V. — Incontinence d'urine
Un jeune garçon de treize ans, sortant de la maison de refuge, et peu développé par suite de la misère profonde à laquelle il avait été en proie toute sa vie, fut reçu à la clinique pour y être traité d'une incontinence d'urine qui datait de quelques années. Son incontinence n'était que nocturne, sa vessie parfaitement saine, et il suffit de le faire réveiller toutes les heures pendant quelques nuits, et ensuite à des intervalles un peu plus longs, pour que cet enfant prît l'habitude d'uriner chaque nuit volontairement à plusieurs reprises, et l'incontinence disparut.
M. Civiale a consacré plusieurs articles de la Lancette française à Tétude de l'incontinence d'urine; et il ne nous a pas paru avoir suffisamment distingué cette maladie de la rétention urinaire (2). Quelques-uns des exemples qu'il rapporte ont trait à des personnes qui urinaient par regorgement, et le traitement le plus heureux était le cathétérisme. En vidant complètement la vessie, on faisait disparaître l'irritabilité morbide, dont la tunique musculaire était le siège, et qui déterminait l'incontinence au delà d'une assez faible réplétion. Cet état diffère certainement du regorgement par dilatation extrême de la vessie ; mais il offre néanmoins quelques-uns des caractères qui appartiennent à ce dernier phénomène.
Dans l'incontinence complète, la vessie est vide, et l'urine s'écoule goutte à goutte par l'urèthre aussitôt qu'elle s'échappe des uretères. Dans ce cas, le cathétérisme est inutile et il faut nécessairement recourir à d'autres moyens de traitement.
(1) Clinique de M. le professeur Scdillot, semestre d'hiver 1841-1842, par M. le docteur M. A. Willemin (Gaz. mëd. de Strasbourg, 1842).
(2) Voy. aussi le Traité pratique sur les maladies des organes gênito-unnaires, 3* édition. Paris, 1860, t. III, p. 337.
INCONTINENCE D'URINE. aoa Dans d'autres cas, la vessie est seulement très-irritable ; et, dès qu'elle est légèrement distendue pendant le sommeil, les malades urinent sans s'en apercevoir, ou au milieu de rêves; et il y a incontinence nocturne. Pendant la veille, le besoin d'uriner est perçu, les malades y obéissent, et l'incontinence disparaît; mais lorsque l'urine s'écoule goutte à goutte de la verge et involontairement, et que la vessie est distendue, on doit regarder cet état comme un véritable regorgement urinaire, auquel on reconnaîtrait deux principales causes : une distension extrême de la vessie avec perte de ressort de ce viscère, ou une distension plus faible avec irritabilité. Il est de la plus haute importance de savoir distinguer ces deux états; car autrement, on abandonne souvent sans traitement, comme affectés d'une incontinence incurable, des hommes susceptibles d'une guérison assez prompte, si l'on reconnaît la véritable nature de leur maladie.
Dans les hôpitaux militaires, où les jeunes conscrits simulent quelquefois l'incontinence urinaire, dans le but de se faire exempter du service, il est toujours nécessaire de s'assurer par le cathétérisme si la vessie est saine, et si elle est habituellement vide ou distendue par du liquide. Un exemple dont j'ai été vivement frappé servira à montrer la portée de ce précepte.
Un chirurgien m'ayanl chargé de continuer la visite de ses malades, me recommanda particulièrement l'un d'eux, affecté, me dit-il, d'une fièvre typhoïde contractée à l'hôpital, où il s'était fait admettre comme atteint d'incontinence d'urine. Le malade avait la langue sèche et noire, les dents fuligineuses, une fièvre intense, le faciès profondément altéré; il se plaignait de diarrhée, avait le ventre douloureux et était menacé d'escharcs au sacrum et aux trochanters. Il y avait dans cet ensemble de symptômes quelques signes d'une fièvre typhoïde, mais l'intelligence était parfaitement nette et entière ; le pouls large, tendu et vibrant. L'incontinence d'urine, caractérisée par la sortie goutte à goutte de ce liquide, pouvait être considérée comme la seule cause de la forte odeur urineuse qu'exhalait le malade; cependant cette odeur se retrouvait dans la respiration et dans les sueurs, et je pensai immédiatement avoir plutôt affaire à une fièvre urineuse par distension prolongée de la vessie, qu'à une véritable fièvre typhoïde. En palpant l'abdomen, je reconnus de la matité et une tumeur vésicale saillante à l'hypogastre; j'interrogeai le ' malade sur les causes et sur le développement de son état, et j'appris que, pendant sa jeunesse, il n'avait jamais été affecté
d'incontinence, que l'apparition de celle maladie remontait seulement à deux années, et datait d'une fièvre grave à laquelle il avait été sur le point de succomber. L'incontinence n'avait pas d'abord été complète, et il rendait librement ses urines; mais, pour peu qu'il tardât à obéir à ce besoin, le liquide s'écbappait spontanément. L'embonpoint était cependant revenu ainsi que les forces; mais cette espèce d'incontinence existait encore, quand, élant tombé à la conscription, il s'était l'ait recevoir à l'hôpital pour y être guéri ou réformé.
C'est alors que l'incontinence avait augmenté ; la fièvre s'était déclarée depuis trois semaines, et les saignées, l'acétate d'ammoniaque et les autres moyens thérapeutiques de cet ordre avaient complètement échoué.
J'avais évidemment sous les yeux un exemple d'incontinence par regorgement urinaire, source de tous les accidents; je pris une sonde et je vidai la vessie, distendue par près de 2 litres d'une urine fétide et purulente.
Le malade fut immédiatement soulagé ; mais la vessie et l'organisme étaient trop profondément lésés pour espérer la guérison. Quelques jours plus tard, la mort survint, et l'on put constater une énorme dilatation de la vessie, dont la membrane interne était fongueuse, noirâtre et ramollie. Les uretères avaient quadruplé de volume; le rein droit était converti en une sorte de grande ampoule remplie de pus, et le rein gauche offrait également une remarquable dilatation du bassinet et des calices.
Ce malade avait été, comme on le voit, victime d'une erreur de diagnostic; si l'on eût pris la précaution de le sonder, on eût trouvé la vessie distendue, laissant échapper l'urine par regorgement • et en recourant à des cathétérismes répétés, on eût prévenu la rétention urinaire, la fièvre de résorption, la distension des uretères et des reins, et les accidents mortels qui en furent la suite. Les observations de ce genre ne sont pas très -rares, et elles devraient être toujours présentes à l'esprit des chirurgiens.
V. — De quelques perfectionnements aux opérations d'uréthroplastie (i).
La facilité avec laquelle on remédie aujourd'hui aux rétrécissements de l'urèthre permet de poursuivre l'occlusion des fistules
(1) Extrait du Compte vendu des séances de l'Académie des sciences du 24 octobre 1859.