‹ Contributions à l'histoire religieuse de la révolution françaiseChapitre 43 sur 116 · Publiées par l'abbé Moreau, dans son livre cité · texte numérisé non relu

Publiées par l'abbé Moreau, dans son livre cité

prophétique, presque tout entier consacré à la pythonisse périgourdine, et qui aurait été plus justement appelé le Journal de la prophétesse. Enfin, le 19 février 1792, sept évêques constitutionnels se réunissaient pour examiner si Suzette devait donner suite à son projet d'aller à Rome répandre la lumière sur le souverain pontife et obtenir ainsi l'approbation de la Constitution civile.

L'internonce du pape, M^** de Salamon, ne manqua pas d'envoyer à Rome un récit circonstancié de cette conférence ^ « Il ne faut rien négliger, écrivait-il au secrétaire d'Etat Zélada, de ce qui peut toucher à la religion et enfanter des préjugés funestes. » Si on l'en croit, et il y a tout lieu de supposer qu'il était bien informé, outre les sept évéques constitutionnels, étaient présents huit autres témoins. Salamon cite dans le nombre la duchesse de Bourbon, dom Gerle, « le fameux chartreux de l'Assemblée », Saint-Martin, fondateur d'une secte d'illuminés théosophes qui eut son heure de célébrité, « Péchausse, commandant d'une division de la garde nationale et sa femme ». Parmi les évoques, quatre sont nommés, Pontard, évoque de la Dordogne et protecteur de Suzette, Desbois, évoque de la Somme, Fauchet, évoque du Calvados et Du Bourg- Miroudot, évoque de Babylone, qui fut avec Talleyrand et Gobel le p^re (lu schisme constitutionnel. En présence de cet aréopage, « la prophétesse annonça qu'il y aurait

I. Correspondance secrète de l'abbé de Salamon, chargé des affaires du Saint-Siège pendant la Révolution avec le cardinal Zelada (1791- 1792), publire j):ir le viconile de Ricliemont, 1898, p. 364-365.

deux résurrections : celle de M. le Dauphin, premier fils du Roi et celle de Mirabeau ; et, sur la demande qui lui fut faite du temps de ces résurrections, elle répondit qu'elles seraient prochaines; sur une deuxième demande quel serait le temps précis, la réponse fut d'abord le silence, mais, sur la nouvelle interrogation si ce serait dans trois ou quatre mois, un grand signe de tête de la prophétesse annonça que oui ». Desbois et Fauchet, paraît-il, ne furent pas convaincus. Celui-là traita la prophétesse de folle, celui-ci de visionnaire, mais les autres évêques cédèrent à l'évidence. Ils reconnurent dans Suzette Labrousse l'inspiration divine et lui accordèrent la permission qu'elle sollicitait de partir pour Rome accomplir sa mission. Pontard répandit dans son journal sa dernière prophétie et annonça sous une forme sybilline qu'avant peu les nécropoles de Saint-Denis et de Sainte-Geneviève restitueraient les dépôts qui leur avaient été confiés. — Le dimanche gras, Suzette alla communier avec la duchesse de Bourbon à l'église des Fillcs-Saint-Thomas. Au printemps de 1792, elle se mit en marche vers la ville éternelle, prêchant sur la route dans les églises et dans les clubs. Les fidèles allaient de loin à sa rencontre et lui faisaient des réceptions solennelles. La pauvre fille arriva à Bologne à la fin de l'année. Les légats du pape, qui l'interrogèrent, la firent passer pour folle et l'enfermèrent au Château Saint Ange, d'où les troupes françaises devaient la délivrer en 1798. Elle revint en France au moment du Consulat et mourut en 1821, laissant ses papiers à Pontard, qu'elle avait fait son exécuteur testamentaire.

L'échec de la mission de Suzelte Labrousse n'enleva pas tout espoir en une intervention divine aux mystiques du clergé constitutionnel, et particulièrement à dom Gerle. Au début de 1792, celuici faisait la connaissance d'une autre prophétesse qui, elle aussi, devait avoir son heure de célébrité. Beaucoup moins instruite que Suzette Labrousse (elle savait lire mais non écrire) et de condition sociale inférieure, Catherine Théot prophétisait comme son émule depuis une vingtaine d'années. Née en 1706 ou en 1725 * (on n'est pas bien sûr) d'une pauvre famille dans le village deBaranton"^ près d'Avranches, elle était venue à Paris dès sa jeunesse pour gagner sa vie. Domestique au couvent des Miramionnes, elle communiait tous les jours. « Pendant plus de dix-huit ans, dit-elle, je n'ai point manqué la messe de 5 heures, hiver et été^ » Elle faisait de longues stations, prosternée sur le soK les bras en croix. Un cilice de crin, une

1. En 1706, si on en croit son interrogatoire de la BastiUe en 1779 (publié dans la Vie privée de Catherine Théot) ; — en 172r>, d'après le procès-verbal d'arrestation de 1794(ArcIi.nat. F" 47752').

2. Le village de Baranton donna le jour à un autre illuminé, Postel. Le département de la Manche est la patrie de beaucoup d'autres mystiques ou imposteurs, comme J. Baret, J. Brohon (les possédés de Valoj,^nes, 161o), J. Hébert, Marie Desvailles, cordicole, la fille Buccaille, le frère Saulnier (1699), Grisel, cordicole (xviii« siècle), Hervagault, le faux Louis XVII, etc.). Voir H. Monin, l'ne épidémie anarchiste soux la Restauration (dans la Revue internationale de socioloffie, novembre 1894).

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