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UN GALLICAN CONVERTI A L'ULTR AMONT ANISME 85
mettait d'âpreté tout à Theure à combattre certaines réformes religieuses et politiques. Ici il n'a pas varié. 11 est resté en 1810 l'adversaire aussi déterminé de Tancien régime qu'il avait pu l'être en 1789 :
Vous êtes heureux là-haut, avec vos trésors et vos magnificences, de ce que le régime féodal a été supprimé. Cette suppression a comme enrichi les campagnes, et Ton n'y paie pas aujourd'hui la moitié de ce qu'on y payait, et l'on y est libre, et l'on n'y est plus sous la verge des seigneurs et de leurs ageiits, comme dans un bagne d'Afrique (18 juin 4809).
Dans l'avant-propos de sa Défende du Tiers état, il s'écrie de même :
Il suffit à ceux-ci [aux constituants] de voir maintenant libre leur pays ci-devant esclave et leurs concitoyens, doués ■de talents et de mérite, récompensés et placés sans acception de naissance et de condition dans le nouvel empire. Recte fecisse meritus est.
Voici comme il définit l'objet qu'il s'était proposé dans cet ouvrage :
C'est proprement un tableau perpétuel et successif de l'état •d'oppression et d'avilissement dans lequel leTiersordre a été tenu depuis la fin du règne de Charlemagne jusqu'à la dernière Révolution, sans laquelle le même ordre ne se relevait jamais, et on lui en fait un tort ! Mais les gens raisonnables bénissent le ciel des résultats pour la roture des elForts de ses députés aux États généraux... ("20 septembre 1810).
Je n'ai en vue dans mon travail, dit-il encore à la fin de l'avant-propos, que de justifier les diverses suppressions civiles et politiques qu'a ordonnées l'Assemblée constituante
et dont les résultats sont àTavantage du ci-devant Tiers état^ Je n'en dis pas plus ici pour ne pas anticiper sur les preuvesque fournissent à cet égard les faits et les autorités depuisle commencement de la monarchie française jusqu'à la Révolution...
La Constitution de 1791 est maintenant sort idéal. Il ne se souvient plus qu'il en dénonçait les. défauts après Varennes :
11 m'est tombé ces jours-ci sous les yeux la lettre de M.lesénateur Siéyès, insérée le 6 juillet 1794 dans le n® 187 du Moniteur K C'est une lettre dont M. Siéyès pourra toujoursse faire honneur. 11 y soutient, et l'événement a rendu sa pensée très favorable, que dans toutes les hypothèses oni est plus libre dans une monarchie que dans une république^ etc., elc.
Aussi ne peut-il accepter le réquisitoire que- Barruel, dans son Histoire du Jacobinisme, dresse contre les constituants. Pour le réfuter, il n'hésitepas à faire appel à Montesquieu et à J.-J. Rousseau :
L'auteur que j'ai cité de VHistoire du Jacobinisme s'est fait beaucoup d'honneur par son zèle pour les intérêts de notrereligion, en nous révélant des mystères d'iniquité contre elle, auxquels il attribue la Révolution. Sur quoi il y aurait bien des choses à dire à cause de tant d'autres circonstancesqui y ont concouru. Cet auteur a eu grand tort de ne pa* distinguer, dans son Histoire des Jacobins, les temps et leslieux, relativement à l'origine de cette société, très sage et très utile dans son principe, à V^ersailles; si, dans la suite,, à Paris, on en a tant abusé, c'est après nous. Cette histoire est, pour tout le reste, assez bien amenée et prouvée ; mais-
1. Siéyès se défendait dans cette lettre contre ceux qui l'accusaient de vouloir la République. C'était après Varennes.
comme, dans le zèle le plus louable pour la défense de notre sainte religion, on peut se faire illusion sur des principes politiques qui lui sont étrangers ou indifférents et dont cependant on peut faire un usage très avantageux pour la société, je me crois fondé à faire quelque reproche à cet auteur sur ce qu'il s'est permis de dire contre tous les actes, indistinctement, de l'Assemblée constituante.
Sans pouvoir m'étendre ici sur cette matière, il me suffira de remarquer que M. Barruel n'aurait pas dû traiter d'erreur, encore moins de rébellion l'usage que cette première Assemblée nationale a fait de deux principes politiques mis en avant l'un par Montesquieu dans son Esprit des Lois et l'autre par J.-J. Rousseau dans son Contrat social, abstraction faite des opinions religieuses des deux auteurs. Le plus grand abus que l'on puisse faire de la critique, c'est de juger du mérite des choses les plus saines et les plus vraies par l'abus qu'en font ceux qui les font servir à leurs intérêts et à leurs passions. Montesquieu a dit : « qu'il n'y a de liberté chez un peuple civilisé que quand ce peuple se donne lui-même des lois dont personne n'est exempt, pas même celui qui gouverne. » J.-J. Rousseau a dit : « La souveraineté foncière et habituelle du pouvoir réside dans la réunion des peuples qui ne sont pas faits pour les rois, mais les rois pour eux, ce qu'il est bon que les rois n'ignorent point » (18 juin 4809).
Tout le mal est venu de Robespierre et de sa jalousie contre les Lameth :
Ce sont là les deux grands principes, sur lesquels l'Assemblée constituante avait élevé l'édifice de sa Constitution, et il est certain que, si cette première Assemblée, la seule digne de quelque estime, avait prorogé sa session comme elle le pouvait, comme elle le devait pour asseoir et faire marcher cette première Constitution, comme aussi pour amender ses défauts, au gré de l'autorité religieuse dans son usage, elle serait en ce moment en vigueur, coiniiie Louis XVI serait encore sur le trône; mais, parce que Robespierre prit ombrage de MM. Lameth, qui allaient au château après l'équi-
pée du roi et son retour de Varennes, non seulement cette première Assemblée ne prorogea pas sa session, mais, par le même décret de sa dissolution, elle déclara que ses membres seraient inéligibles pour l'Assemblée suivante; en sorte que celle-ci et plus encore la Convention qui vint après, s'écartant de son esprit et de la sagesse de ses travaux (dont quelqu'un devrait bien faire l'histoire pour l'honneur et le bien même de la nation, qui avait fait librement choix de ses premiers représentants) ont poussé les choses si loin dans l'excès de leur amour pour la liberté, qu'elles ont donné lieu à tout ce que la licence et l'impiété peuvent commettre de forfaits et d'horreurs » (18 juin 1809).
Partisan de la monarchie constitutionnelle, Durand de Maillane ne se résignait à FEmpire qu'à contre-cœur. Sans doute il fut de ceux qui applaudirent à ce coup d'Etat du 18 brumaire qui rouvrit les églises aux réfractaires et qui éloigna de la bourgeoisie le spectre du socialisme :
Ce fut une nécessité de parer à la nouvelle et sanglante anarchie, dont nous étions grandement menacés, en l'an Vil, et dans ce Paris où j'étais alors au sortir des prisons du Temple et de la Conciergerie. J'applaudis au Consulat (18 juin
Mais que de reproches il formule contre le nouveau régime ! Il dénonce, parfois avec violence, le poids des impôts, le luxe et le despotisme des fonctionnaires, l'inquisition des livrés et des journaux, la suppression de toutes les libertés publiques, la formation d'une nouvelle noblesse, etc. 11 prédit même une ruine prochaine et on est alors au plus beau moment de l'Empire !
Tant de luxe, tant de profusions, tant de fonctionnaires, tant de traitements et à des taux si énormes ! ce qui, en nous accablant d'impôts, fera nécessairement la ruine de ce gouvernement à l'avenir, comme il fait à présent la corruption et la désolation du peuple. Il faut être dans les départements et dans les villes surtout pour bien connaître sa misère (18 juin 4809).
Il se plaint vivement de Tarrogance de ces parvenus, ses anciens collègues d'hier, à qui il rendait autrefois service et qui aujourd'hui ne daignent plus se souvenir de lui et laissent ses lettres sans réponse, des Porlalis, des Bigot de Préameneu, des Regnaud de Saint-Jean-d'Angély. C'est pour entretenir leur insolence que les impôts et la misère augmentent :
Ce sont ces impôts énormes qui nous accablent et qui ne sont l'effet que de ces traitements excessifs, de ces dépenses publiques de luxe et qui semblent insulter à la misère du peuple. 11 faut être dans les départements pour la voir de près, cette misère, pour entendre les murmures et les gémissements qu'étouffe la crainte sous une dictature beaucoup trop longue, et qui se fait sentir jusque de la part du plus petit maire de village, à l'élection duquel il n'est plus permis de prendre part pas plus qu'à celle des marguilliers de nos paroisses, des administrateur de nos hôpitaux, et, si l'on juge cela bon et nécessaire après l'anarchie, qu'on en fasse au moins entrevoir le terme, car notre état est pire que celui des Orientaux (20 septembre 4810).
Il est vrai que la durée de la guerre paraît à Durand de Maillane une circonstance atténuante. Il a gardé au fond du cœur la terrible haine des hommes de la Révolution contre l'Angleterre :
J'approuve néanmoins tout ce qui se fait, tout ce qui peut
se faire contre cette injuste nation anglaise, qui veut pour elle seule toutes les mers communes à tous les peuples (48 juin 4809).
Il excuse donc la guerre anglaise, qui du reste, suivant lui, nous était imposée :
Si l'on sait que notre empereur ne fait qu'à regret la guerre aux Anglais, qui, parvenus à la domination de toutes les mers, après laquelle ils soupiraient depuis plus d'un siècle, ne veulent entendre aucune proposition de paix, crainte d'ailleurs qu'après six mois le maître du continent ne les engloutisse par la multitude de ses ports et de ses moyens maritimes que la guerre ne lui permettra jamais de se donner, nous savons tout cela, ce qui fait prendre patience.
Il gémit toutefois sur les autres guerres qui lui paraissent beaucoup moins nécessaires et sont cause du fléau de la conscription.
Mais de cette guerre comme religieuse d'Espagne, croit-on d'en venir à bout par la force ? Elle peut réduire peut-être les Espagnols, mais il faudra bien autre chose pour les gagner. La situation du pape doit beaucoup les aigrir. L'agrandissement continuel de l'Empire fait continuer les conscriptions qui mettent la désolation dans les familles, où Ton ne voit revenir des conscrits que quand ils sont estropiés.
Ajoutez à tout cela la privation de toutes nos récoltes. Le blé a si fort augmenté ([ue la livre de pain, poids de table, à quatre onces de moins, vaut ici ses quatre sous six deniers, et chacun de dire : A qui recourir, à qui se plaindre? Point d'autorité qui porte à l'empereur, nos doléances, pas même le Sénat. Nous avons nos préfets et ce serait à eux de dépeindre nos maux pour les faire cesser ou adoucir ; mais ils feraient plutôt punir les plaignants comme des séditieux. On a augmenté leurs traitements, dont ils sont bien fiers d'être payés, quoique les récoltes aient manqué. Tout cela, je le dis avec peine, fait presque regretter les parlements, dont notre Tiers état a tant à se plaindre (W septembre 1840).
La dépréciation des monnaies, les impôts sur le vin, les octrois, etc., augmentent les munnures :
Voilà qu'un décret du 42 septembre vient de réduire les gros et les petits écus % après la réduction des pièces de 24 et de 12 sols, ce qui en fait craindre d'autres. Cela a achevé de désespérer le peuple ; on en jette partout les hauts cris ; partout on dit que c'est tout à la fois une indécence et une tyrannie que le gouvernement ne prenne pas sur lui toutes les pertes. Celle-ci a été très considérable pour plusieurs particuliers. Il parait qu'à Paris on se met peu en peine de ce qui fait ici nos tourments, car on a mis en Provence un impôt sur le vin qui, après les frais de culture et l'imposition foncière de la vigne, en emporte le quart net de la vente, laquelle dans ce pays ne rend pas les frais de la culture, et cette perception comme celle des octrois, qu'on a mis dans chaque commune, fait faire aller plus gaiement Messieurs les officiers municipaux, se fait de manière à ne plus laisser trace de liberté dans nos possessions (20 septembre 1810).
Il prévoit de futures explosions^ si on ne se hâte pas de mettre un remède à tous ces maux.
J'abrège et je finis ; car, dans mon attachement sincère à ce gouvernement préférable à toutes les Républiques, dont la meilleure ne conviendra jamais à la France, trop étendue dans sa surface et trop corrompue dans ses mœurs, dans cet attachement, je m'ouvre à la sagesse, au zèle d'un ami sur des choses toutes publiques, mais qui, tenues secrètes par divers motifs, pourraient donner lieu à des explosions bonnes à prévenir (Jd.).
1. Le décret du 12 septembre 1810 fixait le taux de la pièce de 48 livres tournois, à 47 fr. 20; de 2i livres tournois, à 23 fr. 55 ; de 6 livres tournois, à 5 fr. 8(); de 3 livres tournois, à 2 fr. 75.
La servitude, dans laquelle on tient les écrivains, lui pèse particulièrement :
C'est le malheur du temps qu'il ne soit permis qu'au mensonge de se faire entendre. Le journaliste de TEmpire qui fait l'homme religieux, en traitant mal ceux qui se montrent pour la religion, qui de plus fait, comme tous les ci-devant, un grand crime, un crime irrémissible d'avoir manqué à son prince dans l'Assemblée constituante (faisant ainsi d'une nation légitimement assemblée comme d'un particulier séditieux), a dit à votre occasion, touchant les Ruines de Port- Royal^, qu'on ne veut plus de discussions théologiques, ni de discussions politiques. Passe peut-être pour celles-ci ! Mais ne plus rien dire, ne plus rien écrire pour la défense de la foi catholique, outragée plus que jamais, c'est aller contre l'évangile, qui nous ordonne d'en publier le symbole .sur les toits.
Malgré ces critiques sévères qu'il fait du régime impérial, critiques qui seraient peut-être plus sévères encore, s'il osait dire tout ce qu'il pense*, Durand de Maillane reste, comme il dit, attaché à l'Empire, par la double crainte du rétablissement de l'ancien régime et de Vanarchie. Les Jacobins, plus encore que les nobles, sont sa bète noire. Il les rend responsables de tous les maux de la France, ou plutôt il se soulage sur eux des ses
1. Une nouvelle édition des Ruines de Port-Royal parut en 1809. Elle déplut fort à Napoléon, qui fit défense à Grégoire de paraître aux Tuileries et à la réception du jour de l'an.