‹ Contributions à l'histoire religieuse de la révolution françaiseChapitre 46 sur 116 · Arcli. nat. T 60i-60o · texte numérisé non relu

Arcli. nat. T 60i-60o

Je ne sais si Chaumelte suivit le conseil, essaya sur Catherine Teffet de son éloquence, irrésistible sur le commun des prêtres, toujours est-il que la prophétesse persista à prophétiser, et que Chaumette eut le bon esprit de la laisser divaguer en liberté.

Les papiers saisis chez Catherine Théot ne manquent pas d'un certain intérêt. Dans un cahier d'une cinquantaine de feuillets, figurent, mises à la suite et à leur date respective, les sentences prophétiques recueillies par Hastain des lèvres de la Mère de Dieu. Ce n'est pas autrement que furent recueillies par les disciples de Mahomet les sourates du Coran. Mais, soit que l'inspiration de Catherine vînt du Diable et non de Dieu, comme celle de Mahomet, soit que le talent du secrétaire Hastain fût inférieur à celui d'Abou-Bekr, il faut avouer que le cahier de la prophétesse de la rue Contrescarpe ne vaut pas le Coran. J'en donnerai pourtant quelques extraits pour faire connaître sa manière.

Voici un oracle du 30 octobre 1790 :

« Toutes ces révolutions et ces dérangements du monde sont prédestinés depuis plusieurs «iècles, car ce sera Dieu mon père lui-même qui les rétablira. Dieu mon père rechoisira lui-même des hommes justes pour rétablir tout et un Roy pour rétablir le trône... »

En voici un autre du 23 janvier 1791 :

... « Eh bien, nous vous avons dit, il y a quelque temps, que le scandale était pour les ministres des autels et qu'il retombe sur eux, ils ont donc renoncé à la loi, aux préceptes de la foi, ils ont foulé

aux pieds le saint Evangile ; à qui les comparerons-nous, ces hommes de néant? Nous les comparerons aux disciples de Simon ; qu'ils se pèsent ces hommes de néant dans une balance, ils trouveront que le poids de leur néant est un fardeau plus lourd que celui de leur corps même? »

On n'attend pas de nous que nous commentions, à la lumière de Texégèse, le sens profond de ces anathèmes !

Leur lecture éveilla sans doule la curiosité de Chaumette, qui exprima le désir de connaître plus au long la nouvelle religion. En mars 1793, Hastain, se rendant à son invitation, lui présentait un w Précis des sentiments et de la Religion de la citoyenne Catherine ïhéot », et, peu de temps après, une explication de TApocalypse, sous le titre de De Bestia, A parcourir ces deux mémoires, on se croirait en plein moyen âge, à Tépoque des hérésies millénaires. Peut-être Hastain a-t-il copié quelque vieux grimoire oublié d'un mystique du xiii* siècle ? Ou peut-être, comme c'est plus probable, a-t-il utilisé l'érudition de dom Gerle? — Le Seigneur a récompensé Catherine Théot de ses longues et dures pénitences en la choisissant pour sa fille, pour la Vierge qui concevra le Verbe, la parole de Dieu, qui éclairera tous les hommes. Le règne de Dieu est proche, en effet. Pour s'en convaincre, il n'est besoin que de comprendre comme il faut l'Ecriture. L'Ecriture ne doit pas être interprétée pour le passé, mais pour l'avenir. Tout ce qu'elle renferme n'a jamais existé, ce n'est que « la ligure de ce qui va arriver ». Par exemple, « la Genèse nous dit qu'au commencement Dieu créa

riiomme à son image et ressemblance, et moi (c'est Catherine Théot qui parle), et moi je vous dis que vous n'êtes encore que formés et dans le sein d'une nature corrompue ; mais le Seigneur, en mettant la dernière main à son ouvrage, à la fin du sixième jour — c'est le temps où nous sommes (mille ans ne sont qu'un jour aux yeux du Seigneur) — va donner à l'homme le degré de beauté et de perfection qu'il lui destine pour le spirituel, comme pour le corporel. Consultez les saintes Ecritures, et vous y verrez le développement de cette vérité comme de toutes celles que je vous annonce, vous y verrez le renouvellement de la face de la Terre, que Dieu va faire toutes choses nouvelles, qu'il va envoyer son esprit sur toute chair, maintenant morte à ses yeux, parce que nous sommes tous dans l'iniquité ; voilà pourquoi le Seigneur a dit : « Laissez aux morts le soin d'ensevelir leurs morts... »

« Le passé n'est que la figure de l'avenir. En conséquence, croyez qu'il n'y a point eu réellement de Moïse, ni de Salomon, ni de Marie, ni d'apparition de Sauveur, ni d'apôtres, ni d'Evangile, ni de règne de Dieu ; mais que, la réalité venant à paraître, nous allons réellement avoir au milieu de nous ce même règne de Dieu et de la vérité : l'Evangile dans sa pureté. Vous aurez en même tempsetsuccessivement Moïse, Salomon, tous les prophètes, les apôtres, la mère du Sauveur et le Sauveur lui-même... » La mère du Sauveur est déjà venue. C'est Catherine Théot elle-même.

Quant au Sauveur, il va bientôt paraître. « Ses voies se préparent par la destruction de toute puissance

et principalement sur la terre, en abaissant les montagnes et relevant les vallées (le peuple), en faisant tomber les étoiles du ciel (les grands), en ébranlant les voûtes des cieux (les trônes chancelants), et la grande Babylone (Rome), qui a enivré tous les rois de la terre du vin de sa prostitution (ses idolâtries, ses cruautés et ses superstitions), va être traitée comme elle nous a traités, et Satan et la Béte précipités dans Tétang de feu el leurs armées vouées à la mort... »

Ainsi finira le règne de l'Antéchrist, le règne du mal qui, pas plus que Tenfer, ne peut être éternel. Dieu, en effet, n'est ni méchant, ni vindicatif, comme le représente l'exécrable morale des prêtres. « 11 vient à nous avec des sentiments de paix, il vient délivrer les pauvres de l'oppression, les mains pleines de récompenses. » Son divin fils, le Verbe, est prêt à descendre au milieu des éclairs, près du Panthéon et de l'Ecole de Droit. Les méchanls seront anéantis. Mais les élus, les fidèles de la mère de Dieu ne périront pas. Us seront immortels comme elle-même. Et pour eux le jardin d'Eden refleurira!

Comme on le voit par cette rapide analyse, depuis 1779 les rêveries de Catherine Théot avaient pris de l'ampleur, sa doctrine s'était précisée et ne manquait pas d'un certain air de logique. On ne se trompera pas si on fait honneur de ce progrès à dom Gerle qui, depuis un an, fréquentait assidûment chez la prophétesse. On trouvera, en effet, dans ses papiers, lors de son arrestation, des écrits d'une inspiration tout à fait analogue à celle des mémoires remis par Hastain à Chaumette.

Mathiez. 8

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Cependant les ivunions de la Mère de Dieu — c'est le nom qu'elle se donnait elle-même — continuaient sans encombre \ Elles prirent peu à peu une sorte de caractère liturgique. Assise au fond de l'appartement sur un fauteuil élevé, la mère présidait, ayant à ses côtés dom Gerle, très exact aux assemblées. Les fidèles s'asseyaient sur des chaises dans le fond de la salle. La femme Godefroy, debout non loin de la Mère, remplissait le rôle d'éclaireuse, ainsi appelée parce que, lisant tout haut TApocalypse et l'Evangile, elle éclairait l'assistance sur leur véritable signification. Une autre femme, la chanteuse^ entonnait des cantiques à divers moments de l'office. Dom Gerle à son tour prenait la parole et prononçait un sermon de circonstance.

Vers la fin de nivôse an II ^ des cérémonies d'initiation furent instituées pour la réception des adeptes qui, dès lors, se traitèrent réciproquement de frères et de sœurs. Le nouveau venu était mis à genoux, les mains jointes, devant la Mère de Dieu. L'éclaireuse lui tenait la tète et lui disait : « Mon frère, vous allez recevoir les sept sceaux de la lumière de Dieu. » La mère lui appliquait sept baisers sur le visage, « d'abord sur le front, ensuite sur la joue gauche, sur les deux yeux, sur le menton, à deux reprises sur ce dernier endroit, et derrière Toreille droite ». Elle lui traçait ensuite sur le front un

1. La scène est décrite d'après le procès-verbal d'arrestation du policier Sénart (Arcli. nat. F^ 4775^') et non pas d'après les Mémoires du même Sénart, qui dramatisent et dénaturent les faits.

2. C'est la date donnée par dom Gerle dans son interrogatoire.

L'AFFAIRE CATHERINE THÉOT llo

signe en forme de croix. L'initié répétait les signes sur le visage de la mère de Dieu, et la cérémonie se terminait par un double baiser sur la bouche. Si Ton en croit Sénart, le nombre des adeptes de la mère de Dieu aurait été assez considérable : « Souvent, dans les rues, écrit-il dans ses Mémoires, j'ai fait le signe des initiés et Ton me répondait : j'ai interrogé un boiteux qui venait demander une jambe, un autre individu qui disait avoir recouvré la vue, d'autres qui assuraient avoir recouvré la parole, quantité d'autres qui me soutenaient, ainsi que je l'ai inséré dans mon procès- verbal qu'ils ont signé, que la Mère de Dieu les avait guéris de paralysies, de lèpres, de maux incurables, et qui disaient être venus pour la remercier; une femme qui prétendait et' qui a signé avoir vu Dieu comme un homme vêtu d'une robe blanche parler à la Mère de Dieu ; une autre qui avait aperçu luire un éclair et Dieu entrer chez Catherine Théot ; une autre qui l'avait vu voltiger sur le tablier de cette femme*... » Vilate, au contraire, réduit ce nombre à une quarantaine d'individus. Vilate et Sénart exagèrent l'un et l'autre en sens inverse. Catherine Théot reconnaît elle-même, dans son interrogatoire, qu'il venait chez elle « beaucoup de militaires et de citoyens, tant de ceux qui restent à Paris que de ceux qui vont à la guerre, et d'autres qui viennent de loin, qu'il en est même venu un de cent lieues de Lyon, qui lui a dit qu'il l'avait cherchée partout à Paris et qu'il ne serait pas parti sans la voir et se faire recevoir ; qu'il en vient beaucoup aussi

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