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I. — De l'éthérisation et des opérations sans douleur

Lorsque les journaux américains et anglais apportèrent en 1846 le récit des premières opérations faites par Morton sans douleur au moyen des inspirations d'éther, on vit surgir une foule de prétendants à cette curieuse découverte. Tel s'était servi de l'éther contre les maux de dents, tel autre contre les maux d'oreille; celui-ci l'avait fait inspirer contre la toux, cet autre y avait eu recours contre des accès d'asthme. Heureusement que l'Académie des sciences accueillit avec beaucoup de dédain ces vaines récla-

(1) Gazette médicale de Strasbourg, 20 février 1847.

oo ANESTHÉSIE.

mations, qu'elles se montrassent hardiment au grand jour, ou qu'elles sortissentd'un paquet soigneusement cacheté. Le chimiste Jackson avait eu l'idée complètement neuve de faire inspirer les vapeurs d'éther comme moyen préservatif de la douleur, et personne ne saurait lui contester l'ingéniosité et la priorité d'une pareille expérience.

11 est toutefois intéressant de remarquer combien les découvertes les plus importantes se trouvent soumises à une sorte d'évolution régulière, dont les travaux antérieurs constituent les premières périodes. On avait été aussi loin que possible dans la voie suivie par M. Jackson, et tout était, pour ainsi dire, préparé pour en faire naître l'idée. L'inspiration de vapeurs d'éther avait été conseillée contre la migraine, le croup, les douleurs nerveuses [Dict. des sciences méd.).Mévat et deLens avaient écrit: « On admi- » nistre aussi l'éther en vapeur au moyen d'un flacon, dont une » tubulure reçoit un tube droit qui plonge par une extré- » mité dans l'éther, par l'autre dans l'air, et dont la seconde » tubulure, recourbée en arc, s'adapte à la bouche du malade. » Celui-ci aspire, et l'air qui rentre par le tube s'imprègne d'éther, » en traversant ce liquide. Cet exercice, prolongé pendant une » ou deux minutes, est ordinairement renouvelé plusieurs fois » par jour. » Un pas de plus, et l'application de ce moyen aux opérations delà chirurgie était révélée.

On parlait de membres enlevés sans douleur; des opérations les plus délicates exécutées pendant que les malades restaient plongés dans un état d'insensibilité et de sommeil. C'était une conquête trop belle pour ne pas essayer d'en profiter.

L'efficacité du procédé de Jackson paraissait à priori ne pouvoir être douteuse. L'air qui pénètre dans la poitrine pour s'y combiner au sang est en contact avec une surface très-étendue, où l'absorption s'opère avec plus de rapidité que dans les organes digestifs- les vapeurs d'éther devaient donc passer dans le sang en quelques secondes et aller porter leur action sur tous les organes de l'économie. Quelles étaient les limites de cette action? c'était à l'expérience seule aies démontrer, et avant d'agir sur nos semblables nous voulûmes tenter quelques essais sur des animaux.

Cinq expériences instituées à la fin de décembre 18Û6 sur des chiens de diverses tailles nous apprirent :

lo Que l'inspiration des vapeurs d'éther mêlées a 1 air atmosphérique déterminait, en deux ou trois minutes, un état de prostration et d'insensibilité complet, précédé et accompagne degene

respiratoire, d'abondante salivation, de plaintes, de contraction, puis de paralysie des muscles; et que les inspirations d'éther plus longtemps prolongées amenaient une asphyxie apparente avec suspension de la respiration et danger imminent de mort, si Ton ne rendait pas aux animaux l'usage d'un air pur.

2° Que les effets de l'éther, d'abord excitants, puis ensuite stupéfiants, se dissipaient avec une très-grande vitesse et ne paraissaient pas laisser de traces, quand on n'en avait pas trop prolongé l'emploi; autrement la mort arrivait, soit immédiatement, soit plus tard par suite d'inflammation pulmonaire. Deux des animaux auquels nous avions lié l'œsophage et pratiqué la gastrotomie, succombèrent à des pneumonies et à des épanchements purulents des plèvres que nous n'avions pas observés dans d'autres cas. M. le professeur Tourdes arriva, de son côté, aux mêmes résultats et vit périr des lapins trop longtemps soumis à l'éthérisation.

Nous conclûmes de nos recherches qu'il n'y aurait aucun danger à faire profiter nos opérés des bénéfices de l'insensibilité produite par l'éther, puisque nous avions un moyen certain de les préserver de tout danger d'asphyxie, en suspendant momentanément les inspirations éthérées.

Il nous restait à faire choix d'un appareil convenable. On avait parlé de flacons à deux ouvertures, dans lesquels on versait de l'éther sur des morceaux d'éponge destinés à multiplier les surfaces d'évaporation; mais les renseignements étaient vagues, incertains, et tout était à créer à ce sujet.

^ Nous essayâmes d'abord d'un ballon à deux tubulures, dont l'une, allongée sous forme de col, pouvait être placée entre les lèvres du malade. Nous espérions que les inspirations se feraient parla bouche et les expirations par le nez; mais nous fûmes bientôt convaincus que peu de personnes seraient capables de comprendre et d'effectuer ce mécanisme respiratoire, d'ailleurs impossible à exécuter aussitôt que la volonté aurait disparu.

Il était infiniment préférable de faire construire un tube respirateur muni de deux soupapes, l'une inférieure et transversale, pour inspiration, l'autre supérieure et latérale, pour l'expiration.

* ait,e/n Petlt la déposition des pompes foulantes et aspirantes: cette idée parfaitement réalisée par M. Elser, le fut également bien sous la direction de M. Aronssohn et de M. Deyber, par d autres fabricants, et l'a été à Paris par MM. Charrière et Liier.

rendant que l'on confectionnait cet appareil, nous pensâmes

qu'il serait facile, en se servant d'un vase d'un litre et demi environ de capacité, de faire inspirer et expirer les malades par la môme tubulure.

Deux opérations furent faites, le 19 et le 29 janvier 18^7, dont les résultats, s'ils ne furent pas aussi complets que ceux dont nous eûmes à nous louer plus tard, parurent néanmoins fort remarquables, l'une sur une personne à laquelle nous fîmes l'extirpation d'une tumeur du cou, l'autre sur un amputé de la jambe, que j'opérai par mon procédé à lambeau externe, et dont la plaie est aujourd'hui entièrement cicatrisée, à l'exception d'un point de quelques millimètres de diamètre.

Nous eûmes bientôt l'occasion de faire usage de l'appareil à éthérisation que nous avions commandé. Le diamètre du tube respirateur était de 3 centimètres; la capacité du ballon d'un litre et demi environ ; 200 grammes d'éther furent versés dans ce vase sur des fragments d'éponge par une des tubulures, et l'autre, allongée en col, fut jointe au tube par un morceau de sparadrap de diachylon gommé.

Nous indiquons la capacité et le diamètre des instruments employés, parce que ces conditions de l'appareil ont nécessairemen t une grande influence sur les effets obtenus; on n'a pas encore sufsamment étudié la composition quantitative des vapeurs inspirées, mais il est évident que l'éther doit être mêlé à l'air atmosphérique dans de certains rapports proportionnels, que l'expérience enseignera, mais qu'elle n'a pas encore entrepris de déterminer.

L'embouchure du tube était placée, pour le premier malade, entre les lèvres, et le nez était légèrement comprimé par une pince à ressort à mors plats. Pour les autres malades, nous nous servîmes d'une sorte de cupule allongée, posée sur les lèvres et entourée d'un bourrelet de gomme élastique, susceptible de mieux s'adapter aux formes individuelles.

Le premier essai de cet appareil, fait, le 3 février 18Ù7, en présence de MM. Schneiter, Marmy, etc., sur un malade atteint d'une fistule à l'anus en arrosoir, eut un succès complet : disparition rapide de la sensibilité, promptitude de réveil, innocuité parfaite, il était impossible d'espérer des résultats plus heureux.

Dans un second cas, j'avais à découvrir une portion d'os mortifié (séquestre) enveloppé dans l'épaisseur du tibia depuis près de deux années, avec gonflement, fistules et quelques autres complications assez graves pour compromettre le membre, si l'extraction du séquestre n'avait pas heu.

Le 10 février 1847, le malade fut endormi et plongé dans une insensibilité absolue avec résolution des membres, en deux minutes à peine, en présence de MM. les docteurs Goffres, Roucher, Sergent, Sancery, Durand, Schneiter, Deyber, Jacobi, Lambert, Dobée, Blain, Marmy, etc. J'enlevai avec la scie en crête de coq, le ciseau et la gouge une large portion de la face interne de l'os; le séquestre fut saisi et extrait, et le pansement achevé. L'opération avait duré vingt minutes. Pendant ce temps, le malade n'avait donné aucun signe de douleur. Chaque fois que la respiration avait paru gênée et moins rapide (ce que permettait d'apprécier le jeu de la soupape expiratrice), on suspendait l'emploi des vapeurs d'éther pour le reprendre aussitôt que deux ou trois inspirations profondes d'air atmosphérique avaient ramené la régularité des fonctions cardio-pulmonaires. Plusieurs artérioles donnèrent des jets de sang rouge qu'une légère compression avec le doigt suffit pour arrêter. L'intelligence reparut très-vite : le malade ne s'expliquait pas d'abord sa situation; il croyait qu'on allait l'opérer, puis, à la vue du fragment osseux qui avait été extrait, il comprit que tout était fini et nous en remercia avec effusion. Il avait, dit— il, voyagé en chemin de fer avec des amis, etc. Aucune ligature, pas d'hémorrhagie consécutive, pas de céphalalgie ni d'agitation. Sommeil calme, aucun accident. Aujourd'hui, dixième jour de l'opération, le succès paraît assuré.

Une troisième opération fut pratiquée, le 12 février, pour une chute du rectum, en présence de MM. les docteurs Ruef, Deyber, Marmy, etc. Le malade fut endormi et rendu insensible en deux ou trois minutes. Excisions partielles, profondes et étendues de replis de la peau et de la muqueuse. Aucune marque de douleur, aucune contraction involontaire sous l'action des instruments, quoique les muscles eussent conservé toute leur puissance. Le sang coule rouge et avec force de plusieurs artères. Pas de ligatures. Réveil rapide du malade, qui se croyait aux prises avec les Arabes, et voyageait aussi en chemin de fer. Aucun souvenir de l'opération; pas d'hémorrhagie, pas de céphalalgie, ni d'agitation. Sommeil^ suites ordinaires et heureuses.

Une quatrième personne, très-impressionnable, affectée de fréquentes et habituelles cardialgies avec nausées et vomissements, etc., se soumit aux inspirations d'éther pour une opération douloureuse, mais d'une exécution assez rapide : l'extraction d'une esquille. Engourdissement complet à la vingt-huitième inspiration; la respiration se ralentit, h ligure se congestionne. L'opération est

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aussitôt pratiquée. Léger mouvement automatique au moment de l'action des instruments. Bientôt après réveil ; la première parole de la malade fut: «Je n'ai rien senti, je rêvais. » Élourdissements, quelques nausées; on l'engage à s'étendre sur son lit. Aucune céphalalgie, et, deux heures plus tard, état habituel qui s'est continué.

Un de mes malades ayant été atteint de plaie contuse à la pommette droite, à la tempe et à la paupière supérieure, avec attrition et mortification des téguments, avait l'angle externe des paupières fortement tiré en bas et en dehors, avec entropion du rebord palpébral supérieur et ectropion très-considérable de la paupière inférieure, dont le déplacement en dehors, par suite de la contractilité de la cicatrice, était hideux. Une opération autoplastique pouvait seule remédier à une ditï'ormité dont le jeune homme qui en était affecté demandait à être débarrassé à tout prix. Après avoir pris l'avis de MM. mes confrères Goffres, Sergent, Durand, Sancery, Lambert, Remy, Dobée, Robert, François, Lambert, Marmy, etc., je fis cette opération, en taillant sur le front et sur la tempeun lambeau tégumentaire, allongé jusqu'à l'arcade zygomatiqueet renversé ensuite en dedans dans l'écartement d'une plaie faite par incision au-dessus de la cicatrice adhérente à la pommette, de manière à soulever et à repousser la paupière inférieure en haut et en dedans.

Ces temps opératoires, l'application des épingles à suture et le pansement durèrent vingt minutes, pendant lesquelles le malade fut soumis aux inspirations d'éther. Nous avions commencé par mettre peu d'éther dans l'appareil, et cette innovation ne nous réussit pas; au lieu d'un engourdissement profond avec résolution des forces musculaires, nous eûmes des mouvements violents et déréglés, de l'exaltation, et il fallut contenir le malade et le soumettre à des inspirations plus actives, ce qui allongea beaucoup l'opération. Le tube inspirateur s'était dérangé; enfin la prostration devint complète, mais la personne chargée de la rendre permanente, ayant cessé trop tôt l'usage de l'éther, l'opéré se souleva, s'agita tout sanglant et nous força encore à une interruption momentanée. On le replongea de nouveau dans l'assoupissement, et l'autoplastie fut terminée. On suspendit alors l'éther, et nous eûmes sous les yeux le spectacle d'une ivresse complète sans stupeur. Le malade riait, demandait à me serrer les mains, se disait heureux d'avoir été opéré; il vomit, accusa une grande soif, puis enfin se remit entièrement et fut transporté à son lit.se félicitant beaucoup de n'avoir ressenti aucune douleur. Il fut évident pour nous que

ËTHER. 25 le dérangement de l'appareil et l'effet trop peu prolongé des vapeurs d'éther avaient été la cause de la pénible agitation qui rendit les manœuvres opératoires délicates et difficiles, et c'est une preuve de plus de la nécessité d'employer dès l'abord une forte dose d'éther, pour supprimer la période d'exaltation que nous signalons et dont nous eûmes à souffrir. Dans la journée, calme profond, pas de céphalalgie, pas de toux. Nuit excellente. Le lendemain, apyrexie; le lambeau ne s'est aucunement mortifié et paraît déjà en grande partie réuni, de manière à rétablir la régularité des paupières. L'adhésion était parfaite le quatrième jour.

Dans un sixième cas, j'engageai M. le docteur Marmy à endormir par l'éther un jeune enfant qui se refusait à se laisser mettre un séton qu'une otorrhée rendait nécessaire. Quelques inspiralions éthérées plongèrent le petit malade, qui s'y était soumis volontiers, dans une immobilité absolue avec résolution du système musculaire, et M. Marmy appliqua le séton sans aucun signe de souffrance. Chez cet enfant, comme chez le malade précédent, l'insensibilité persista quelques minutes après le retour de la luciditédes idées.

L'appareil dont on fit usage et dont j'avais donné l'idée à M. Elser, se composait d'un assez petit flacon auquel s'adaptait un seul tube partagé en deux moitiés, l'une ouverte au dehors et continuée jusqu'au fond du vase pour l'introduction de l'air atmosphérique, l'autre se continuant avec le tube inspirateur et ne dépassant que de quelques centimètres l'orifice du vase pour recevoir les vapeurs éthérées. Je fais, en ce moment, adapter un grillage au fond du vase et une clef au tube inspirateur, pour disséminer l'air et permettre de faire inspirer aux malades, sans déranger l'appareil, tantôt de l'éther et tantôt de l'air atmosphérique, selon les conditions plus ou moins grandes d'insensibilité et de prostration des personnes soumises à l'éthérisation.

En récapitulant les faits d'éthérisation que nous venons d'indiquer, nous avons :

1° L'extirpation d'une tumeur du cou; 2° Une amputation de jambe; 3° L'excision des callosités d'une fistule à l'anus; U° Une résection du tibia pour l'extraction d'un séquestre; 5° L'excision partielle des replis de la peau et de la muqueuse dans un cas de chute du rectum ; 6° Une blépharoplastie;

7° L'extraction d'un fragment osseux chez une dame d'une grande irritabilité ;

8° L'application d'un séton à un enfant réfractaire et indocile.

Sur six opérations, faites avec un appareil plus parfait, cinq ont été suivies d'un succès, complet, et si l'une d'elles n'a pas produit une immobilité désirable, nous devons néanmoins constater que, pendant les moments d'agitation et d'ivresse offerts par le malade, l'insensibilité a toujours été manifeste, et que l'action des instruments n'a même déterminé aucun mouvement réflexe ou automatique. La constance et la rapidité des effets produits, l'innocuité parfaite du procédé, l'insensibilité absolue, le prompt retour de l'intelligence, l'absence,, non-seulement des complications, mais même des légers accidents qui accompagnent ordinairement les opérations, rendent ces observations fort remarquables.

Un grand nombre de confrères ont été témoins de toutes les circonstances que je viens de relater, et je ne pense pas qu'il soit resté le moindre doute dans leur esprit sur les avantages du moyen que 'nous venions d'expérimenter.

Il nous paraît important de faire usage d'éther sulfurique pur et parfaitement débarrassé de l'acide sulfureux qu'il renferme ordinairement et dont les effets irritants pourraient être dangereux. Nous avons expérimentalement employé l'éther chlorhydrique avec M. Oberlin, et les phénomènes d'engourdissement, d'assoupissement et de stupeur furent les mêmes qu'avec l'éther sulfurique. On a conseillé de mêler de l'alcool à ce dernier, pour en rendre les inspirations moins pénibles; l'observation parait devoir faire prévaloir la méthode contraire. Les deux premières inspirations d'éther pur sont seules fatigantes pour quelques malades, qui les continuent ensuite sans difficultés.

Quelques chirurgiens ont soumis leurs malades, en manière d'essai, à une éthérisation préliminaire avant de les opérer. Ils renonceront certainement à cette pratique qui a l'inconvénient de causer une anxiété et une fatigue inutiles.

Le malade doit prendre la position nécessaire à l'opération qu'il va subir, et avoir la tête un peu élevée, pour faciliter le jeu des soupapes respiratoires. On l'entoure d'aides assez vigoureux pour le maintenir dans le cas, assez rare, on de l'exaltation et des mouvements quelquefois violents se manifesteraient, soit parce que l'appareil à éthérisation ne serait pas bon, soit parce que les premières inspirations éthérées seraient incomplètes. On comprend

ÉTHER. 27 qu'en ce cas, qui deviendra de plus en plus exceptionnelle malade pourrait se blesser ou blesser les assistants, s'il n'était pas contenu. On approche alors l'appareil qui doit être en pleine voie de dégagement de vapeurs, d'éther, et on invite le malade à surmonter l'impression ordinairement pénible de la première inspiration. Si le malade suit ce conseil, on voit immédiatement la respiration devenir lente et profonde; le pouls, d'abord plus fréquent, se ralentit; la figure pâlit légèrement, les paupières se gonflent, l'œil perd de sa vivacité et se tourne en haut, les membres s'affaissent, et l'éthérisation est produite. Dix à trente inspirations suffisent à ce résultat, et l'insensibilité est absolue. Si l'on continue sans interruption l'action de l'éther, on voit quelquefois alors la respiration s'arrêter ou devenir tout à coup plus rapide; la face s'injecte et rougit, et il y a menace d'asphyxie. Dans ce cas, on doit faire respirer l'air atmosphérique avec l'attention de revenir à l'éther aussitôt que les inspirations se régularisent. Si l'on ne saisit pas le moment convenable, et que l'on tarde trop, l'exaltation se manifeste et ne peut être détruite que par une éthérisation plus prolongée. Dès que l'opération est finie, le malade revient à lui d'une manière tranquille ou avec un peu d'agitation. Il est fort remarquable que l'insensibilité persiste souvent deux ou trois minutes au moins après que l'intelligence est redevenue parfaitement lucide. Le malade cause juste, rend compte de ses rêves, nous reconnaît très-bien, et cependant on peut encore faire une ligature, appliquer une suture, réséquer un lambeau sans qu'il s'en aperçoive. C'est dans ce cas qu'il se verrait réellement opérer sans le sentir, comme nous en avons été plusieurs fois témoin.

Si, dès l'abord, l'éthérisation est incomplète, il y a des phénomènes d'agitation et d'ivresse, et le retour de l'intelligence a lieu avec une assez grande exaltation. Nous avons vu survenir une fois dans ce cas des vomissements; mais ils ne durèrent pas, et la santé était entièrement rétablie au bout de quelques heures.

Plusieurs de nos malades restèrent assez longtemps sans souf frir de leurs opérations, et tous présentèrent un peu de loquacité. Ils racontaient leurs rêves, pendant lesquels le temps et l'espace leur avaient semblé immenses. La plupart avaient voyagé ; en général, ces rêves leur laissaient des souvenirs doux et agréables. L'un d'eux se sentit fatigué pendant quelques jours; mais le plus ordinairement les mouvements volontaires et les forces se rétablissent très-promptement.

Si les effets de l'éthérisation persistaient plus de quelques mi-

nutes, on agirait comme dans la syncope, et Ton pourrait faire inspirer un peu d'ammoniaque.

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