Moniteur, réimp., t. XVIII, p
Ceux-là seuls, qui jugent de la maçonnerie ancienne d'après les déclamations de Tabbé Barruel ou d'après la maçonnerie nouvelle, et qui n'ont appris à connaître celle-là que par les romans du Père Deschamps, seront surpris de l'inspiration religieuse, chrétienne môme du discours du Vénérable Chaumette. Mais ceux qui ont feuilleté les documents maçonniques du xvm* siècle n'éprouveront pas la môme surprise. M. J. Gros dans un intéressant article, publié dans La Révolution française du 14 mars 1901, montre fort bien que la maçonnerie n'était pas, avant 89, l'association de libres esprits qu'on se figure trop souvent. Nombre de ses membres et de ses dignitaires sont des prêtres. Les loges célèbrent leur fôte annuelle par une messe suivie d'un banquet, font dire des messes pour le repos de l'âme de leurs frères, entretiennent de bons rapports avec les évoques, ne prennent nullement contre l'Eglise une attitude agressive.
M. Gros aurait pu montrerqu'entre la maçonnerie et le catholicisme les rapports ne s'arrêtaient pas là. Comme le prêtre ou le moine, le parfait maçon, Chaumette nous le dit, « est appelé à cet état par la Providence ». Comme le prêtre ou le moine, il prête serment sur les Evangiles, il est astreint à des épreuves répétées, il contracte des engagements, « qu'il ne pourrait enfreindre sans se couvrir d'infamie ».
Comme le prêtre ou le moine, il prononce presque des vœux, il doit à ses supérieurs une obéissance absolue, car c'est au nom de l'Eternel qu'il est commandé. Le Vénérable n'est-il pas « le
représentant de la cause active et intelligente, de cette émission divine qui régit tout TUnivers et par laquelle tout a été produit, informé et dirigé »? Le Vénérable lui-même est sous l'œil du Grand- Maîlnî. « Il a derrière lui Tétoile flamboyante qui le représente et qui surveille ses démarches. » Comme les ordres religieux, la maçonnerie de cette époque se proclame « d'institution divine ». Elle aime à faire remonter son origine au saint roi de la Bible, à Salomon, qui a bâti le temple de Jérusalem, dont les temples des maçons ne sont que l'image réduite. Il ne lui déplaît pas de laisser dire qu'elle est une renaissance ou même une continuation de l'ordre fameux et mystérieux des Templiers. Les symboles et les cérémonies maçonniques rappellent par certains côtés les symboles et les cérémonies catholiques. Comme les ordres religieux, la maçonnerie est internationale. Elle a ses chapitres et ses convents, ses constitutions. Ses membres s'appellent des frères, elle a ses frères convers ou apprentis, ses profès ou maîtres, ses prieurs ou vénérables et son Grand-Maître ou général... « C'est par degrés que l'Eternel communique sa science, dit Chaumette ; telle est l'origine des différents grades de notre institution. » Con~ lemp/atif, le maçon se perfectionne dans la science de Dieu et du monde, il étudie « la saine théologie » ; actif, il se voue à l'instruction des profanes, aux œuvres de bienfaisance. Et, pour sa récompense, un jour « il brillera à la face de tous les êtres et à la droite de l'Eternel » !
Par l'organisation et par l'esprit, l'ancienne maçonnerie est donc très proche encore du catho-
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licisme ; elle est un ordre quasi religieux, mais c'est une congrégation laïque, animée d'un esprit réformiste. Ses membres vivent dans le siècle, ont une famille et par conséquent des intérêts temporels. La maçonnerie n'est pas pour eux toute la vie comme pour le moine ordinaire la religion. Ensuite Tordre maçonnique, s'il entretient souvent de bons rapports avec l'Eglise, est néanmoins placé en dehors d'elle. C'est un ordre autonome. Sans doute, le maçon prête serment sur les Evangiles, fait profession de respecter les dogmes catholiques, mais il se permet de les interpréter, et ses interprétations ne sont pas toujours canoniques. En un mot, par son organisation et un peu aussi par son esprit, la maçonnerie ancienne est comme un ordre irrégulier, hérétique. Je la comparerais volontiers à ces associations mystiques du moyen âge composées en majorité de laïques aussi, les frères du libre Esprit, les Beggards, les Cathares, etc., qui mêlaient dans leurs aspirations confuses l'esprit du passé à l'esprit de l'avenir et voulaient renouveler le monde au nom de l'Evangile. Si on adoptait cette manière de voir, il faudrait considérer la maçonnerie comme sortie du mouvement de mysticisme et d'hérésie qui remplit la deuxième moitié du xvni® siècle, et qui fut une réaction contre l'absolutisme pontifical et les abus de l'Eglise romaine. L!illuminisme des rose-croix n'est que la manifestation extrême de l'hérésie maçonnique.
Voilà pourquoi la maçonnerie compte parmi ses membres des prêtres novateurs et mystiques, des dom Gerle, des Fauchet, des Grégoire, tous ceux
qui essaieront de réformer l'Eglise et se feront les ouvriers de la Constitution civile.
Mais, remarquons-le, ces novateurs sont animés de Tesprit chrétien ; ils seront momentanément les alliés des « philosophes » pour les nécessités de la lutte, mais jamais ils ne se confondront avec eux, souvent même ils les combattront.
Sans doute, des hommes nourris de l'esprit de Voltaire et de Rousseau pénètrent dans les loges, précisément parce qu'elles sont en dehors de l'Eglise officielle, mais (c'est du moins notre impression), les « philosophes » sont en minorité, et, l'exemple de Chaumette nous le prouve, ils ne peuvent pas exposer librement leurs doctrines. Jusqu'à la Révolution, la philosophie maçonnique reste une philosophie chrétienne.