‹ Contributions a la chirurgieChapitre 18 sur 198 · RESPONSABILITÉ · texte numérisé non relu

RESPONSABILITÉ

Une affaire judiciaire relative au chloroforme, et dans laquelle j'ai figuré comme expert, me paraît propre à lever les derniers doutes des chirurgiens à ce sujet,

M. Kobelt, officier de sauté à Strasbourg, chloroformisu madame Simou et lui enleva successivement trois dents, le 10 juin 1851.

On s'aperçut après l'opération que madame Simon avait succombe. La dose de chloroforme employée avait élé de 3S',75.

Madame Simon était d'une grande susceptibilité nerveuse, et au moment où l'on voulut la faire asseoir pour l'anesthésicr, elle se leva avec exaltation, proféra diverses paroles, fit le tour de sa chambre et fut difficilement calmée. Cependant elle finit par céder aux exhortations qui lui étaient adressées, s'assit, et on lui fît respirer le chloroforme versé sur un mouchoir.

Ses bras tombèrent bientôt le long- de son corps, et le chirurgien, ayant cessé les inhalations, procéda immédiatement à l'extraction des dents.

Pendant ce temps, le mari de la malade, alarmé de l'apparence cadavérique de l'opérée, en fit la remarque à M. Kobclt ; mais ce dernier le rassura et lui dit que cet état allait se dissiper; ou coucha horizontalement madame Simon, on lui aspergea le visage avec de l'eau froide, on lui fit des frictions sur le. front et sur les tempes, mais la mort était réelle et définitive.

M. Kobeit fut poursuivi pour homicide par imprudence, et la cause fut appelée le 5 décembre 1851.

Voici les faits que démontrèrent les expertises médico-légales et les dépositions des témoins :

10 grammes de chloroforme avaient été demandés chez un pharmacien du voisinage, et 3£r,75 avaient seulement été consommés. Ce chloroforme n'était pas très-pur, il contenait de l'alcool et se colorait au contact de l'acide sulfurique.

» de l'agent anesthésique. On n'en suspend l'usage qu'après l'apparition de » la résolution musculaire, lorsque les membres soulevés retombent inertes par » leur propre poids. Le chirurgien commence alors l'opération et fait reprendre » le chloroforme à la moindre trace de mouvement sous l'action de ses instru- » ments.

» L'indication consiste à maintenir cet état d'insensibilité et d'immobilité » sans en exagérer le degré. Avec de l'intelligence et de l'habitude, l'aide ac- » complit cette délicate mission d'après des signes qui le trompent rarement, el » dans tous les cas son erreur ne doit consister qu'à ne pas chlorol'ormiser assez » le malade, et jamais à porter trop loin l'anestliésie. On éloigne la compresse » tant que ne se manifeste aucune contraction musculaire, mais lorsqu'un mou- » veinent de la bouche ou des paupières révèle le retour de la mofilité, on » revient à quelques inspirations de chloroforme, puis on les suspend momenta- » néinent. On écoute la respiration, on cesse lorsqu'elle faiblit pour recom- » iiirncer après.

» Quelquefois on a pu rester fort longtemps sans donner de chloroforme, » dont les effets étaient suffisamment persistants. » (Gazette médicale de Strasbourg du 20 septembre 1851.)

Les inhalations, d'après le témoignage de la servante, se seraient faites en maintenant le mouchoir imbibé de chloroforme à une assez grande distance du visage de la malade, et auraient duré à peine une minute ; les brus seraient tombés sans mouvement et le visage aurait complètement pâli.

Le second témoin dit aussi que le mouchoir avait été tenu écarté de la figure.

M. Kohelt assura qu'il avait soin de laisser toujours les malades respirer librement une certaine quantité d'air pur, et qu'il avait dans ces conditions employé heureusement le chloroforme plusieurs centaines de fois.

L'autopsie révéla tous les signes de l'asphyxie, et le sang analysé renfermait une quantité très-appréciable de chloroforme.

Deux questions me furent posées :

1° La malade a-t-elle succombé à l'action du chloroforme? Réponse : Oui, la chloroformisation a été la cause de la mort. 2° Faut-il accuser de ce résultat l'imprudence et l'impéritie de l'opérateur? Je répondis : 11 n'y a eu ni imprudence ni impéritie coupables, parce que M. Kobelt a suivi une pratique employée et recommandée par des médecins d'une grande considération, dont l'exemple et l'autorité ont dû le rassurer et suffisent pour le mettre à l'abri de tout reproche.

Je demande cependant la permission d'entrer dans quelques détails, pour rassurer l'opinion publique et montrer que la science n'est pas restée impuissante devant les dangers révélés par l'emploi du chloroforme, et qu'elle a découvert les moyens de les conjurer.

Tous les jours on remplace les procédés de l'art par d'autres procédés plus efficaces et moins périlleux. Telle est la voie du progrès, et ce sont les accidents survenus qui activent les recherches et conduisent à des résultats plus heureux. L'emploi du chloroforme ne pouvait échapper à cette loi de perfectionnement, et la grande voix de l'expérience proclame chaque jour de nouvelles précautions a prendre et de nouvelles ressources à appliquer. M. Kobelt a suivi un procédé que l'on croyait bon et qui avait réussi plusieurs centaines de fois. M. Kobelt n'est donc pas coupable, mais il est important de prouver que le mode de chloroformisation auquel il a eu recours est vicieux, et qu'il faut l'abandonner si l'on veut se mettre à l'abri de malheurs semblables à celui qu'il a eu à déplorer. Deux méthodes distinctes se partagent l'emploi du chloroforme. L'une exige peu de temps et une très-petite quantité de l'agent anesthésique. Il suffit, pour produire l'insensibilité, de rendre les inhalations concentrées. Le malade respire peu d'air atmosphérique, et si l'on continue l'action du chloroforme sans tenir compte de la gêne respiratoire et de l'agitation des mouvements, un ronflement caractéristique se fait bientôt entendre et indique que la sensibilité et la conscience ont disparu.

Ce sont là, sans doute, de grands avantages; mais ils sont compensés par d'inévitables dangers. Quelques personnes, plus irritables et plus susceptibles, sont frappées d'asphyxie ou de syncope et succombent, dans le cas particulièremeni ou on les chloroforme assises. Ces exemples de terminaisons funestes sont très rares et véritablement exceptionnels, mais ils ont inspiré une terreur légitime à quelques-uns de nos confrères, qui, n'en connaissant pas la cause, n'ont plus ose chloroformiscr leurs malades. Je serais de leur avis, si l'on ne possédait pas les moyens d'éviter de si regrettables accidents. Mais ces moyens existent et consti-

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