Culte de la Raison, chap. xxxii. Paris, F. Alcan
3. La séparation de l'Eglise et de l'État, dans Études et leçons sur la Révolution française, Ih série, p. 142. Paris, F. Alcan.
4. M. Gh. Moiset a étudié sommairement La théophilanthropie dans le département de l'Yonne (dans le Bull, de la Soc. histor. et natur. de l'Yonne, 1889); M. Edm. Poupé a retracé, sommairement aussi, l'histoire des Fêtes nationales et des cérémonies civiques à Draguignan sous le Directoire (dans la Revue histor. de Provence, 1901); M. G. Floquet a étudié, dans un esprit un peu étroit, les Cultes révolutionnaires à Nancy pendant la Révolution (dans les Annales de l'Est d'avril 1900), etc.
dans son livre A la recherche d'une religion civile (1895), de celle d'un écrivain libellai et laïque, M. Champion, dans son volume sur La séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1794 (1903) *.
M. Tabbé Sicard a groupé dans un tableau, un peu trop systématique sans doute, mais exact dans Tensemble, les différentes tentatives cultuelles des révolutionnaires, leurs fêtes civiques, leurs institutions patriotiques, et il a essayé de montrer que les unes et les autres répondaient à un idéal et à des besoins communs. Il a fait voir, très fortement à mon sens, que, loin d'être opposées, ces tentatives cultuelles étaient au fond identiques et qu'on devait les regarder comme formant les anneaux d'une même chaîne ininterrompue. Sa conclusion, c'est que les cultes révolutionnaires ne furent pas du tout des expédients dictés par les circonstances, mais qu'avant comme après les périls de 93, les patriotes de tous les partis furent hypnotisés, pour ainsi dire, par l'idée de remplacer le catholicisme par une religion nationale, par une religion civile, et qu'ils mirent à réaliser leur dessein, déjà exposé par Rousseau dans son Contrat, une opiniâtreté invincible. C'est qu'ils avaient le sentiment très vif que leur œuvre politique était incapable de se suffire à elle-même, qu'elle disparaîtrait à bref délai, si elle n'était complétée et fortifiée par une œuvre morale et religieuse correspondante. Ils eurent l'ambition de régénérer l'âme française et de la refondre, par des institutions appropriées, dans
i. Voir la critique de ce livre dans la Re viied' h 'staùe moderne, t. VI, p. 196.
un moule nouveau. Aveccetle conception, les cultes révolutionnaires ne peuvent plus être considérés comme une sorte d'appendice et d'excroissance superficielle, mais comme une partie intégrante de la Révolution française.
Pour M. Sicard, la guerre au catholicisme est le fond de la Révolution. Pour M. Champion, ce n'en est qu'un incident, étranger à son génie propre. M. Champion a été visiblement agacé d'entendre répéter une quantité de jugements tout faits qu'il estime d'une fausseté radicale. Fausse, par exemple, d'après lui, cette affirmation courante que la politique religieuse de la Révolution s'explique par la philosophie du xvni® siècle ; fausse, celte autre affirmation, non moins courante, que la séparation de l'Eglise et de l'Etat était l'aboutissant fatal, l'application inévitable des idées régnantes en 1789. Ce qui est vrai, c'est que la rupture de la Révolution avec l'Eglise fut l'œuvre des circonstances plus que des principes ; que les Français se montrèrent très respectueux du catholicisme ; qu'ils ne pensaient qu'à le réformer avec beaucoup de ménagements ; qu'ils ne voulaient nullement lui enlever son caractère de religion dominante. Ce n'est que peu à peu et comme à regret qu'ils se laissèrent entraîner à des solutions de plus en plus philosophiques, mais la Contre-Révolution, les menées des prêtres et des émigrés les forcèrent à proclamer la liberté des cultes, à réformer l'état-civil, à séparer l'Eglise de l'Etat. La Révolution ne devint décidément antichrétienne que parce que le christianisme se trouva être la plus terrible des armes employées contre elle. « On fit la guerre à
la religion en haine des prêtres, non la guerre aux prêtres en haine de la religion *. »
Il est difficile que deux conceptions soient plus opposées que celles que je viens d'analyser. M. Sicard enseigne que les cultes révolutionnaires furent une entreprise longuement préméditée et méthodiquement poursuivie pour remplacer le catholicisme par une religion nouvelle et M. Champion répond que les cultes révolutionnaires ne furent qu'une mesure de salut public, en opposition avec l'esprit même de la Révolution.
Je crois cependant que ces deux thèses, qui semblent s'exclure, renferment à peu près une égale part de vérité et qu'il n'est peut-être pas impossible de les accorder l'une l'autre, mais en les modifiant pour les plier aux faits.
Abordant la question à mon tour et par ses parties les plus négligées jusqu'ici, par la fin et par le commencement, j'ai recherché ce qu'étaient devenus les cultes révolutionnaires dans la période du Directoire et du Consulat, après la chute de la Terreur, et j'ai constaté leur survivance et leur renaissance sous la forme de la Théophilanthropie et du Culte décadaire, qui se constituent au lendemain des glorieux traités de Baie et de Campo-Formio, juste au moment où ces tentatives auraient dû disparaître définitivement, si elles n'avaient été que des expédients de défense nationale. Je me suis demandé ensuite ou plutôt j'ai demandé aux documents comment s'étaient formés les cultes révolutionnaires, si c'était à bon droit qu'on les faisait com-
mencer avec la fameuse fête de la Raison, célébrée à Notre-Dame le 10 novembre 1793, s'il était vrai que le culte de la Raison ne fut qu'une invention du parti hébertiste. Et les textes m'ont appris qu'il n'en était rien. J'ai cru retrouver une filiation légitime entre les tentatives religieuses de la Révolution et la philosophie du xviii® siècle. J'ai suivi dès- 1789 leur germination progressive dans les Fédérations, puis dans les nombreuses fêtes civiques^ qui suivirent. 11 m'a semblé que les cultes révolutionnaires étaient, pour une grande part, une création spontanée et anonyme de la France patriote.
Déjà, M. Aulard avait fait justice de la légende d'après laquelle le culte de la Raison aurait été institué officiellement par la Convention. 11 a bien montré qu'en réalité le Comité de salut public et les plus influents des Montagnards, Danton et Robespierre en tête, hésitèrent longtemps à approuver l'initiative de quelques représentants en mission et des sociétés populaires. J'espère qu'on ne continuera plus à représenter la Théophilanthropie comme une création du Directoire, puisqu'il est indiscutable que la secte eut d'abord à lutter contre l'hostilité du ministre delà police, qu'elle ne bénéficia ensuite de la protection de La Révellière que pendant six mois environ, du 18 fructidor au 22 floréal, et qu'elle dut enfin résister à la concurrence redoutable du culte officiel ou décadaire.
Je ne puis que rappeler ici, très sommairement, les principales conclusions de mes recherches, dont certaines coïncident plutôt avec la thèse de M. Sicard, certaines avec la thèse de M. Cham pion.
Il est exact, comme le dit M. Champion, qu'en 1789, il n'y avait personne ou presque personne parmi les révolutionnaires, mêmeles plus avancés, qui eût le dessein prémédité d'attaquer de front l'idée religieuse ou qui voulût opposer au catholicisme un culte nouveau. J'irai plus loin, je crois que tous étaient étrangers à l'idée d'un Etat entièrement laïque. Même des athées notoires et décidés comme Lalande, Naigeon,Silvain Maréchal, étaient des âmes religieuses qui croyaient fermement à la nécessité de la religion pour la société et imaginaient des projets « de cultes sans prêtres » et d'églises « d'hommes sans Dieu ». Mais cela ne veut pas dire que ces âmes religieuses fussent pleines de respect pour le catholicisme. C'est un fait indéniable au contraire que les révolutionnaires, même les plus sincèrement chrétiens, étaient convaincus que le catholicisme de leur temps devait être sérieusement réformé, au moins dans son organisation. A deux reprises différentes, la Constituante se refusa à reconnaître le catholicisme comme religion d'Etat. M. Sicard, à son tour, a raison quand il dénonce l'antagonisme qui s'éleva dès le début entre le catholicisme et la Révolution.
Nés dans une société restée harmonique au moins dans ses principes, dans laquelle l'institution religieuse et l'institution politique se prêtaient un mutuel appui, les hommes de 89 eurent la passion de l'unité. Ils construisirent leur cité future avec les éléments de la cité présente, ils voulurent donner à l'Etat nouveau un point d'appui religieux. Ils ne pensèrent pas que la réforme politique et so-
ciale qu'ils accomplissaient pouvait se suffire à elle-même, ils furent profondément convaincus de la nécessité de la compléter par une réforme religieuse et sociale. Ils se proposèrent sans doute de procéder avec tous les ménagements possibles et ils étaient de bonne foi, mais ils se firent illusion. La foi mystique en la Régénération, qui les soulevait, emporta leur prudence.
Sans doute, ils n'étaient pas tous, loin de là, des disciples avoués de Voltaire et de Rousseau. 11 y avait parmi les patriotes bon nombre de chrétiens qui se disaient et se croyaient d'excellents catholiques. Ceux-ci invoquaient l'Evangile contre le despotisme et mettaient couramment l'Ecriture au service de la Révolution. M. Champion a fait cette remarque juste. Seulement les prêtres patriotes, qui suivirent Tabbé Fauchet et l'abbé Grégoire, se font souvent illusion, eux aussi, sur leurs véritables croyances. Il n'est pas besoin de pratiquer longtemps leurs discours et leurs écrits pour s'apercevoir, à n'en pas douter, que leur religion est fortement teintée de philosophisme et que c'est en définitive la pensée du xviii® siècle qui est le ferment d'action de leur christianisme, qu'ils s'en défendent ou qu'ils en conviennent*.
C'est bientôt fait de condamner, au nom de nos idées actuelles, la Constitution civile du clergé et de la traiter sommairement et dédaigneusement d'erreur impardonnable. Il est plus difficile, mais plus historique, d'essayer de comprendre comment
1. Fauchet en convient à plusieurs reprises, notamment dans sa Religion nationale parue en 1789.
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cette erreur a pu être commise, d'entrer dans Tesprit des Constituants. On n'a pas assez pris garde que la Constitution civile du clergé fait corps avec la Constitution proprement dite, qu'elle en est partie intégrante, une base ou un couronnement. Les gallicans et les philosophes qui la votèrent croyaient que, pour être durable, leur œuvre politique avait besoin d'être complétée et fortifiée par une œuvre religieuse et morale correspondante. Si, pour les gallicans, chrétiens sincères, la Constitution civile était un aboutissement, s'ils lui attribuaient un caractère définitif, pour les philosophes, au contraire, ce n'était encore qu'un prélude. Ceux-ci se disaient intérieurement, avec J.-J. Rousseau, qu'après avoir nationalisé le catholicisme, en le séparant de Rome, qu'après lui avoir infusé un sang nouveau en introduisant dans son organisation le principe de la Souveraineté populaire, le temps viendrait peut-être où le dogme lui-même s'épurerait, cesserait d'être antisocial, ijicivily comme ils disaient. Faire cesser la dualité entre l'Eglise et l'Etat, «réunir les deux têtes de l'aigle*», rendre l'Etat souverain dans tous les sens du mot, en religion, comme en politique, telle est en effet, l'arrière-pensée des révolutionnaires philosophes, l'arrière-pensée qui domine toute leur politique religieuse et qui en donne la clef.
Bien que le paradoxe puisse sembler très hardi, il ne me semble pas douteux que les cultes révolutionnaires procèdent du même esprit et répondent
1. C'est le mot de Hobbes repris par J.-J. Rousseau dans le Contrat.
aux mêmes besoins que la Constitution civile. Ils eurent en réalité une double origine, une origine spontanée et collective, car ils sont dérivés directement du mouvement mystique et cultuel des Fédérations, une origine politique et réfléchie, car ils furent organisés pour remplacer la Constitution civile du clergé, dont l'appui manquait décidément à la Révolution.
Quand il fut devenu évident que la réforme religieuse avait manqué son but, qu'au lieu d'étayer l'institution politique nouvelle, elle la minait plutôt et préparait sa ruine, les patriotes ne voulurent pas revenir en arrière. Abolir la Constitution civile, c'aurait été proclamer la victoire des réfractaires, et la victoire des réfractaires c'était aussi la victoire des aristocrates. Le spectacle des Fédérations leur donna alors l'idée d'un remède, d'un remède qui ne fût pas un expédient, mais qui devait s'imposer à leur esprit. Ces grandes scènes mystiques leur révélèrent la puissance des formules et des cérémonies sur l'âme des foules. Ils comprirent que le patriotisme, et par ce mot on entendait l'amour de la société idéale, fondée sur la justice, beaucoup plus que l'amour du sol national, ils comprirent que le patriotisme était une foi, une vraie foi capable à elle seule de faire reculer la Contre-Révolution. Ils se dirent qu'il n'y avait qu'à entretenir cette foi, qu'à l'exalter par de fréquentes cérémonies civiques, conçues sur le modèle des Fédérations, et les fêtes patriotiques et les projets d' « institutions nationales » se succédèrent. L'entreprise n'était pas, au début tout au moins, dirigée contre la Constitution civile. La propagande
patriotique était parallèle à la propagande du clergé officiel. Les prêtres jureurs figuraient dans les cérémonies civiques, comme Talleyrand à la Fédération. Mais il était fatal que le nouveau culte qui s'élaborait essaierait un jour de vivre de sa vie propre, et cela arriva quand le clergé jureur se mit à son tour en travers de la Révolution, lors de l'insurrection fédéraliste.
S'il est exactque les cultes révolutionnaires sont contenus en germe dans les Fédérations et les fêtes civiques qui suivirent, il devient possible de les considérer comme une religion véritable et de les étudier en eux-mêmes, au lieu de continuer à confondre leur histoire avec celle des partis politiques^
Tout le monde s'accorde, j'imagine, à admettre qu'une religion quelconque se compose nécessaiment d'une /oi, c'est-à-dire d'une série de croyances admises sans discussion, et d'un culte, c'est-à-dire d'un ensemble de symboles et de rites par lesquels les croyances se manifestent extérieurement. Or, la Révolution française se présente dès le début avec des croyances obligatoires, véritables dogmes politiques qui ne tardent pas à s'accompagner de symboles et de cérémonies, qui font corps avec
I. M. M. Mauss, qui a rendu compte de mes thèses dans V Année sociologique {iOOij p. 296), s'il n'admet pas toutes mes conclusions, reconnaît du moins la légitimité de mon point de vue : a l\ s'agit bien, en effet, de phénomènes qui sont de nature religieuse... » Quand M. Mauss ajoute : « ... mais qui n'ont pas eu le temps ni les qualités nécessaires pour s'agréger, s'harmoniser, s'étendre à un certain nombre, même minimum, de générations », il ne fait que constater, comme je l'avais d'ailleurs fait moi-même, l'échec final des cultes révolutionnaires et leur brève durée.
eux, qui en sont inséparables. Ces croyances, ces symboles, ces cérémonies constituent Tessentiel de tous les cultes révolutionnaires, même de la Théophilanthropie, dont le déisme n'est pas la partie vivante, mais le patriotisme. C'est le patriotisme en effet, l'attente messianique de la Régénéralion, qui anime toutes les âmes en 1789, la conviction que la Constitution nouvelle fera disparaître toutes les iniquités non seulement du sol français, mais delà face de la terre,la confiance absolue enla toutepuissance de la Raison humaine, la croyance profonde au progrès indéfini, la vision prochaine d'un âged'or, placé dans l'avenir etnon plus dans le passé. Essentiellement religieuse, la foi nouvelle se formule dans le credo des Droits de l'homme, elle a son ivresse et son fanatisme. Aussi intolérante que l'ancienne, elle n'admet pas la contradiction, elle réclame des serments, elle se rend obligatoire par la prison, l'exiloul'échafaud. CommeTautre aussi, elle se matérialise dans des signes sacrés, dans des symboles définis et exclusifs qui sont entourés d'une piété ombrageuse : la cocarde, l'autel delà patrie, l'arbre de la liberté, le bonnet phrygien, etc. Elle s'accompage enfin, dès l'époque des Fédérations, d'un culte, dont le cérémonial est copié sur celui de la religion ancienne. Les cortèges civiques se déroulent dans les rues comme les anciennes processions, avec' bannières, statues des grands hommes et des martyrs de la liberté remplaçant les images des saints, jeunes filles habillées de blanc jetant des fleurs à pleines mains ainsi qu'à la Fête-Dieu, soldats en armes servant d'escorte. On expose les Tables de la Loi sur les autels de la
patrie comme on exposait le Saint-Sacrement sur les reposoirs. L'encens fume... L'analogie, la symétrie entre les deux cultes se poursuivent jusque dans les moindres détails. La cérémonie patriotique n'est, à vrai dire, qu'une transposition de la cérémonie catholique.
Mais comment les historiens se sont-ils trompés à ce point, comment n'ont-il pas reconnu la continuité des cultes révolutionnaires, comment ont-ils pu nier leur origine spontanée ? 11 ne faut pas seulement accuser ici TinsutEsance et l'imperfection des méthodes ni l'esprit de parti. 11 faut tenir grand compte du caract(>re particulier de la religion révolutionnaire. Oui, les historiens ont eu le tort de négliger de se documenter. S'ils avaient comparé sur les documents les premières fôtes civiques et les cérémonies de l'an II, les ressemblances qu'elles présentent n'auraient pas manqué de leur sauter aux yeux. Ils sont cependant excusables de n'avoir considéré ces tentatives qu'au point de vue politique, tant la religion révolutionnaire diffère de ce que nous entendons couramment par ce mot de Religion ! — C'est une religion sans surnaturel, sans mystères, sans révélation. Dieu même n'y figure qu'à l'état d'accessoire. C'est une religion dans laquelle l'acte d'adoration, la foi, s'applique non à un objet surnattitel, mais à l'institution politique elle-même, à la Patrie conçue comme source et instrument de bonheur, de bonheur moral comme de bonheur matériel. Le patriotisme révolutionnaire — qui est un sentiment religieux et même mystique — est la croyance que la Loi, que la Constitution, que la Souveraineté
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du peuple, TEgalité, la Liberté sont autant de biens inestimables, dont la possession conduira la France^ puis l'humanité tout entière, à la Régénération. Les représentants du peuple, les Législateurs, comme ils s'appelaient, en se comparant aux législateurs légendaires de l'antiquité, considéraient leur mission comme un sacerdoce. Ils entendaient remettre à l'Etat nouveau, qu'ils organisaient, selon le juste et le bien, la direction morale et religieuse, comme la direction politique de la société et ils exigeaient pour lui le même respect qui environnait l'ancien. Les cultes révolutionnaires ne furent à la lettre que l'adoration de TEtat, de la Patrie, qui prit corps et se ritualisa. Les contemporains en eurent conscience. Ils surent qu'ils adoraient la Révolution, ils l'avouent, ils s'en font gloire. Ils proclamèrent bientôt que cette religionlà était la seule utile, la seule nécessaire.
11 est aisé maintenant de comprendre l'erreur des historiens. Ils ne considérèrent pas la foi révolutionnaire, le patriotisme, comme une vraie foi, parce qu'étant liée à l'institution politique, elle subit les mêmes fluctuations que l'objet auquel elle s'appliquait. Quand les Lois, quand les Législateurs étaient populaires, quand on attendait beaucoup de la Révolution, quand on voyait la Régénération s'approcher, la foi révolutionnaire était fort vive, comme au temps de la Fédération ou des grands périls de 1793. Mais inversement, quand l'institution politique, quand la Révolution paraissait faillir à ses promesses, quand les Législateurs, ces prêtres du bonheur social, se montraient incapables ou corrompus, comme sous le Direc-
loire, la foi révolutionnaire s'affaiblissait, et les cultes, par lesquels elle s'exprimait, n'avaient qu'une vie amoindrie et chancelante. Parce qu'ils reflétèrent fidèlement la vie politique d'alors et aussi parce qu'ils ne durèrent pas, la République étant tombée avant qu'ils n'aient eu le temps de fixer leur organisation , ils ne furent pas regardés comme de vraiscultes, mais comme des entreprises de parti ;on leur dénia le sentiment religieux qu'ils avaient cependant beaucoup plus vif que les anciennes églises. Leur histoire se confondit avec l'histoire des partis.
Une foi véritable cependant ne disparaît pas tout entière. La République a pu disparaître, mais les sentiments, d'où elle était née, ont subsisté, à travers tout le xix* siècle. La foi mystique en la toutepuissance de la Raison, en la valeur des institutions pour améliorer et transformer les sociétés, l'attente de la société future, juste, humaine et fraternelle, ne la retrouvons-nous pas lout entière et à peine modifiée dans l'âme des républicains de 1830 et de 1848, dans l'âme des saint-simoniens, des positivistes, de combien de socialistes? Ce qui est mort des cultes révolutionnaires, c'est moins l'esprit, l'intérieur, que l'apparence, que les dehors sensibles, c'est moins la foi que le cérémonial, et le cérémonial était une imitation de l'ancien culte. Qu'est-ce à dire? sinon que ce qui s'est trouvé caducdans les tentatives religieuses de la Révolution, c'était presque uniquement ce qu'ellesavaient emprunté au passé.
Ces lignes étaient déjà écrites quand M. Aulard a fait 'paraître, dans la Révolution française
des 1 i août, 1 4 septembre et 1 4 octobre 1 905, une importante étude sur les Origines de la séparation des Eglises et de l'Etat, M. Aulard y montre fortement que les révolutionnaires, loin de songera Torigine à séparer TEglise de TEtat, s'efforcèrent au contraire de réunir plus étroitement Tune à Taulre par la Constitution civile du clergé et que c'est Téchec de cette réforme politico-religieuse qui les a acheminés peu à peu et au prix de multiples tâtonnements à ridée, qui leur était étrangère au début, de la séparation du spirituel et du temporel, de la liberté des cultes et de l'Etat laïque. S'ils se décidèrent, après bien des résistances, à laïciser l'état civil, c'est qu'ils y furent forcés par les circonstances, c'est que les catholiques papistes, refusant de s'adresser aux prêtres constitutionnels pour faire enregistrer baptêmes, naissances et décès, se trouvaient placés dans la même situation que les protestants avant l'édit de 1787.
M. Aulard conclut ainsi : « Si donc les hommes de la Révolution hésitèrent si longtemps à laïciser l'état civil, c'est parce que leur politique était de n'avoir qu'une religion nationale, religion mêlée à l'Etat et en faisant partie intégrante. Ils ne se décidèrent à cette laïcisation que quand, éclairés par Téchec de la Constitution civile, ils virent que leur rêve d'unité religieuse était irréalisable, et ils ne s'y décidèrent qu'à regret, comme s'il s'avouaient vaincus par leurs adversaires \ »
A celle conclusion, que je partage presque entièrement, je ne ferai qu'une réserve ou plutôt