‹ Contributions à l'histoire religieuse de la révolution françaiseChapitre 93 sur 116 · Hist. de M. Emery, I · texte numérisé non relu

Hist. de M. Emery, I

LES DIVISIONS DU CLERGÉ RÉFRAGTAIRE 23i

la déclaration de vendémiaire*. Cette abstention dut lui peser, car, dans ses lettres particulières, il continuait à énumérer les excellentes raisons théoriques et pratiques qui pourraient légitimer la reconnaissance de la République*.

Les amis d'Emery n'imitèrent pas tous son abstention. L'un des plus en vue et des plus souples, Tabbé Sicard, fonda alors avec Tabbé Jauffret les Annales religieuses, politiques et littéraires^^ qui furent le journal des réfrâctaires soumis à la République. Sicard, qui avait succédé à Tabbé de l'Epée, à la direction de l'Institut des sourds-muels, jouissait d'une réputation européenne. Caractère assez faible, très vaniteux, sa conduite pendant la Révolution s'était inspirée des nécessités du moment plus que des principes. Bien qu'il eût prêté le serment de liberté et d'égalité, il avait été emprisonné au mois d'août 1792 et n'avait échappé aux massacres de septembre que par miracle.

L'influence d'Hérault de Séchelles, avec qui il était en relations, le fit remettre en liberté. Ses protestations de dévouement à la République lui

1. M. Léon Séché (Les Origines du Concordat, I, 16) affirme à tort que Emery prêta le serment de vendémiaire. En réalité, il renonça à exercer en public le ministère sacré (Hist. de M. Emery, 1, 447 et suiv.).

2. ... « Si, dans la déclaration en question, écrivait Emery à Duclaux, il s'agit seulement du fait, c'est-à-dire s'il s'agit de roeonnaître que, actuellement et dans le fait, c'est l'universalité des citoyens français qui est le souverain, ou qui exerce la souveraineté, vous pensez et je pense avec vous, que la déclaration exigée pourrait être faite... » {Hist. de M. Emery, I, 4i8.)

3. A partir du tome II, le titre devint les Annales catholiques. Supprimées au 18 fructidor, elles reparurent après le 18 brumaire sous le titre di^ Annales philosophiques, morales et littéraires.

valurent d'être réinlcgré à la direction des Sourds- Muets et il traversa la Terreur sans être inquiété. La réaction thermidorienne le combla d'honneurs. Nommé professeur à TEcole normale, il y enseigna la grammaire avec succès, selon les principes de Condillac et de Dumarsais. Vers le même temps, il fut inscrit sur la liste des premiers membres de l'Institut national, récemment créé. Un tel homme, qui tenait à la Révolution par ses places, à l'ancien régime par ses convictions et son passé, était comme une transaction vivante entre ces deux mondes.

Entrer dans la République pour s'en emparer, restaurer le catholicisme d'abord, la monarchie ensuite, si la chose n'est pas trop difficile, — tel est, en deux mots, le programme que Sicard et ses collaborateurs * des Annales catholiques s'efforcèrent patiemment de réaliser. Jusque-là la soumission n'avait été qu'un expédient, elle était maintenant une politique. Les soumissionnaires, de groupe, de coterie qu'ils étaient, deviennent un parti. Aux constitutionnels, ils offraient la réconciliation, l'oubli du passé. Pour les décider à revenir à Rome, ils rappelaient les maux provoqués par le schisme, l'ingratitude des révolutionnaires, les persécutions de la Terreur* ; aux réfractaires intransigeants, ils

1. Parmi eux, il faut citer Bausset, évoque réfractaire d'Alais, retiré à Villemoison, près Longjumeau, qui fit paraître plusieurs écrits en faveur de la soumission, par exemple : Réflexions sur la déclaration exiijée des ministres du culte par la loi du 7 vendémiaire an IV, publiées en partie dans les Annales catholiques, 11, 475 et suiv. ; Exposé des principes sur le serment de liberté et d'égalité et sur la déclaration exigée des ministres du culte par la loi du 7 vendémiaire an IV j dans les Annales catholiques. 111, 572 et suiv.

faisaient valoir les avantages pratiques d'une soumission avisée : les églises recouvrées, les républicains endormis, les élections enlevées, la Restauration prochaine. Afin de dissiper toute prévention, ils affirmaient être au fond du même avis que les insoumissionnaires, et que la tactique seule les séparait : « Les premiers (les soumissionnaires) sont autant que les seconds (les insoumissionnaires) soumis aux pasteurs légitimes et éloignés d'en reconnaître d'autres : les premiers honorent aussi sincèrement que les seconds le Saint-Siège apostolique et adhèrent aussi pleinement à toutes ses décisions. S'il s'agit de lois qui seraient en opposition avec la religion ou avec la justice, les uns et les autres sont parfaitement d'accord, soit pour le nombre de ces lois, soit pour la qualification qu'elles méritent. Dans la pratique, leur conduite est parfaitement et notoirement la même. S'agit-il par exemple du divorce ou des lois qui blessent la justice à l'égard des particuliers, les soumissionnaires, dans toutes les occasions où le devoir de leur ministère l'exige, s'en expliquent aussi ouvertement et agissent aussi librement que les nonsoumissionnaires... » ... « J'ajoute que tous encore tombent d'accord que, dans la déclaration de soumission aux lois de la République, il doit y avoir une exception pour les lois qui blesseraient la religion ou la justice. Où faut-il donc placer, et en quoi consistera la différence réelle entre les uns et

i. Voir par exemple : V Exhortation aux prêtres ci-devant constitutionnels pour les inviter à la réunion des esprits et des cœurs dans une seule et même Eglise.

les autres ? Uniquement en ce que les premiers voudraient que l'exception fût formellement exprimée dans Tacte et que les autres croient que la mention littérale de cette exception n'est point du tout nécessaire et qu'on ne doit point en faire dépendre Texercice public de la religion*... »

Il s'en fallut pourtant que les émigrés, laïques et ecclésiastiques, fussent tous convaincusde la valeur de ces ingénieuses distinctions et surtout de leur sincérité. Beaucoup n'eurent tout d'abord pour les soumissionnaires qu'indignation et que mépris. Le président De Vezet s'écriait déjà, après la déclaration de prairial an III : « Emery, supérieur de Saint-Sulpice, fait bien du mal à la cause de la religion et de la charité, qui doit régner entre ses ministres, par l'opiniâtreté qu'il met à prêcher cette soumission à tous ceux qui s'y refusent. Malheureusement, M*^"^ l'évêque d'Alais (Bausset) le seconde et entre eux deux ils font tout ce qu'il faut pour faire naître un schisme ^ »

Les appréhensions du prince de Condé étaient plus vives encore. Il les manifestait à la Fare en ces termes : « N'est-il pas à craindre que le peuple ne s'accoutume au gouvernement qui tolérera la religion et qu'il n'en puisse conclure que la royauté nest point nécessaire à son salut ici bassin

Les ecclésiastiques firent de leur côté un beau tapage. Les « zélés » ne se contentèrent pas seulement de rompre la communion avec les renégats,

i. Extrait de V Exposé des Principes, de l'évêque d'Alais, Bausset, analysé dans les Annales catholiques, III, 572.

Page 1