LA FRANC-MAÇONNERIE EN L'AN VII ET EN L'AN IX
Supprimées et dispersées pendant la Révolution, les loges se reconstituèrent h la fin du Directoire et sous le Consulat. Cette renaissance de la maçonnerie coïncide avec la chute des dernières religions révolutionnaires (théophilanthropie, culte décadaire) et avec la renaissance du catholicisme. Nous avons de sérieuses raisons de croire que les hommes qui firent revivre la maçonnerie en l'an VII étaient les mêmes que ceux qui avaient essayé de remplacer le catholicisme par un culte civique, déiste et national. C'étaient de bons bourgeois, très pacifiques, très respectueux de l'ordre et de la propriété, et point du tout démagogues. Certains môme se seraient fort bien accommodés de la monarchie ^ tous accepteront avec joie le césarisme ; plusieurs se rallieront à la Restauration après 1815. Mais ils sont en même temps (au moins la majo-
1. Cet article aparu dans \d Révolution française de janvier 1901.
2. Voir le document publié en 1899 dans la Révolution française (t. XXXVll, p. 278), sous le titre : La franc-maçonnerie à Paris en l'an V.
rite) des bourgeois éclairés qui ont lu Voltaire et Raynal, et qui déplorent les maux causés à l'espèce humaine par les religions révélées et par leurs ministres. Ils ont échoué dans leur généreuse tentative pour arracher le peuple français à la superstition romaine, mais du moins ils se réuniront entre eux dans des cercles choisis, non pour faire de la politique, mais pour causer et deviser en toute liberté, et pour satisfaire le besoin de sociabilité qui est en tous les hommes. Ils retrouvent dans les loges les gens de leur monde, des gens de bonne compagnie qu'on a plaisir et profit à fréquenter. Ils se consolent ainsi du triomphe du fanatisme et ils se moquent des religions en reconstituant leur Eglise.
Charles Nodier, qui les connaissait bien, a porté sur eux un jugement assez juste sous sa forme plaisante :
Il faut être tout à fait étranger à la maçonnerie pour penser, comme Tabbé Barruel * et quelques autres rêveurs, qu'elle ait jamais influé le moins du monde sur une grande révolution politique.
... Les maçons de tout pays, de tout grade et de tout rite ne méritent ni les brefs dont on les foudroie, ni les persécutions dont on les menace ; ce sont généralement d'honnêtes gens, oisifs, curieux ou crédules, mais qui ne sont ni conspirateurs, ni séditieux, ni républicains, ni athées, ni hérétiques, ni sectaires, ni impurs dans leurs mœurs, ni profanes dans leurs pratiques, et qui surtout ne sont pas sorciers 2.
1. L'abbé Barruel, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, rendait la maçonnerie responsable de la Révolution en dévoilant le « secret des arrière-loges ».
2. Ch. Nodier, Note de V Histoire des sociétés secrètes, reproduite dans ses Souvenirs sur la Révolution, t. II.