II. — Faits d'éthérisme empruntés à notre enseignement
clinique (1).
Les cas nombreux dans lesquels j'ai provoqué l'insensibilité des malades par l'emploi des inspirations éthérées, ont peu modifié les conclusions auxquelles j'étais arrivé.
Je me bornerai à rappeler les principaux faits d'éthérisation pratiqués à ma clinique sans parler de ceux de ma pratique particulière.
Quarante-six opérations ont été faites sur des malades plongés dans une complète insensibilité; nous en indiquerons les résultats par ces trois termes : guéris, morts, en traitement. On remarquera que les opérations ayant été pratiquées depuis assez peu de temps, il y a nécessairement beaucoup de blessés encore en traitement.
Amputation de la jambe. — Cinq amputations de jambe ont été pratiquées par moi d'après mon procédé à lambeau externe : 1° pour une carie du pied, suite d'entorse : guéri ; 2° idem, en traitement (va bien) ; des hémorrhagies consécutives avaient nécessité la ligature de l'artère crurale qui fut pratiquée à l'insu de la malade, plongée dans un éthérisme complet; 3° cancer de l'extrémité inférieure de la jambe : guéri ; k° ulcère cancéreux de la jambe : en traitement; 5° ulcère gangréneux de la jambe et du pied : en traitement.
Amputation tibio-tarsienne pour un énorme cancer du pied. — J'ai taillé un lambeau interne et inférieur, ou sous-calcanien. Le malade est presque entièrement guéri, et la plaie du moignon présente à peine quelques millimètres de diamètre.
Amputation de la cuisse. — Procédé à lambeau antérieur. Mort de pyobémie. Le malade était dans le dernier degré de marasme et couvert d'excoriations.
Six résections. — 1° Résection de toute la hauteur de la face interne du tibia, avec extraction d'un séquestre très-volumineux: jeune homme de dix-sept ans: en voie de guérison ; 2° même opération pratiquée sur un homme de trente ans; 3° deuxième éthérisation du même malade pour l'extraction d'un nouveau sé-
(1) Société de médecine de Strasbourg, 1er juillet 1847.
ÉTHÇR. 29
questre: guérison; k° résection de la moitié de la septième côte gauche cariée: guérison; 5° résection du corps du maxillaire inférieur; troisième opération nécessitée par la récidive d'un cancer: mort au bout de six semaines de pyohémie ; 6° résection du maxillaire supérieur et du malaire pour une tumeur cancéreuse qui avait pénétré dans la fosse moyenne du crâne : mort de méningite suppurée le troisième jour.
Avant d'entreprendre cette opération, j'avais annoncé la possibilité de la destruction par le cancer de la base du crâne; mais dans l'impossibilité de constater certainement cette complication, et en présence d'une mort inévitable et d'une chance de salut, si la tumeur n'était pas pénétrante, j'pn avais tenté l'ablation. Aussitôt que le maxillaire supérieur, ainsi que la base de l'orbite eurent été détachés, je reconnus que le cancer avait envahi la cavité crânienne, et j'annonçai aux personnes présentes que le malade périrait au bout de quelques jours d'une méningite suppurée, pronostic bientôt confirmé par l'autopsie.
Appareil recto-urinaire. — Onze opérations. — 1° Fistule à l'anus, guéri; 2° idem, guéri; 3° idem, guéri; 4° cancer du rectum, guéri; 5° circoncision, guéri; 6° idem, guéri; 7° idem, guéri; 8° idem, guéri; 9° autoplastie de la verge, dont le gland et le canal de l'urèthre avaient été détruits par un chancre : guéri ; 10" taille périnéale latéralisée : guéri; 11° hydrocèle multiloculaire avec épaississement cartilagineux de la vaginale : incision et excision ; en voie de guérison.
Six opérations de cancers. — 1° Tumeur encéphaloïde du poignet; ligature des artères radiale et cubilale : guérison des plaies, mais persistance du cancer ; 2° excision de la lèvre inférieure pour un ulcère chancreux ; application de mon procédé autoplastique à double lambeau : guérison ; 3° cancer de la partie supérieure de la cuisse, déjà opéré trois fois; dissection des vaisseaux cruraux enveloppés parla tumeur; formation d'un large lambeau autoplastique ; l'opération a été pratiquée depuis plus de trois mois et est en voie de prochaine guérison; k° cancer du sein et de l'aisselle : guérison; 5° idem, en voie de prochaine guérison ; 6° cancer de la totalité de la langue; amputation de tout l'appareil lingual jusqu'à l'os hyoïde : mort.
Dix ablations de tumeurs bénignes. — 1° Goitre latéral droit du volume des deux poings ; excision après ligature des artères thyroïdiennes supérieure et inférieure du même côté : guérison ; 2" excision d'une corne de 0m,3 de hauteur développée sur la
30 ANESJHÉSIE.
face dorsale de la main : guérison ; 3° tumeur enkystée de l'avantbras du volume du poing, datant de vingt-cinq ans; extirpation : guérison; h" tumeur enkystée de la face : guérison; 5° idem, guérison ; 6° tumeurs ganglionnaires du cou : guérison; 7° idem, guérison; 8° idem, guérison; 9° idem, guérison; 10° excision d'une très-grosse tumeur érectile de l'aisselle, ayant envahi les muscles grand pectoral et grand dorsal : guérison.
Luxation. — - Luxation scapulo-humérale. — Le malade avait précédemment subi d'inutiles tentatives de réduction; celle-ci fut opérée pendant la période de résolution musculaire avec la plus grande facilité.
Deux cicatrices difformes. — 1° Excision d'une épaisse cicatrice, suite de brûlure, au bras et à l'avant-bras ; ce dernier restait fixé dans la flexion (enfant de six ans) : en voie de guérison; 2° blépharoplastie pratiquée pour une perte de substance difforme de la paupière inférieure droite : guérison.
Abcès. — 1° Ouverture d'une tumeur suppurée du pied trèsdouloureuse sur un vieillard : guérison; 2° idem, guérison.
Strabisme. — Jeune fille ayant demandé à être éthérisée. Section du muscle droit interne des deux yeux : guérison.
On pourrait s'étonner du grand nombre des opérations trèsgraves qui furent pratiquées, comparativement aux opérations plus légères, qui sont cependant, en général, beaucoup plus fréquentes. Cette circonstance provient du peu d'importance que j'attachai à étbériser les malades dont les opérations étaient peu douloureuses. Ainsi, une foule d'hydrocèles, d'ouvertures d'abcès, d'incisions de tumeurs, plusieurs strabismes, deux luxations du bras, furent opérés sans qu'on eût recours à l'éther, et tous ces malades guérirent. Sans doute, on aurait pu recourir dans ces cas à l'éthérisation, dont on eût ainsi multiplié les observations, mais on s'en abstint, tantôt pour ne pas perdre de temps, tantôt par suite de refus des malades, dont l'un atteint de hernie étranglée, subit heureusement la kélolomie.
A cet égard il se manifesta une différence tranchée entre les blessés appartenant à notre clinique et ceux venant seulement aux consultations publiques. .
Pendant que les premiers demandaient spontanément a être éthérisés, en raison de leur confiance dans un procédé qu'ils voyaient employer tous les jours avec succès, les seconds s'effrayaient très-vivement et se montraient beaucoup plus incom-
modes des inspirations éthérées, tant sont grands les effets de l'imagination.
Un résultat général que j'avais déjà annoncé, c'est qu'il n'y a pas de personnes réfractaires à l'éthérisation. En discutant les observations contradictoires, je suis obligé de les rapporter à la mauvaise confection des appareils ou à la conduite vicieuse de l'opération. Dans aucun cas, je n'ai vu de malades ne pas tomber dans l'insensibilité absolue et ne pas présenter une résolution complète du système musculaire par l'emploi des vapeurs d'éther.
Les seules variétés consistent dans la rapidité avec laquelle l'éthérisation s'effectue. Quoique habituellement on puisse les attribuer à la régularité et à l'ampleur des inspirations, cependant on peut dire que les enfants sont plus sensibles à l'éther que les femmes, et celles-ci plus que les hommes. Néanmoins, parmi ces derniers, quelques-uns étaient comme sidérés en une ou deux minutes, tandis que d'autres ne l'étaient qu'au bout de cinq ou six minutes.
L'éthérisation est beaucoup retardée, quelquefois, par des spasmes de la glotte, de la toux, des resserrements des mâchoires, mais ce sont là des faits exceptionnels.
J'insiste beaucoup sur la distinction qui doit être faite entre l'éthérisme et l'asphyxie. Tant que la respiration est régulière, le sang reste rouge dans les artères, bien que le malade soit insensible et immobile; mais si la respiration est gênée, soit que l'éthérisation soit portée trop loin, soit que la glotte où les mâchoires se resserrent, alors survient l'asphyxie et le danger.
J'ai continué d'entretenir l'insensibilité par des inspirations d'éther intermittentes. C'est ainsi que j'ai pu pratiquer des opérations durant une heure et demie sans observer aucun accident. L'insensibilité pourrait être prolongée, pour ainsi dire, indéfiniment. Ce résultat serait d'autant plus facile à obtenir, que l'on peut laisser les malades reprendre leur lucidité intellectuelle sans réapparition concomitante de la sensibilité, de sorte qu'ils suivraient eux-mêmes l'expérience et en constateraient les divers temps.
J'ai remarqué de grandes différences dans l'intervalle qui sépare les inspirations d'éther du moment où la vie de relation se rétablit.
En général, cet intervalle dépend du degré de l'éthérisation; mais il n'en est pas toujours ainsi, et quelques personnes rapidement éthérisées sont restées jusqu'à vingt minutes dans une insensibilité profonde.
Les vomissements, l'agitation, ont été très-rares. Deux malades,
32 ANESTHÉSllî-
se sentant dans un véritable état d'ivresse, s'imaginaient avoir commis quelque infraction aux lois de la tempérance, et s'en accusaient en pleurant avec amertume.
On avait annoncé que l'éthérisation n'était pas applicable aux opérations faites sur la bouche et la figure, mais notre pratique a démontré le contraire. On commence par plonger les malades dans une prostration absolue, et on a tout le temps de les opérer avant leur réveil.
' Je regarde le défaut de réaction comme un des avantages de l'éthérisation. Les malades ont moins de douleurs, moins de fièvre après leurs opérations; ils offrent en conséquence plus de tranquillité et de confiance. Le seul inconvénient appréciable pendant les manœuvres opératoires, est une plus grande tendance aux hémorrhagies veineuses, et une assez grande difficulté à distinguer les artères des veines lorsqu'il y a de l'asphyxie.
L'éthérisation a donné tous les heureux résultats que nous avions entrevus et annoncés dans notre premier mémoire. C est une véritable révolution dans la pratique de la chirurgie, et tous les avantages sont en faveur de l'humanité. Annihilation complète et certaine de la douleur, opérations plus faciles, beaucoup plus sûres, et par conséquent moins dangereuses; moindres complications inflammatoires, succès plus nombreux. Aucune découverte ne pouvait être d'une utilité plus générale et plus réelle, et l'épithète d'admirable est justement acquise à celle de letneri-
s3.ti.on •
M Goffres me demande si je crois réellement que l'éthérisation puisse être continuée impunément pendant plusieurs heures Aussi longtemps que le malade respire, on peut prolonger 1 etherisation; aussitôt que la respiration s'embarrasse ou cesse, on doit l'interrompre, donner de l'air au malade, et ne recommencer les inhalations que lorsque la respiration est bien rétablie Chez beaucoup de malades, l'intelligence renaît avant la sensibilité ; de sorte qu'on peut les laisser reprendre leur intelligence, et ne les replonger dans le coma que lorsque la sensibilité commence a
se rétablir. . e „
On a craint que cette intermittence d'action de 1 ether ne favorisât la reproduction de la période d'excitation habituelle aux premiers moments de l'éthérismc, ce qui entraverait les opérations, et pourrait présenter des inconvénients graves pour 'opéré et pour l'opérateur. Je répondrai que cette penode d'excitation est rare; on ne l'a surtout observée que dans les
premiers temps de l'usage de l'éther; depuis quelque temps on ne la voit plus; elle tient peut-être h des inspirations incomplètes ou trop lentes de l'éther. D'ailleurs l'intermittence des inspirations éthérées n'est pas assez prolongée pour permettre à l'action musculaire de se réveiller.
III. — De l'insensibilité produite par le chloroforme et par l'éther et des opérations sans douleur (1).
Toutes nos prévisions se sont confirmées : nous n'avons pas rencontré un seul malade réfractaire à l'éthérisation; nous n'avons pas eu à regretter un seul accident; nous avons vu prolonger pendant une heure et demie l'insensibilité, et nous avons indiqué le moyen de maintenir indéfiniment, pour ainsi dire, l'annihilation de la douleur par l'emploi intermittent de l'éther.
Tels sont les faits consignés dans une note adressée, le 30 août 1847, à l'Académie des sciences,' et dans laquelle nous avons rendu compte de cinquante opérations graves pratiquées publiquement, avec un succès complet.
Comme nous voulons comparer les effets du chloroforme à ceux de l'éther, nous croyons nécessaire de bien faire connaître les résultats auxquels nous étions arrivé avec cette dernière substance, et nous citerons quelques-unes des observations inédites qui ont fait l'objet de notre communication académique du 30 août 1847.
Notre appareil fabriqué par M. Elserse composait d'un vase en verre dans lequel on versait 30 grammes environ d'éther sur des fragments d'éponge. Ce vase avait 10 centimètres de base sur 12 de hauteur, et l'embouchure offrait k centimètres de largeur Plusieurs fois, nous essayâmes de supprimer les éponges dont 1 emploi avait pour but de multiplier les surlaces d'évaporat.on; mais l'ethérisation nous parut devenir alors plus lente. Un tube flexible de 33 centimètres de longueur sur 6 de circonférence formait la seconde pièce de l'appareil, et se terminait fincts65 Gn S métaIliques aPPr°Priés à des usages fort dis-
L'un de ces embouts ayant 7 centimètres de longueur et de circonférence, offrait deux soupapes : l'une expiratrice, garnie
(1) Paris, 1848, in-8°.
SÉDILLOT
d'une sorle de treillage protecteur; l'autre inspiratoirc, terminée, du côté opposé, ù. la jonction du tuyau flexible, par une large surface évasée destinée à embrasser la bouche du malade.
L'autre embout, plus compliqué, se partageait p,n doux portions. L'une, de 35 millimètres de hauteur sur 55 de circonférence, s'engageait dans le goulot du flacon et supportait un tube creux de 7 centimètres de long sur un et demi de large.
Ce tube servait à introduire dans le flacon une quantité variable d'air atmosphérique ou de nouvel éther quand le besoin l'exigeait, et était fermé supérieurement par une plaque mobile. La seconde portion de l'embout ayant 6 centimètres de longueur et de circonférence, offrait deux ouvertures : l'une circulaire, pour le passage de l'air atmosphérique non mûlé d'éther ; l'autre pour le jeu d'une vis soutenant un obturateur, afin de faire varier au gré de l'opérateur la proportion de l'air chargé de vapeurs d'éther que l'on voulait faire inspirer au malade.
L'emploi de cet appareil était fort simple. On commençait, après avoir comprimé les narines avec une petite pincette élastique, par familiariser le malade avec les inspirations buccales, en ne lui donnant que de l'air atmosphérique.
Puis aussitôt que la respiration s'exécutait bien, condition facile à juger d'après les mouvements réguliers de la soupape expiratoire, on mêlait à l'air une proportion de plus en plus considérable d'éther.
On arrivait ainsi plus ou moins vite à donner de l'air complètement chargé de vapeurs d'éther, selon la plus ou moins grande tolérance présentée par le malade, et selon l'habileté et l'expérience de la personne chargée de l'élhérisation.
M. Elser a dernièrement fabriqué un appareil plus simple avec lequel on obtient les mêmes résultats.
Le tube flexible et le flacon sont conservés. L'embouchure est la même, ainsi que les soupapes expiratoire et inspiratoirc. L'extrémité du tuyau, plongée dans le flacon, offre aussi un tube particulier pour l'introduction de l'éther. Mais voici la différence : une plaque mobile placée du côté et au-dessus de la soupape inspiratoire, soutient un fil métallique dont la pression sur cette dernière est calculée de manière que ces deux ouvertures restent toujours dans un rapport inverse d'occlusion. Lorsque le jeu de la soupape inspiratoire par laquelle arrive l'éther est fermé, la plaque mobile servant au passage de l'air atmosphérique
est béante, et vice versa. On peut ainsi, et par un simple degré de rotation de la plaque, fait respirer au malade de l'air pur ou plus ou moins chargé de vapeurs d'élher.
En général, l'éthérisation conduite par une personne habituée à l'appréciation rapide des susceptibilités individuelles exigeait de trois à six minutes de durée. Quelquefois, il nous fallut plus de temps; mais rarement la période d'insensibilité avec résolution musculaire apparut dans un intervalle plus court.
Comme toutes les opérations faites avec le secours de l'éther furent pratiquées dans les conditions que nous venons d'indiquer, nous n'avons pas cru nécessaire de nous occuper chaque fois des détails relatifs à l'éthérisation, et nous nous sommes borné à mentionner la nature des maladies et les résultats curatifs obtenus.
Observation Ire. — Un jeune homme de dix-huit ans entre à la clinique le 12 avril 1847. Il porte depuis son enfance une tumeur très-volumineuse, molle, inégale, comme bosselée, sous l'aisselle droit/;. Les mouvements du membre sont gênés et pénibles. L'ablation de la tumeur est faite le 15 du même mois.
Au bout de dix minutes d'inspiration d'éther avec l'appareil Elser, la sensibilité a disparu. La tête et les membres n'obéissent plus qu'à leur propre poids et retombent, quand on les soulève, comme des corps inertes. La tumeur (anévrysme par anastomose) a envahi en avant le muscle grand pectoral, eu arrière le grand dorsal ; le tissu érectile qui la constitue paraît formé de larges aréoles dont l'ouverture pourrait entraîner une hémorrhagic mortelle. La dissection est en conséquence conduite avec beaucoup de lenteur et de précautions. L'opération a duré quarante minutes et a nécessité l'application de douze ligatures. Le malade est alors très-pâle, le pouls et la respiration sont faibles ; la suspension de l'intelligence se prolonge dix minutes après la cessation de l'emploi de l'éther. Bientôt les paupières s'entr'ouvrent, quelques paroles se font entendre, la connaissance reparaît. Il se refuse à croire que son opération est terminée; il n'a, dit-il, rien senti. Faiblesse, céphalalgie légère pendant vingt-quatre heures. A partir de ce moment la santé est parfaite, et il quitte la clinique le 30 avril, ne conservant dans l'aisselle qu'une très-petite plaie qui a été promplement cicatrisée, sans perte aucune des mouvements du bras.
Dans ce cas, nous voyons l'insensibilité durer cinquante minutes, et la guérison d'une des plus graves opérations de la chirurgie s'acliever très-rapidement et sans accident.
Obs. II. — X..., artiste dramatique, portait à l'anus un ulcère iîstuleux telle ment douloureux, qu'il avait été impossible do. l'explorer. Cet homme, traité par les mercuriaux, n'avait pas vu son état s'améliorer. On l'éthérisc, et je reconnais pendant ce temps une tumeur squirrheusc supputée, ayant envahi, dans une hauteur de trois travers de doigt, la paroi antérieure du rectum. Je me décide surle-champ à l'opércrvUne sonde est eugugée dans la vessie, pour indiquer la pré-
36 ANESTHÉSIli.
scnce de l'urèthrc et en prévenir la lésion, et la tumeur est complètement enlevée.
Le malade, reporté dans son lit au bout de cinquante minutes, n'a rien senti et ne croit pas avoir été opéré. Aucune douleur, aucun accident; guérisou rapide et heureuse.
Obs. III. — X'-.. est une jeune fdle envoyée à la clinique par M. le docteur Scbaaf. Les os du pied étaient cariés, et l'amputation de la jambe était le seul moyen de salut. Cette opération, exécutée par mou procédé (lambeau externe) pendant l'éthérisalion, est promptement achevée, et la malade n'en a pas eu conscience. Quelques jours plus tard, bémorrhagies successives, résistant au tamponnement et à quelques autres essais de compression. Je prends le parti de lier l'artère crurale.
On annonce à la malade, pour ne pas l'effrayer, qu'il faut saisir un des vaisseaux de la plaie, et qu'on va pratiquer cette légère opération en la laissant dans son lit. On l'éthérisc, puis on la place sur un brancard, et on la transporte à l'amphithéâtre de la clinique. L'artère, découverte au tiers supérieur de la cuisse, est divisée entre deux ligatures. On panse la malade et on la rapporte dans son lit, où elle reprend connaissance sans se douter du transport ni du genre d'opération qu'elle a subie. C'est le troisième jour seulement que la suppuration de la plaie de la cuisse lui en révèle l'existence. Aucun accident ; cessation définitive des bémorrhagies. Guérison complète.
Obs. IV. — L'ablation d'une tumeur cancéreuse de la cuisse sur une jeune fille, déjà opérée trois fois, dura près d'une heure et demie. Les vaisseaux et les nerfs cruraux avaient dû être isolés de la masse cancéreuse; pas d'accidents. Aucune conscience de l'opération subie. La malade quitte l'hôpital quelques mois plus tard très-bien guérie.
Obs. V. — Un jeune homme de vingt-six ans est reçu à la clinique pour une tumeur cancéreuse du pied. Je l'ampute clans l'articulation tibio-tarsienne, en formant un lambeau interne et sous-caleanéen. Aucune douleur, aucun accident. Le malade marche parfaitement sur son moignon, sans avoir même besoin d'un béquillon ni d'une canne. 11 a été présenté à la Société de médecine de Strasbourg le 2 décembre 1847.
Obs. VI. — La dissection longue et difficile d'un goitre latéral, de lagrosscur de la tête d'un fœtus, fut faite avec un plein succès, en présence de M. le profes. seur Coffres et de plusieurs de nos confrères. Aucun accident; guérison complète.
Obs. VII. — Un jeune4cnfant de douze ans se présente à la clinique pour une incontinence d'urine que'nous présumons dépendre de la présence d'un calcul. L'enfant est très-irritable et très-indocile ; il se débat, égratigne et mord les élevés qui l'approchent. On le décide à se laisser éthériser. La pierre est alors reconnue par le cathétérisme; je pratique la taille latéralisée; j'extrais un calcul très-volumineux et lorsque le malade revient n lui, il est couche, parfaitement tranquille, très-ai ne se doute pas dans les premiers moments de l'opérat.on qu'il a subie, et il quitte l'hôpital quelques semaines plus lard sans avoir éprouve d'accideuU.
Ods. VIII. — Résections, amputations, débridements herniaires, ablations de tumeurs, ligatures d'artères, réductions de luxations anciennes et récentes, telles lurent les autres opérations pratiquées.
Il serait inutile de multiplier de pareils faits. Tous se ressemblent par l'insensibilité absolue, l'absence complète des mouvements, Tinnocuité de l'éthérisme et le rétablissement parfait des fonctions.
Nous professons même que les malades guérissent mieux lorsqu'ils ont été soumis à l'influence de l'éther (1). 11 y a moins de réaction inflammatoire et moins d'inquiétude, car, en général, les malades se croient d'autant plus en danger qu'ils ont plus souffert, et dès qu'ils n'ont pas ressenti les douleurs de leur opéralion, ils la jugent peu grave, et attendent leur guérison avec une plus grande confiance.
Dans toutes nos opérations, nous n'avons jamais fait^respirer l'éther d'une manière continue ; c'est une remarque sur laquelle nous insistons. Nous avons pris pour règle la persistance régulière de la respiration, et la cessation de l'emploi de l'éther aussitôt que les inspirations devenaient moins complètes ou plus rares.
Cette règle est tellement en rapport avec les lois physiologiques relatives aux effets de l'éther qu'il y a lieu d'en bien établir la valeur.
La persistance des activités fonctionnelles n'est pas égale pour tous les organes sous l'influence des inspirations d ether. En dehors des troubles mécaniques (spasme de la glotte, constriction des mâchoires et de la bouche), l'intelligence et la conscience disparaissent en premier lieu, ensuite les mouvements des membres, et enfin ceux de la respiration ; c'est dans cette fonction que se réfugie la vie, c'est Vultimum moriens, ainsi que le cœur.
Tant que l'opéré respire, il ne court pas de danger, et dès qu'on le soustrait à l'usage de l'éther, l'on voit les autres fonctions se rétablir graduellement ; les mouvements d'abord, puis l'intelligence, et enfin la sensibilité.
C'est en raison de la succession de ces phénomènes que nous avons pu constater un fait extrêmement curieux qui a été aussi observé par plusieurs de nos confrères.
(1) « La gravité des accidents qui suivent l'action des corps sur nos organes dépend principalement de la sensibilité de ces derniers. ,, (Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme.)
38 ANESTHÊSIE.
II y a un moment dans la période du rétablissement des fonctions où les mouvements, l'intelligence et la conscience sont revenus, alors que la sensibilité fait encore défaut. Dès lors, les malades causent, vous reconnaissent, rendent compte de leurs rôves, et se voient cependant opérer sans le sentir.
Quelques-uns de nos malades furent témoins insensibles de leur opération. Vous venez de diviser, nous disaient- ils, tel lambeau de peau, vous avez traversé telle partie de la plaie avec des épingles, je le vois, mais je ne le sens pas.
Un pareil état n'est jamais d'une fort longue durée, et il doit servir à démontrer combien il est inutile de produire un très-haut degré d'éthérisme même pendant les opérations les plus délicates ou qui exigent le plus de temps ; il suffit d'abolir la sensibilité et la motilité en affaiblissant le moins possible les fonctions organiques (respiration et circulation), clans lesquelles se concentrent et se maintiennent les principes essentiels de la vie.
L'éthérisation agit plus ou moins promptement selon l'ampleur et la fréquence des inspirations, la vigueur ou la faiblesse des malades, leur âge, leur habitude des alcooliques. Les périodes de l'éthérisme se distinguent en celles : 1° d'excitation, 2° d'insensibilité, 3° de perte des mouvements.
La première, ou d'excitation, peut être supprimée en se servant d'éther pur, dont la quantité inspirée sera aussi considérable que possible dans un temps donné, sous la seule réserve de ne pas entraver la respiration. On commence, à cet effet, par mêler une assez grande quantité d'air atmosphérique aux vapeurs d'éther , dont on augmente peu à peu la proportion au fur et à mesure que le malade semble en mieux supporter l'action.
Les personnes éthérisées de cette manière perdent rapidement la conscience de leurs actes, font quelques mouvements ou se roidissent lentement en soulevant leurs membres, puis s'affaissent et paraissent succomber à un sommeil profond auquel elles auraient en vain voulu résister.
En cet état, les yeux sont convulsés en haut et cachés sous la paupière supérieure ; le pouls est un peu plus fréquent, la respiration accélérée, et si l'on pratique une opération sanglante, les chairs fuient devant l'instrument; des mouvements ont lieu, quelques cris ou plaintes sont proférés; mais en revenant à lui, le malade ne paraît pas en avoir conscience : il dit n'avoir pas souffert, et n'a conservé aucune idée des manœuvres dont il a été l'objet.
Si Ton a employé de l'éther mêlé à de l'alcool, comme nous l'avons fait plusieurs fois, l'excitation est très-vive ; les malades s'animent et s'agitent; ils parlent à haute voix, croient soutenir une lutte, exercer un commandement ; ils se lèvent avec violence, demandent ce qu'on leur veut, ou offrent l'expansion affectueuse et communicative de l'ivresse vineuse. Si l'on commence à les opérer, ils résistent, et cependant un peu plus tard ils ont tout oublié ou se rappellent avec beaucoup de peine les impressions de cet état passager. On comprend combien il serait dangereux de pratiquer une opération délicate pendant cette période : la moindre secousse involontaire pourrait en compromettre le succès ou provoquer de graves accidents. Il ne faudrait pas en outre oublier qu'à un très-faible degré d'éthérisme, les souvenirs peuvent être abolis sans suspension réelle de la douleur.
L'opéré affirme alors qu'il a perdu tout souvenir ; mais ses paroles ont suffisamment témoigné de ses souffrances au moment où il était opéré.
Cette période d'excitation se manifeste quelquefois au début et toujours à la fin de l'éthérisme, mais avec des caractères différents, dont nous nous occuperons plus loin. Dès qu'elle a lieu, malgré les précautions de l'opérateur, on doit se hâter de la faire disparaître en rendant plus complètes les inspirations d'éther.
La deuxième période, ou celle d'insensibilité, commence. Il n'y a plus alors aucune conscience apparente, ni plus tard aucun souvenir des actes accomplis. La voix et la parole sont abolies, et c'est à peine si une faible contraction musculaire révèle la persistance d'une action nerveuse réflexe et automatique. Ce moment doit être choisi pour pratiquer les opérations de peu de durée. Les ouvertures d'abcès, les ponctions, les excisions simples, les extractions de dents, seront faites instantanément, et l'on cessera sur le champ l'emploi de l'éther.
Dans le cas où les opérations exigent des manœuvres compliquées et un temps plus long, il devient indispensable de soumettre les malades à la troisième période de l'éthérisme, celle où la motilité disparaît. A ce moment les mouvements n'existent plus, à l'exception de ceux de la poitrine et du cœur. Les membres et la tête soulevés retombent inertes, le tronc cède aux forces qui le soulèvent, et les malades peuvent être placés dans quelque position que ce soit; ils n'obéissent plus. qu'aux lois de la pesanteur. On peut prolonger cet état pendant plus d'une heure sans danger,
ÛO ANESTHÉSIE.
en maintenant la régularité de la respiration par l'emploi intermittent de l'éther.
Je ne suppose pas que personne ait jamais vu, pour la première fois, sans un profond sentiment d'anxiété, cette apparente abolition de la vie. On se demande involontairement si la confiance dans l'opérateur est bien fondée; si le corps, immobile sous le scalpel, vit encore, et on attend avec anxiété la', fin de cette émouvante épreuve.
Le spectacle dont on est bientôt témoin fait succéder la confiance et l'admiration aux angoisses dont on éprouvait l'étreinte. Ce corps, que le souffle divin semblait avoir abandonné, se réveille, le sang reparaît aux joues, l'éclat aux yeux, la parole aux lèvres; souvent, en quelques secondes, le malade éclate en expressions bruyantes; il rit, il vous tend les mains, il est heureux. C'est l'expansion confiante d'une ivresse gaie et légère. L'un vous vante votre talent, l'autre vous traite d'ami. Un commerçant voulait nous envoyer cent pièces de vin ; celui-ci se plaint d'avoir été arraché aux rêves les plus doux ; tous se refusent à croire qu'on les a opérés : ils n'ont rien senti, ils ne souffrent pas ; car la douleur tarde souvent longtemps à paraître, et chacun reste parfaitement convaincu des avantages et de l'innocuité de si merveilleux résultats.
• Quelques personnes avaient cru devoir s'abstenir de l'éthérisme dans des cas d'opérations faites sur la tête, sur le cou et dans les régions voisines des organes de la respiration, afin de prévenir tout embarras et toute gêne de cette fonction. Notre pratique a démontré l'exagération de pareilles craintes, et la réussite d'excisions de cancers de la face, de résections des os maxillaires, a fait voir avec quelle facilité on entretenait les inspirations chez des malades dont les lèvres étaient en partie enlevées.
Nous nous sommes abstenu néanmoins de recourir à l'éther dans les ablatious de tumeur de la gorge, alors que du sang pouvait tomber dans les voies aériennes et accroître d'une manière dangereuse les dangers de l'asphyxie.
L'éther sulfurique paraissait donc rester seul en possession de la confiance des hommes de l'art comme l'agent le plus puissant et le moins dangereux en même temps de l'anesthésie.
Quels étaient les inconvénients de réther?Les inspirations de cette substance causaient souvent une certaine ardeur dans la gorge et la poitrine, un peu de toux, quelques crachements, de rares vomissements. Des malades en très-petit nombre, il est vrai
et n'ayant que de légères opérations à subir, ne voulaient pas continuer les inspirations; d'autres avaient des spasmes de la glotte, des contractions plus ou moins violentes des mâchoires, des arrêts très-courts de la respiration. L'odeur de l'éther se faisait sentir plusieurs jours dans l'air expiré. Les vapeurs de cette substance mêlées à l'air atmosphérique pouvaient, dans le cas d'opérations pratiquées à la lumière artificielle, déterminer des détonations. L'éthérisme exigeait quelquefois un temps assez long, et l'on ne parvenait pas toujours à supprimer la période d'excitation.
Ces inconvénients étaient légers sans doute en comparaison des bénéfices de l'insensibilité; on pouvait même les amoindrir et les supprimer en partie par une suffisante expérience ; mais enfin ils existaient, et c'est dans cet état de choses que M. le professeur Simpson, d'Édimbourg, est venu recommander le chloroforme, dont les effets lui ont paru supérieurs à ceux de l'éther.
Le mémoire dans lequel M. Simpson (1) proposait de remplacer l'éther sulfurique par le chloroforme, comme nouvel agent anesthésique,fut présenté à la Société médico-chirurgicale d'Édimbourg le 10 novembre 1847.
Dans ce travail, M. Simpson annonçait que le chloroforme jouissait à très-faible dose d'effets beaucoup plus rapides et plus persistants que l'éther; que l'odeur en était douce et agréable, les inspirations faciles, et qu'il ne provoquait ni toux, ni spasmes, ni période d'excitation. Le moment où commençait l'insensibilité était annoncé par un ronflement plus ou moins bruyant, et les malades soumis à l'action de cette substance n'en avaient éprouvé aucun accident. Il rappelait que le chloroforme ou trichloride de formyle avait été découvert en 1831 par M. Soubeiran, étudié plus tard par MM. Liebig et Dumas, et il indiquait les moyens de l'obtenir par la réaction de l'eau et de l'alcool sur le chlorure de chaux.
Le professeur anglais citait ensuite diverses opérations pratiquées dans la période d'insensibilité produite par le chloroforme, et dont plusieurs confrères, et MM. Dumas et Milne Edwards de l'Académie des sciences, avaient été spectateurs, et il ajoutait en note, à la fin de son mémoire, que ses expériences avaient depuis
(1) J. Simpson, Account oj a new anœsthelic agent, as a subsiitute for sttlphuric Ether in Surgery and Midwifery.
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ce moment porlé sur cinquante personnes sans le plus léger inconvénient.
De tels résultats étaient d'une assez haute importance pour nous engager à en assurer le bénéfice à nos opérés, et la théorie et les faits antérieurs se réunissaient pour confirmer les assertions de M. le professeur Simpson. Nous eûmes recours à l'extrême obligeance de notre savant collègue, M. le professeur Persoz, pour avoir du chloroforme, et cet habile chimiste nous remit immédiatement une certaine quantité de cette substance, préparée et conservée sous l'eau depuis une année.
Ce liquide servit seulement à nos deux premières opérations, et fut ensuite remplacé par un chloroforme plus récent, sortant du même laboratoire. M. Hepp, pharmacien en chef de l'hôpital civil, eut la bonté de nous en donner également de parfaitement rectifié.
Partant de ce principe que les" réactions des corps dont l'ébullition a lieu au-dessous de 100 degrés, s'opèrent spontanément, dans un temps donné, et à la température ambiante des lieux habités, M. Persoz se borne à laisser pendant huit jours dans un vase fermé le mélange de chlorure de chaux, d'eau et d'alcool. Au bout de ce temps le chloroforme est formé, et il reste seulement à le distiller.
Dans nos premiers essais, nous fîmes respirer le chloroforme avec le sac ou vessie de M. Jules Roux, l'éminent chirurgien de la marine, puis sur un mouchoir ou une compresse en cornet, d'après l'expression de M. Vidal (de Cassis), et en dernier lieu nous adoptâmes un appareil confectionné par M. Elser.
Cet appareil, dont je donne ici la figure, se compose de deux pièces principales.
Fie. 1. — Appareil à anesthésic d'Elser (de Strasbourg:).
L'une est destinée à envelopper la bouche et le nez, de manière à permettre au malade de respirer naturellement, sans être trouble par aucune recommandation, ni par aucun changement dans ses habitudes. Cette première pièce présente une soupape d'expira-
ÉTHER ET CHLOROFORME. a3
tion A, et se joint à la deuxième par un pas de vis B dans lequel se trouve la soupape d'inspiration.
La seconde pièce est creuse et composée de deux moitiés de sphère vissées l'une sur l'autre. L'une est percée de trous C pour la pénétration de l'air inspiré. L'autre est surmontée d'une tubulure D, par laquelle on verse le chloroforme pendant le courant de l'opération.
L'appareil, fait en melchior ou en étain, est très-portatif, et se met facilement dans la poche, entier ou dévissé. Je place dans l'intérieur des sphères et au-dessus des trous dont l'une est percée, une tranche mince d'éponge, plongée auparavant dans l'eau chaude et fortement exprimée entre les doigts. Je verse sur cette éponge U grammes environ de chloroforme; je réunis les deux sphères et je fais commencer les inspirations. Celles-ci sont généralement très-bien supportées. Deux suffirent chez un de nos élèves à déterminer un étourdissement très-marqué; sept ou huit, comme l'avait signaléM. Simpson, peuvent amener la perte de connaissance et l'insensibilité, et un de nos malades tomba dans une complète résolution musculaire et fut opéré en soixante-trois secondes, temps que nous eussions pu abréger encore, car l'insensibilité avait été certainement produite en moins de quarante secondes. N'anticipons pas cependant sur les résultats de nos observations. Les faits sont ici le point capital; il sera ensuite facile d'en généraliser les conséquences.
L'étude, sur les animaux, des effets soit immédiats soit consécutifs, du nouvel agent anesthésique sur l'économie, nous conduisit aux remarques suivantes.
Les chiens soumis aux inspirations de chloroforme avaient la tête engagée dans de grands bocaux de verre, contenant une assez grande masse d'air pour entretenir la respiration pendant plusieurs minutes sans aucun malaise. On ne saurait donc attribuer les phénomènes observés à un commencement d'asphyxie par simple défaut d'oxygène. Nous versions U à 5 grammes de chloroforme dans le bocal que l'on plaçait de champ sur une table, et la tète du chien, après avoir été engagée librement dans le vase, était lâchement entourée d'une serviette.
En général, les animaux se débattaient à peine; ils ne jetaient pas de cris comme avec l'élher; ils avaient peu ou pas de salivation; la respiration devenait plus fréquente (quarante inspirations par minute), et les parois du thorax étaient soulevées avec plus d'ampleur. La tête était bientôt agitée de mouvements assez ra-
ANESTIIÉSIE.
pides de flexion et d'extension alternatives; les membres perdaient leur résistance au bout de quarante secondes, et si à ce moment on cessait l'expérience, le chien restait étendu sur le sol dans une immobilité souvent complète. Puis la motilité reparaissant; il s'efforçait de se lever sans y parvenir, il faisait quelques pas, retombant et roulant sur lui-môme comme dans l'ivresse; heurtant les murs, et vacillant de droite et de gauche sans parvenir à se diriger. Un peu plus tard, la coordination et la régularité des mouvements devenaient à chaque instant plus marqués, et en une ou deux minutes toute trace de l'expérience avait disparu.
Lorsque nous faisions inspirer le chloroforme pendant une minute entière, la résolution musculaire était plus profonde, les paupières fermées, la langue pendante, la bouche légèrement couverte de mucosités. La respiration était encore énergique et fréquente au moment où l'on rendait aux poumons l'air ambiant, mais elle diminuait assez vite et spontanément, ainsi que les dernières traces de la motilité, et la persistance anesthésique se prolongeait davantage.
Après une minute et demie d'inspirations de chloroforme, les phénomènes étaient encore plus prononcés. Les mouvements de la poitrine et les battements du cœur révélaient seuls la persistance de la vie ; mais ils faiblissaient d'une manière alarmante, malgré la suspension de l'expérience. Au bout d'une minute d'attente, on apercevait à peine une sorte de frémissement diaphragmatique, et l'on ne pouvait décider d'une manière très-sûre si la mort était réelle ou simplement apparente.
Dans le premier cas l'immobilité persistait et le refroidissement du corps ne laissait bientôt plus de doute sur la gravité du résultat. Dans le second cas, la respiration reparaissait au bout de deux ou trois minutes par des mouvements d'abord presque insensibles, puis d'une plus grande ampleur successive ; les paupières se soulevaient, les membres entraient en action, et après quinze ou vingt minutes de signes d'étonnement et d'ivresse, l'animal avait repris toute sa vigueur et ne paraissait nullement se ressentir du profond danger qu'il avait couru.
On ne saurait accorder trop d'importance au moment où l'emploi du chloroforme doit être cessé, si l'on ne veut pas compromettre la vie. Une seconde décide alors de l'existence, et des effets variables peuvent résulter, soit d'une plus grande quantité de chloroforme, soit de la fréquence et de l'énergie des inspirations, soit de la faiblesse particulière du sujet de l'expérience.
Voulant rendre les élèves de notre clinique témoins de la rapidité avec laquelle les phénomènes anesthésiques étaient produits et se dissipaient, nous répétâmes en leur présence deux des expériences-dont nous venons d'indiquer les résultats.
Expérience Iro. — Un premier chien soumis aux inspirations du chloroforme éprouve un commencement de résolution musculaire à cinquante secondes; la résolution est complète à soixante-quinze, et on cesse de faire respirer le chloroforme à une minute et demie. A ce moment, l'animal a des inspirations rapides (quarante-quatre par minute) et très-énergiques; les parois thoraciques étaient vivement soulevées, le cœur battait avec force; mais en une minute la respiration et le pouls s'alTaihlircnt graduellement et devinrent insensibles. On crut que cette annihilation apparente de la vie allait se dissiper, comme on l'avait vu dans d'autres expériences, mais il n'en fut rien; la chaleur s'abaissa et il ne fut bientôt pjus possible de douter de la réalité de la mort.
Exp. II. — Un autre chien, sur lequel on répéta quelques moments plus tard une expérience toute semblable, y succomba également.
Dans les deux cas que nous venons de rapporter, les animaux avaient été exposés précédemment, l'un une fois, l'autre deux fois l'action du chloroforme.
II devenait important de rechercher si les effets de cette substance offraient une intensité proportionnelle au nombre des anesthésies déjà produites. On sait que l'emploi répété del'éther n'entraîne aucun accident. Je connais plusieurs personnes qui ont été soumises plus de vingt fois à une complète insensibilité en inspirant des vapeurs d'éther, et qui n'ont vu survenir aucun changement appréciable dans leur état de santé.
En était-il de môme du chloroforme?
Nous avons fait inspirer plus de dix fois aux mômes animaux les vapeurs de cette substance, et nous n'avons pas observé qu'ils devinssent plus susceptibles d'en éprouver des effets fâcheux.
Nous devions conclure de ces expériences que le chloroforme employé avec des précautions convenables et dans des limites de temps peu prolongées n'occasionnait pas d'accidents appréciables chez des animaux robustes et bien portants.
L'examen anatomique des chiens qui succombèrent à l'action trop prolongée du chloroforme nous révéla les lésions ordinairement produites par l'asphyxie. La roideur cadavérique élait peu considérable; les méninges et le cerveau injectés; les poumons congestionnes et les gros vaisseaux et le cœur remplis d'un sang noir et caillebotté.
Les faits dont nous allons rapporter les principaux traits ont eu pour témoins de nombreux confrères, parmi lesquels je citerai MM. Goffrcs, Mestre, Joyeux, Dukerley, Boudier, Pastoret, Schneiter, Jacobi, Ruef, Robert, Michel, Strohl, etc., etc.; MM. les internes de l'hôpital, Zeller, Bamberger, Bourguignon, Levy, Kayser, Simon, Gros, Delaulle, Hermann, et la plupart des élèves de nos services. NWs premiers essais commencèrent le 25 novembre, et depuis ce moment nous passâmes peu de jours sans pratiquer une ou plusieurs opérations sur des malades soumis aux inspirations du chloroforme. Au lieu de suivre l'ordre chronologique de nos observations, nous les classerons d'après l'instantanéité et la perfection des effets anesthésiques obtenus, et cette méthode nous permettra d'indiquer d'une manière plus éclairée et plus sûre la raison des différences phénoménales offertes par quelques malades.
Observation Ire. — G..., vingt ans, assez forte constitution, porteur d'un vaste abcès au côté externe de la jambe gauche, est soumis aux inspiration, de chloroforme le 15 décembre 1847. L'éponge de l'appareil de M. Elser avait éte imbibée d'eau chaude, puis fortement exprimée avant de recevoir 6 grammes environ de chloroforme. Le malade respire librement avec l'appareil, se renverse en arrière et perd la sensibilité et le mouvement en cinquante secondes, en laissant entendre un ou deux légers ronfleront». Une large incision es! alors pratiquée sur l'abcès, et l'opération, à partir de la première inspiration de chloroforme, est terminée en soixante-trois secondes. A ce moment, M. le docteur Boudier retire l'appareil ; la face est un peu pâle; le pouls a perdu de sa plénitude et donne soixante-seize pulsations, la respiration nngUix; les membres soulevés retombent sur le lit par leur propre poids. Eu moins d une minuterie malade revient à lui; il n'a rien senti, ne souffre pas; aucune céphalalgie: bon sommeil la nuit suivante; aucune trace persistante de 1 action -le chloroforme. Nous noterons que ce malade était soumis à faction du chloroforme pour la deuxième fois. (Voy. obs. XIII, p. 55.)
Il est important que l'éponge soit exactement traversée par l'air extérieur, pour obtenir des effets anesthésiques très-prompts. Si le malade respire une certaine quantité d'air non chargé de chloroforme la perte de connaissance est retardée. Nous conse.llons, pour éviter ce dernier résultat, d'appliquer l'éponge au devant de la soupape inspiratoire B. (voy. la figure 1). L'espace est dans ce point moins large, et l'éponge, occupant tout le diamètre de la sphère creuse de l'appareil, ne se dérange pas.
• ÉTIIER ET CHLOROFORME. hl
Ons. IL — P..., vingt-quatre ans, forte constitution, atteint d'un décollement des téguments à la région fessière. Soumis aux inspirations de chloroforme le là décembre, avec l'appareil précédent, dans lequel on avait versé quelques gouttes seulement de liquide ; le malade respire avec régularité, sans parler ni faire de mouvements pendant quatre minutes, puis il éloigne l'appareil que tenait M. le docteur Boudier, et dit qu'il a été un moment endormi, mais qu'il s'est ensuite réveillé. On constate que l'air inspiré n'était presque pas chargé île chloroforme ; on ajoute une plus grande quantité de cette substance, et en deux minutes les mouvements, avaient disparu et une incision cruciale des téguments décollés était terminée. Le malade reprend rapidement connaissance en une minute et demie; il ne souffre ni de la poitrine, ni de la tête; l'odeur et la saveur du chloroforme lui ont paru agréables. Aucun crachement, aucune nausée, La première impression qu'il ait ressentie a été une sorte de constriction autour du front. Le pouls, un instant déprimé, se relève, sans changer de fréquence : soixante-seize pulsations. La respiration a peu varié. L'appétit est excellent toute la journée, et le malade n'a ressenti aucune modification appré • ciable dans son état habituel de santé.
Les plus rapides effets d'insensibilité que nous ayons observés furent produits en quarante secondes. Nous croyons cependant que des personnes très-impressionnables pourraient être privées delà conscience de leurs actes dans un temps encore plus court Cinq ou six inspirations de chloroforme, exigeant à peine vinSt à rente secondes, suffiraient, comme l'a dit M. Simpson, pour déterminer un étourdissement complet avec perte de mémoire, et peut-être même un véritable état d'insensibilité.
Obs. HI B..., vingt-sept ans, constitution ordinaire. Ptérygion de l'œil ;:l bTéa Zde ChlOVOf0rme ,C 12 décem^-ec le mie appa l quarts, i excision a dure une minute uh quart- en tout fm;s m- * malade avait repoussé les premières inspirations 'q , Tôt ait l 7h \ mais presque aussitôt il les avait sunnort^ ■ fJ 1 chaudes'
puis les yeux se convulsent en 1, m T ' ' COnSestl0"»^ regard fixe,
-une a itation, aulu Z uvem eut Zs XurT * ^ et retombant par leur pronre noT Pn ■ • mmbreS ineptes
par minute. P P° P ^ ^ U Cent i respiration à vingl-lmt