Histoire politique de la Révolution française, p
2. M. Aulard a lui-même remarqué que les fêtes instituées par Robespierre sont empruntées à un rapport antérieur présenté par le conventionnel Mathieu. Culte de la Raison, 1904, p. 276.
sion et des sociétés populaires. Si le décret du 18 floréal fut si bien accueilli, c'est qu'il était depuis longtemps impatiemment attendu et réclamé par Topinion publique. La popularité, d'ailleurs très réelle, de Robespierre ne suffirait pas à expliquer l'enthousiasme universel qu'il provoqua.
Et cependant ce même décret ne satisfit pas complètement les membres du Comité de sûreté générale, les déchristianisaleurs à outrance, parce qu'il renfermait explicitement, dans son article XI, le maintiendu décret du 18 frimaire, c'est-à-dire le maintien de la messe catholique en face de la messe décadaire. Dès le 27 frimaire an II, le Comité de sûreté générale avait manifesté son hostilité à la politique opportuniste de Robespierre et du Comité de salut public à l'égard du catholicisme et avait pris-, ce jour-là, un arrêté aux termes duquel aucune mise en liberté ne devait être accordée aux ci-devant prêtres «jusqu'à ce que les fêtes décadaires fussent décrétées et organisées* ». Les fêtes décadaires sont maintenant décrétées et organisées, mais l'opposition des déchristianisaleurs subsiste et même se fait plus vive de jour en jour.
Ils considèrent les ménagements de Robespierre pour les catholiques comme une trahison. Us affectent de confondre le déisme, dont il veut pénétrer la religion civique, avec une sorte de contrefaçon du christianisme. Ils l'accusent (à tort
1. Cité par Grégoire, d'après le Bulletin en placard de la Convention (Histoire des sectes, 1828, t. I, p. 247). Il est significatif que le décret du 18 frimaire ne fut promulgué que le i" nivôse suivant (Aulard, Culte de la Raison, p. 275, note 1).
selon moi) d'aspirer à la dictature. Le jour même de la fêle de l'Etre suprême, ils l'invectivent et le menacent*. L'atroce décret du 22 prairial donne à leurs craintes et à leurs soupçons une base spécieuse. Désormais, la guerre est engagée à outrance, quoique encore dissimulée, et cette guerre se fait sur le terrain religieux. Tous les ennemis de Robespierre, tous les proconsuls corrompus, qu'il a fait rappeler et qu'il veut punir, s'empressent en effet, pour se défendre, pour détourner l'examen de leur conduite politique et privée, de porter le débat sur la question du décret du 18 frimaire. Au moment même où Robespierre préparait son fameux discours du 18 floréal, le Comité de sûreté générale creusait une mine sous ses pas. Cette mine, ce fut l'affaire Catherine Théot.
Pour obtenir de la Convention de nouvelles mesures antireligieuses, il était indispensable de montrer les périls constants que faisaient courir à la République les prêtres et leurs doctrines, de faire éclater, par un exemple frappant, la nécessité de supprimer le fanatisme jusqu'à la racine. De là, à découvrir, à inventer au besoin une conspiration fanatique, il n'y avait qu'un pas, qui fut vite
1. On trouva dans les papiers de Robespierre cette note sur Bourdon (de l'Oise) : « Il n'a cessé de faire du décret qui proclame l'existence de l'Etre suprême un moyen de susciter dans la Montagne des ennemis au gouvernement et il y a réussi. Le jour de la fête à l'Etre suprême, il s'est permis sur ce sujet les plus grossiers sarcasmes et les déclamations les plus indécentes... » Papiers inédits trouvés chez Robespierre, t. II, p. 19. Voir aussi Aulard, Culte de la Raison, p. 318.
L'AFFAIRE CATHERINE THEOT 127
franchi. On pensa que les assemblées qui se tenaient chez Catherine Théot pourraient fournir le prétexte cherché, et le Comité de sûreté générale les fit surveiller dès le début de floréal. « Dans le dernier mois, dit dom Gerlc dans sa défense*, j'avoue que j'ai aperçu chez Catherine des hommes dont la figure me paraissait équivoque, au moins nouvelle pour moi, et dans le vrai, pendant trois ou quatre semaines avant mon arrestation, il est entré des gens sans aveu, des gens qui se disaient prophètes, des bateleurs, des faiseurs de globes ; ceux-ci, ajoute-t-il, ont été chassés comme des imposteurs. » Ces jongleurs et ces faiseurs de globes étaient sans doute les émissaires du Comité de sûreté générale. Sénart*, qui fut chargé de cette surveillance, le laisse entendre dans ses Mémoires et dans le procèsverbal qu'il rédigea après l'arrestation de Catherine Théot et de ses complices. Dom Gerle ne se trompait donc pas dans ses pressentiments : « Je me souviens, dit-il encore, que, dans la dernière représentation, ils [ces individus suspects] faisaient dire à la royauté que trois personnages se montraient, c'était Robespierre, Couthon et Saint-Just ou Barère, et après cela que moi, je venais pour leur donner la lumière. Je me suis rappelé, après mon arrestation, ce qu'avaient imaginé ces gens-là, et j'ai pensé que c'était un piège qu'on m'avait tendu pour me porter à aller chez quelqu'un de
1. Publiée dans la Revue rétrospective, 2« série, ii° 11, 30 novembre
2. Sénart, qui était secrétaire-rédacteur du Comité de sûreté générale, a écrit ses MémoireSy au moment même des événements, dans la prison du Plessis, où il fut enfermé après le 9 thermidor.
ceux qu'on nommait qui, si j'étais allé leur donner la prétendue lumière, m'auraient infailliblement mis dans les ténèbres. Mais dans le temps, je n'y pensais point ; ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis cette époque, je ne suis point allé chez Robespierre. »
Si dom Gerle dit vrai — et je ne vois pas comment on pourrait suspecter ses déclarations — il en résulterait que les agents du Comité de sûreté générale s'efforçaient de compromettre Robespierre avec Catherine Théot, de l'englober dans la même conspiration fanatique. Ce sont eux probablement aussi qui inspirèrent à la Mère de Dieu cette lettre à Robespierre qu'on trouva dans ses matelas le jour de son arrestation. Je n'ai pas retrouvé cette pièce dans les dossiers officiels conservés aux Archives nationalisa mais on peut se faire une idée de son contenu par les révélations de Sénart et par le discours de Vadier à la séance du 9 thermidor. La mère de Dieu « appelait Robespierre son premier prophète, son ministre chéri, le félicitait des honneurs qu'il rendait à l'Etre suprême, son fils » (Sénart). « Elle lui annonçait que sa mission était prédite dans Ezéchiel, que c'était à lui qu'on devrait le rétablissement de la religion qu'il débarrassait des prêtres » (Vadier). Bref, Robespierre devenait le Messie attendu, le Yerbe libérateur qui apparaîtrait bientôt près du Panthéon, d'où il jugerait et éclairerait toutes les nations.
i. E. Hamel croit que la lettre de Catherine à Robespierre fut « évidemment fabriquée » et la chose est très possible. Catherine Théot savait lire, mais non écrire. Hamel, Histoire de Robespierre, p. 590.
II est peu vraisemblable que Robespierre ait eu connaissance de la lettre dans laquelle Catherine Théot le proclamait son prophète, et c'est une ridicule invention que de supposer, comme le font Vilate et Sénart, qu'il était de connivence avec cette secte mystique, prétendu instrument de ses vues ambitieuses.
Voici à quoi se réduisent les seules relations authentiques de Robespierre avec dom Gerle.
Ayant eu besoin d'un certificat de civisme (sans doute pour toucher son traitement de prêtre abdicataire) * dom Gerle n'avait pu l'obtenir du Comité révolutionnaire de sa section. Un des membres de ce Comité, le citoyen Paris, s'y était opposé en rappelant que le chartreux avait proposé à l'Assemblée constituante de déclarer la religion catholique seule religion d'Etat. Dom Gerle avait protesté de son patriotisme et cité pour garants Chaumette et Robespierre. Au nom de Robespierre, Paris s'était écrié : « Oh ! si celui-là atteste ton civisme, je n'ai plus le mot à dire*. » Le lendemain, Gerle alla donc trouver Robespierre pour lui demander de rendre témoignage de son patriotisme. Il lui rappela qu'ils avaient siégé sur les mêmes bancs à la Constituante. Robespierre qui, en plusieurs occasions déjà, avait protégé ses anciens collègues, ne refusa pas le service qu'on lui demandait. Il écrivit : « Je certifie que Gerle, mon collègue à l'Assemblée constituante, a marché dans les vrais principes de
1. Dom Gerle abjura la prêtrise le 17 du deuxième mois de l'an II devant le club central électoral, comme en fait foi un procès-verbal. Arch. nat. F" 4774.