DEUXIÈME MÉMOIRE
Tels furent les douze cas d'amputation sur lesquels nous comptâmes onze succès. La plupart des lésions offraient une grande gravité, et deux malades présentèrent la redoutable complication d'une opération de ligature de l'artère crurale. Cependant leur guérison n'en fut pas moins obtenue, et le seul blessé dont nous eûmes à regretter la perte, était certainement un des plus faciles à sauver. Il eût fallu enlever plus exactement les fongosités de la synoviale et laisser la plaie plus largement ouverte.
Les résultats annoncés dans notre premier mémoire : Sur les moyens d'assurer la réussite des amputations des membres, étaient trop importants pour ne pas être poursuivis et démontrés par une expérience confirmative. C'était un devoir que nous nous étions imposé, et nous le remplissons aujourd'hui en rendant compte des amputations que nous avons pratiquées pendant l'année scolaire 1848-1849. Ces amputations ont été au nombre de 10, ainsi partagées : 2 de cuisse, 2 de jambe, 1 médio-tarsienne, 1 du bras, 2 de l'avant-bras et 2 de phalanges. Neuf ont réussi; la dixième seule (médio-tarsienne)- a eu une issue fatale, en raison d'une complication mortelle de pyohémie ; et cependant, peutêtre, ce malade eût-il été sauvé, si nous eussions eu le courage de l'amputer de nouveau, comme nous l'avons formellement conseillé dans de pareils cas.
Commençons par exposer en quelques mots l'histoire de chacune de ces amputations.
Ons XIII. Amputation d<i cuisse. -.Jean Hislcr, tisserand, né à Relmont, entra le 1er mai 18/.'.) à la clinique de la Faculté pour une tumeur blanche du genou datant de plusieurs années. Cet homme, âgé de vingt-neuf ans et d une constitution molle et usée, comme la plupart des artisans de celle profession, nous raconta qu'il avait été traité à l'établissement des diaconesses, où 1 on ava.t refusé de l'amputer. Nous le trouvâmes atteint d'une suppuration proronde du genou, deux ulcères, probablement scrofuleux, existaient aux avant-bras; les cheveux étaient en partie tombés, et le pronostic était fort grave. Après quelques l.es. talions et sur les instances réitérées du malade, nous nous dec.dan.es a 1 an.puter.
L'opération fut faite le 24 mai 1849 par notre méthode à un seul lambeau antérieur comprenant les deux tiers de La circonférence du membre. L'angle supérieur de l'os fut abattu, un linge étroit placé verticalement sur l'os et le lambeau coudé de chaque côté par deux points de suture avec dûs épingles. Aucun autre pansement ne fui pratiqué. MM. les docteurs Michel, Wieger et Lacb nous avaient prête leur assistance, et ce dernier confrère s'élait chargé de diriger les inspirations de chloroforme. Aucun accident ne vint entraver la cure. Le mata,le paraissait guéri le vingt-deuxième jour, il se levait et pouvait facilement mouvoir son moignon. Cependant une petite ulcération linéaire persista plus d'un mois sur le bord du lambeau. Hisler s'habitua peu à peu à l'usage d'un cuissart, et il quitta l'hôpital le 10 août suivant, parfaitement rétabli.
Obs. XIV. — Ronau, fusilier au 37e de ligne, âgé de vingt-cinq ans, né à Bastide (Ariégc), de petite taille et d'une constitution très-frêle, ehtra à l'hôpital militaire de Strasbourg, le 9 novembre 1848, pour une tumeur blanche du genou gauche. L'affection datait de huit mois et paraissait duc à un simple effort en faisant des armes. Le genou se tuméfia lentement, sans empêcher Ronan de continuer son service. Deux mois plus tard apparut autour de l'articulation métacarpoplialangienne du médius droit une tumeur bleuâtre, peu douloureuse, d'apparence chronique et de nature scrofuleuse, qui devint fluctuante, fut ouverte et donna issue à une assez grande quantité de pus sanieux.
Le genou finit également par suppurer; de nombreux abcès s'ouvrirent autour de l'articulation; la suppuration était très-abondante, grisâtre et fétide; la douleur vive, sans être notablement augmentée par les mouvements, bien qu'il fût facile de constater avec le stylet la carie et la dénudation étendue des os.
Les médications les plus variées ayant échoué, sans avoir jamais donné le moindre espoir de guér-isonj on crut le malade trop faible et d'une santé trop altérée pour pouvoir supporter heureusement une amputation, et l'on se borna â calmer les douleurs par des topiques narcotiques, dans la prévision d'une terminaison prochaine et fatale.
Les mois de mars et d'avril se passèrent sans aggravation marquée. Malgré l'extrême abondance de la suppuration, l'appétit et le sommeil se soutinrent. On n'observa ni toux, ni diarrhée, ni sueurs nocturnes, ni fièvre hectique, et en voyant une telle résistance vitale, nous nous décidâmes â venir en aide à cette nature énergique, et nous pratiquâmes, le 2 mai, l'amputation de la cuisse par notre méthode, en présence de MM. les professeurs Golfrcs, Bcrtherand, MM. les aides-majors Lenoir et Lassus, et des autres officiers de santé militaire de la garnison.
Aucun accident ne survint ; le moignon se cicatrisa en grande partie, mais divers abcès se formèrent du côté de l'aine, où de vaslcs tumeurs ganglionnaires persistantes commencèrent à suppurer.
Nous eûmes l'occasion d'observer sur ce malade, pendant une douzaine de jours, une suppuration bleue. (Voy. p. 535 du t. Ier de cet ouvrage.)
Aujourd'hui 26 décembre, huitième mois de l'amputation, Ronan a repris un grand embonpoint, une santé excellente, et se dispose à se rendre, dans ses foyers pour y jouir de la pension de retraite qu'il a obtenue. Quelques trajets Qstuleux avaient persisté à l'aine et au côté interne et inférieur du moignon jusqu'au mois
d'octobre. Mais l'extrémité du lambeau était restée ferme, arrondie, régulièrement située au devant de l'os, et ce résultat était d'autant plus remarquable que toute inflammation chronique entraîne la conicité du moignon i la suite des amputations circulaires, tandis que notre méthode a été, malgré les conditions défavorables de la constitution et de la plaie, parfaitement exempte de cet accident.
Ods. XV. Amputation de jambe. — Daniel Oberlander, âgé de quarante ans, nous fut envoyé à la clinique de la Faculté par M. le docteur Taufflieb, de Barr, pour une tumeur blanche suppurée de l'articulation tibio-tarsienne, avec nécrose et ostéite de l'extrémité inférieure des os de la jambe. L'amputation du membre avait été justement conseillée au malade, qui venait dans l'intention de la subir. Cette opération fut faite le 22 mai 1848, en présence de MM. les docteurs Michel^ Wieger, Lach, etc., et des élèves de la clinique, par notre procédé à lambeau externe.
Le malade, d'un tempérament excessivement irritable, eut quelques accidents de pyohémie. La plaie resta plusieurs semaines blafarde, livide, douloureuse, fournissant une suppuration sanieuse. Cependant cet état se modifia peu à peu, la surface du moignon se cicatrisa régulièrement, et le malade quitta la clinique le 29 juillet de la même année, parfaitement guéri, ayant acquis de l'embonpoint et exercé à marcher sans fatigue sur le pilon qui lui avait été donné.
Obs. XVI. — B. F. . ., de Saverne, âgée de vingt-sept ans, bien qu'elle en paru avoir au moius quarante, entra à la clinique de la Faculté le 7 août 1848, pour un ulcère très-éteudu et très-profond de la jambe gauche. Cette malheureuse fille, réduite au dernier degré de marasme, les traits contractés par la misère, la' souffrance et la terreur, ne cessait de pleurer et de gémir. Le moindre contact lui faisait jeter des cris. L'ulcère avait dépassé l'aponévrose d'enveloppe du membre et laissait les muscles à nu. De vastes cicatrices résultant d'ulcérations syphilitiques existaient autour du genou, des cuisses, aux régions fessières et inguinales. Des végétations et des pustules plates entouraient l'anus et la vulve, d'où s'écoulait un ichor fétide. Nous hésitâmes quelque temps à pratiquer l'amputation de la jambe dans des conditions aussi défavorables. Mais la perte complète du sommeil, l'inappétence absolue, les douleurs excessives traduites en gémissements incessants, l'émaciation progressive et les ravages de l'ulcère nous décidèrent à recourir à cette dernière ressource. Nous réunîmes auparavant plusieurs confrères en consultation; et sur l'avis de l'un d'eux, qu'un traitement antivénérien plus actif pourrait être encore essayé, nous nous empressâmes de différer une opération dont les suites offraient si peu de chances de su< icès, et nous prescrivîmes l'emploi de la médication qui avait réuni le plus de suffrages.
Malheureusement ce traitement resta sans fruit. Le 28 août l'ulcération avait détruit toute la circonférence des téguments et les os étaient à nu.
L'amputation, faite en présence de MM. les docteurs Michel, Wieger, Lich, Strohl, Hoppc, second de Vurtzer de Bonn, par mon procédé à lambeau externe, n'offrit rien de particulier. La portion moyenne du lambeau se réunit dès les premiers jours et constitua un canal central au devant des os, qui facilita l'écoulement du pus et prévint tous les accidents. La guérison marcha lentement en raison de l'irritabilité des organes digestifs et de la persistance d'une diarrhée
rebelle qui existait au moment de l'amputation. Cependant l'amélioralion se continua, et à la fin d'octobre la malade n'était plus reconnaissable; l'embonpoint reparaissait, et le moignon offrait une cicatrice complète et d'une remarquable régularité.
Oes. XVII. Amputation du bras droit. — Jean Marie Kervarrec, âgé de vingtsept ans, soldat au 63* régiment de ligne, eutra à l'hôpital militaire de Strasbourg, le 30 juin 1849, pour une arthrite suppurée du coude droit.
Cette affection avait eu pour cause une chute d'un deuxième étage, arrivée le
5 janvier 1849. L'articulation huméro-cubitale, violemment contusionnée, était restée tuméfiée et douloureuse malgré le traitement subi à l'hôpital de Givet du
6 janvier au 7 juin, époque où des abcès s'étaient formés en dedans et en arrière du coude.
Les accidents continuèrent à s'aggraver pendant le séjour du malade à l'hôpital de Strasbourg. Les os étaient cariés, la jointure ouverte, et l'on hésitait à pratiquer une amputation ou .une résection, lorsque des symptômes de pyohémie se manifestèrent. Frissons prolongés pendant deux jours; teinte ictérique, prostration subite; respiration accélérée; rougeur érysipélateuse avec teusion et gonflement plus considérable des parties affectées.
Nous crûmes devoir immédiatement opérer l'ablation du membre pour sauver le malade d'une infection purulente nécessairement mortelle, dans notre opinion, par l'impossibilité où nous nous trouvions, en raison de l'étendue et de la nature des lésions, d'arrêter l'introduction du pus dans le sang.
L'amputation du bras à un seul lambeau antéro-externe fut pratiquée le 1" octobre. Le 25 du même mois, la cicatrisation était complètement achevée Kervarrec attend encore aujourd'hui (décembre 1849) une pension de retraite et n'a pas cessé, depuis la guérison de son amputation, de se porter parfaitement.
Obs. XVIII. Amputation de l'avant-bras. - Casimir Pastré, carabinier au 18 léger, entra a l'hôpital militaire de Strasbourg, le 30 août 1848, pour une cane suppurée des os du carpe de la main droite. Ce militaire avait reçu deux mois auparavant, en faisant des armes à Mulhouse, un coup de sabre de bois suite poignet droit. Depuis ce moment les accidents, d'abord négligés, s'étaient aggraves; toutes les articulations du carpe s'enflammèrent, les os se ramollirent tarent erodes par la carie; des trajets fis tuleux fournirent abondamment du pus,' et 1 amputation devint indispensable. V '
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Obs. XIX. - Jean Laurent, soldat au train du parc d'artillerie, âgé de vingt-
n.) AMPUTATIONS.
deux ,,ns et d'une constitution scrofuleusc, entra a L'hôpital militaire- de Strasbourg le 8 janvier 1849, pour une arthrite du poignet gauche, attribuée tractions et nus secousses des guides de son cheval. L'inflammation, caractérisée dès le début par du gonflement et de La douleur, datait de deux mois. Ma un traitemenl local et général très-persistant, L'affection ne cessa de faire progrès jusqu'au 23 mai, où l'amputation de l' avant-bras fuU pratiquée en raison de l'abondance de La suppuration, de La permanence des douleurs, de l'incurabilité d'une carie très-avancée de tout le carpe, et de l'affaiblissement progressé
du malade. , . , ,.
L'opération fut exécutée de La même manière que la précédente, et avec l assistance de MM. les officiers de santé de l'hôpital et des chirurgiens-majors et aides-majors de la garnison.
Le 5 juin, la cicatrisation du moignon était complète, à l'exception d une ouverture fistuleuse conservée dans l'épaisseur du moignon, pour éviter la perte d'une trop grande longueur du membre.
Au reste, aucun accident du côté du moignon ne fut observe, et le malade resta à l'hôpital jusqu'au 2 octobre 1849, en raison d'un abcès scrofuleux de la face dorsale du pied, qui semblait L'indice d'une nouvelle carie, mais dont nous fûmes assez heureux pour obtenir la cicatrisation vers la fin du mois de septembre.
"Obs XX. Amputation partielle du pied (médio-tarsienne). — Daniel Klein, âgé de quarante-six ans, de Strasbourg, entra à La clinique de la Faculté e 14 août 1849. Ce malade, d'une constitution molle et lymphatique, avait eu le pied gauche écrasé par un tonneau de vin qui lui avait échappé des mains au moment oû il le descendait à la cave, en le faisant glisser alternativement d une marche de l'escalier sur la suivante.
Le pied était fendu longitudinalement sur Le milieu de la face dorsale, e en croix à la face plantaire. La première phalange du gros orteil était luxée au travers des téguments; les os du métatarse brisés en plusieurs endroits et arraches de leurs articulations tarsiennes, les chairs réduites en bouillie. Nous ne crûmes pas malgré notre habitude de chercher à sauver les membres les plus compromis, qu'il fût possible d'espérer la guérison de pareils désordres, et nous pratiquâmes immédiatement l'amputation tarso-tarsienne par notre procède a lambeau interne, en présence de MM. les docteurs Michel, Wieger, Lach, Strohl, le professeur Hoppe (de Bonn), et des élèves de la Faculté.
L'opéré alla bien jusqu'au 21 août. Le lambeau, d une régulante parfaite,
recouvrait spontanément la plaie, qui était restée blafarde, pultacée, mais
UUiCc°ioùr-là, quelques frissons et l'altération des traits nous firent redouter un premier accès de pyohémie. Cet état se prolongea sans aggravation marquée jus- "7 • à partir de celte époque les symptômes de L'infection purulente devin rent de plus en plus graves, et le malade succomba le i« septembre
L'examen nécroscopique montra qu'une inflammation purulente s'était étendue à itticltion tibio-tarsienne. Les veines de la jambe étaient remplies de pus sans aucun caillot oblitérateur. Ces vaisseaux paraissaient sains au niveau du Uers SneuAumemûrej le sang, examiné au microscope par M. le docteur NV ieger,
chef de clinique du la Faculté, offrait une proportion décroissante de globules de pus, depuis les veines tibiales, péronuières, saphènes, crurale, iliaques externe et Primitive, cave inférieure jusqu'à l'oreillette droite du cœur. Le sang de l'arbre veineux supérieur (veine cave supérieure) n'en renfermait aucune trace. Les poumons étaient remplis d'abcès métastatiques.
Dans ce cas nous éprouvâmes un vif regret de ne pas avoir eu recours, dès les premiers jours de la pyohémie, à l'amputation de la jambe. Cette conduite était celle que nous avions recommandée dans notre Traité de V infection purulente, et elle était la seule chance de salut en présence du progrès des accidents. Nous nous Imssames ébranler par l'espérance d'enrayer la pyohémie et par des doutes ZiTT, ? 10Sh '' auX(Juelsnous ^cordâmes trop d'importance. La perte pai belle de la jambe n'eut pas été une grande aggravation à l'état du malade et nous lui eussions très-probablement sauvé la vie. '
i °,BS' ™;7MeiIbeuret; S0Uat au 14» régiment d'artillerie, entra le 98 senembre 1848 al'bôpital militaire de Strasbourg, pour une dénudation re qt empiète de la dernière phalange de l'indicateur gauche. L'accident était arriv 1 une manière assez singulière : Meilheuret avait le bout du doigt ei gagé dan anneau ou était passée la longe de son cheval; ce dernier s'étant tmuTcoup lecule, tira sur la longe avec assez de force pour que la phalange se trouvât I primée entre le cuir et l'anneau. L'ongle et les" téguments furYut ntSeltt arraches jusqu'auprès de la deuxième phalange. Nous régularisâmes la plaie e .mes la desarticulation de la phalangette. Aucun pansement nelt p ratiqu la plaie, abandonnée à elle-même et couverte seulement dW 2 .piTique> ct éviter la dessiccation des liquides, se deJ^S^E^ ^ * *~
Obs. XXII. - Pierre Moreau, maçon, âgé de quarante-deux ans travaillait »
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