A cliaque instant, il demande à Grégoire le secret
(( Je vous parle ici à cœur ouvert, mais avec confiance, scio cui credidi, ne me nommez jamais pour rien ni sur rien. C'est la grâce que je vous demande. » (20 septembre 1810.)
« Je viens avec confiance vous faire part de choses que je ne saurais communiquer à d'autres... » (5 janvier 1810), etc.
propres peurs, il se venge des déceptions de la classe à laquelle il appartient.
Il est vrai, s'écrie-t-il, que nos montagnards jacobins ont comme rendu tout supportable sans leur guillotine, aussi meurtrière dans l'intérieur que la guerre du dehors ; ils ont trouvé aussi moyen de cimenter les marches de tous les trônes, qu'ils voulaient tous renverser, avec le sang de leurs concitoyens sacrifiés sans aucune sorte de nécessité à Ta veugle et barbare démagogie au nombre innombrable (20 septembre 1840).
D'autre part, son orgueil de bourgeois fraîchement affranchi de la tutelle des ci-devant envisage avec tristesse la reconstitution d'une nouvelle aristocratie qui s'élève au-dessus du Tiers état comme l'ancienne. Il se plaint de ces « nouveautés monarchiques ». Contre elles il invoque la vertu et l'égalité, Mably et Rollin :
Car c'est ce Tiers état qui, sans se tirer de son abaissement, a tant crié contre les nobles dans la Révolution, que je vois comte et baron avec des majorais, etc. ! Cela, dira-ton, était nécessaire pour anéantir les ci-devant, toujours insolents et ennemis éternels de la Révolution. Je ne réplique point à cet argument, et je vivrai toujours soumis aux lois de mon gouvernement ; mais qui ne voit pas, comme je vois, les mauvais effets de toutes ces amorces pour la cupidité ? Quand on accorde tout aux richesses, la vertu ne compte plus pour rien, et, sans la vertu, dans tout État,, dans toute société, l'esprit, la fortune, le talent môme n'ont rien que de funeste. Mably n'est pas le seul à déclamer contre ce système ; voyez Kollin, le sage Rollin, dans ses réflexions admirables sur les trois objets de l'éducation, dans son Traité des Etudes, tome h»", in principio.
Cette haine de la noblesse, ce mépris et cette peur de la foule, de « l'aveugle et barbare démagogie », voilà bien, avec sa religiosité, tout Durand de Maillane et ce qui fait l'unité de sa vie, malgré les apparentes contradictions qu'on serait parfois tenté de découvrir dans ses actes et dans ses opinions. Avec toute sa classe, rentiers, hommes de loi et de finance, commerçants et industriels, Durand de Maillane a donné à fond contre la noblesse. Il a fait sa partie dans la guerre de pamphlets qui ^ a précédé la Révolution. A la Constituante, il est parmi les plus avancés des patriotes, avec Robespierre, avecBuzot, avecPétion. Il entre des premiers au club breton et s'honore du titre de Jacobin. Son catholicisme ne Tempeche pas alors de combattre le clergé avec la même décision qu'il combat la noblesse. Dédaigneux des foudres pontificales, il coopère ardemment àlaConstitution civile du clergé, il en présente l'apologie; bien plus, il réclame la laïcisation dos actes de l'état civil, lors de l'affaire du comédien l'aima. Pour assurer le triomphe de sa classe, les mesures les plus radicales lui semblent les meilleures. La fuite de Louis XVI lui paraît un délit dont il exige justice. Ouvertement, il fait chorus avec les plus déterminés des républicains, il écrit dans le journal des Cordeliers un article très hardi.
A la Convention, ce n'est plus le même homme. Il essaie de sauver Louis XVI, dont deux ans aupavant il demandait, presque seul, la mise en jugement. Il s'oppose, autant qu'il peut, au mouvement de déchristianisation, à la laïcisation de l'Ecole. Après thermidor, il n'a plus que des in-
vectives contre les Jacobins. C'est qu'après le 10 août, il a vu monter, sur les ruines de la royauté, de la noblesse et du clergé, derrière le Tiers état, qui s'installe, une autre classe qu'il redoute, « l'aveugle et barbare démagogie », « l'anarchie », autrement dit, le peuple qui travaille de ses mains. La Révolution sociale, dont la Terreur lui semble la préface, lui est apparue! En voyant se dérouler à la barre les menaçants cortèges des miséreux, il a compris tout le danger que faisaient courir à sa classe ces idées de liberté et d'égalité, dont la bourgeoisie s'était servie jusque-là comme d'un bélier contre la noblesse et le clergé. Alors, il a fait machine en arrière. Il est devenu successivement thermidorien, clichien, bonapartiste. Au fur et à mesure qu'il se faisait plus réactionnaire, il se demandait pardon à lui-même de ses anciennes erreurs politiques ou religieuses. En cela il est représentatif, et ses lettres, qui sont à bien des égards comme des confessions ou des mémoires, méritent l'attention de Thistorien. 11 est en effet un type assez réussi de cette bourgeoisie qui ne fit la Révolution que pour succéder à la noblesse dans ses biens et dans ses privilèges politiques et sociaux, et qui, à peine victorieuse, mit à défendre sa conquête contre les entreprises du peuple la môme intransigeance, la môme àpreté qu'elle avait mises à renverser Tancicn régime.
Plutôt que de faire au peuple, à Vanarchie, la moindre concession, <;ette bourgeoisie s'est donné un maître, dont elle m» tarda pas à subir impatiemm«*nt h? despotisme. Duran<l de Maillane n'accepte l'Empire que parce qu'il le trouve « préfé-
rable à toutes les républiques », autrement dit que comme un pis aller. Toutes ses préférences sont pour une monarchie parlementaire à l'anglaise, dans laquelle les classes dirigeantes gardent la haute main. Le gouvernement de Louis-Philippe aurait été son idéal.
Par son catholicisme cependant, Durand de Maillane se sépare un peu de sa classe, dont il devance révolution. Alors que la plupart des bourgeois de ce temps restaient voltairiens et frondaient TEglise^ l'ennemie d'hier, il comprit que la religion était la force de conservation par excellence, l'arme de choix contre les révolutionnaires. Pour prévenir les nouveaux assauts qu'il prévoyait que le prolétariat allait livrer à la bourgeoisie, au nom de la raison et de l'égalité, il pensa qu'il fallait rallier il l'Eglise tous les éléments conservateurs de la société, grouper tous les catholiques pour une ac~ tion commune autour du Saint-Siège fortifié, et,, donnant lui-môme l'exemple, il n'hésita pas à sacrifier à cette nécessité ses préférences pour les idées gallicanes. Par là, Durand de Maillane est. à sa manière un précurseur des ultramontains po~ liques de notre temps.