamour de la patrie était la partie vivante des cultes de la Raison et de l'Etre suprême, mais le caractère religieux de ce sentiment patriotique lui a échappé. Il a continué à considérer les cultes révolutionnaires comme des constructions politiques, essentiellement provisoires, comme des expédients de défense nationale, et il les a étudiés non pas en eux-mêmes et du point de vue religieux, comme il aurait fait pour de véritables cultes, mais de l'extérieur, du point de vue de leurs rapports avec les partis politiques. Le culte de la Raison n'est encore pour lui qu'un chapitre de l'histoire du parti hébertiste, le culte de l'Etre suprême qu'un chapitre de l'histoire du parti robespierriste, alors que ces deux cultes, que les contemporains ne distinguent pas ou distinguent très rarement, sont la suite naturelle l'un de l'autre. Faute d'avoir recherché les origines des cultes révolutionnaires dans la période antérieure au mouvement hébertiste, il est amené à exagérer le rôle des hommes politiques dans leur formation, qui m'apparait dans une large mesure une œuvre collective et spontanée.
Je note cependant que M. Aulard semble, à certains moments, avoir voulu compléter ou réformer son propre système. Peut-on dire que la continuité des cultes révolutionnaires lui ait échappé, quand on lit sous sa signature que le culte de la Raison et le culte de l'Etre suprême, ce fut, pour l'opinion,
surtout en province, la même chose*? N'a-t-il pas écrit que le culte de la Raison comme le culte de l'Etre suprême se perdit dans le patriotisme^? Il ne reconnaît pas expressément aux cultes révolutionnaires le caractère religieux et pourtant, dans un article très suggestif, il a constaté que l'époque révolutionnaire avait été « marquée par un développement extraordinaire et en partie original de la vie religieuse en notre pays. Des groupes religieux nouveaux surgissent, les anciens groupes évoluent, il se forme plusieurs églises, plusieurs cultes...' », et il a insisté sur cette constatation.
Quoi qu'il en soit, je ne mets pas en doute que le livre de M. Aulardeut pour l'histoire religieuse de la Révolution française la portée d'un événement. Les travaux de détail se multiplièrent sur ces cultes révolutionnaires, jusque-là si délaissés*, et même des synthèses hardies commencèrent d'être esquissées. Je veux dire un mot de deux d'entre elles qui s'opposent presque entièrement, de celle d'un écrivain catholique, M. l'abbé Sicard,