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VIII. — De la supériorité du chloroforme comme agent

anesthésique (1).

M. Pétrequin, dont le caractère et les travaux sont si justement appréciés, a communique à l'Académie des sciences (séance du h décembre 1865). une note intitulée : L'éthérisation et la chirurgie lyonnaise, pour servir à l histoire de l'anesthésie chirurgicale en France.

C'est un plaidoyer en faveur de l'éther contre le chloroforme, et M. Velpeau y a répondu avec toute l'autorité de sa haute expérience. Nous n'aurions rien ajouté à ce jugement s'il nous avait paru accepté; mais la chirurgie lyonnaise, comme la nomme M. Pétrequin, ne se croit pas seulement en possession de la vérité, elle croit l'avoir découverte et tient à honneur de la répandre et de la faire triompher.

Ces prétentions ne sont pas fondées.

Personne n'a contesté les admirables avantages de l'anesthésie éthérique. Tous les chirurgiens l'ont vantée, applaudie et pratiquée. Quels seraient, dès lors, les droits de revendication de l'école lyonnaise? On se servirait, à Lyon, d'éther pur, rectifié, à 62 et 63 degrés. Mais M. Élie de Beaomont a immédiatement remarqué que M.. C. Jackson avait été le premier à recommander l'emploi d'un éther parfaitement pur et très-concentré.

M. Hepp, pharmacien en chef de l'hospice civil de Strasbourg, nous a toujours donné de l'éther d'une pureté absolue, d'une densité de 0,723 à 15 degrés, sans traces d'alcool. Agité avec parties égales d'eau distillée, cet éther ne perd pas au delà de 1/10° dé son volume. Les degrés aréométriques de 62 et 63 du commerce

(1) Communication à l'Académie des sciences, 29 janvier 18C6, Comptes rendus, t. LXVI.

ne valent rigoureusement que 60 et 61 degrés, et correspondent à des densités de 0,735 et 0,731. De pareils éthers cèdent à l'eau distillée, mêlée à volumes égaux, jusqu'à 12 et 14 pour 100 en raison de l'alcool qu'ils contiennent. M. Hepp exclut l'aréomètre pour estimer l'éther qu'il nous fournit; mas si l'on se servait de cet instrument, il faudrait exiger de l'éther ayant 65 degrés, l'éther à 60 degrés renfermant jusqu'à 6 et 8 pour 100 d'alcool. L'éther de l'hospice civil de Strasbourg marque 65 degrés. 1

Ces détails prouvent, de la manière la plus positive, que nous avons constamment employé à nos cliniques de l'éther au moins aussi pur que celui de Lyon. En outre, M. Pétrequin aurait pu lire, dans mon mémoire sur V Insensibilité produite par le chloroforme et par l'éther (1), une série d'expériences dans lesquelles je mêlais directement à l'éther des proportions variables d'alcool, pour démontrer que la période d'excitation était produite par ce dernier agent. Nous avions expérimenté et abandonné l'emploi du sac de M. J. Roux, de Toulon, dans lequel on enferme la tête du malade, et nous avions étudié avec le plus grand soin les différents modes d'éthérisation.

Nous étions, comme on le voit, parfaitement édifié sur les conditions et les avantages de l'emploi de l'éther, lorsque M. Simpson* communiqua, le 10 novembre 1847, à la Société médico-chirurgicale d'Edimbourg, son mémoire sur le chloroforme. Nous fîmes usage, le 15 novembre 1847, de ce nouvel anesthésique sur l'homme après de nombreux essais sur les animaux.

Si nous avons donné la préférence au chloroforme, comme Simpson, Roux, Velpeau et la plupart des chirurgiens de l'Europe et de l'Amérique, ce n'est pas par ignorance de ses dangers. S'il est vrai, disons-nous (1848), que des accidents ont été provoqués par l'éther, on ne saurait se dissimuler que l'usage du chloroforme entre des mains inhabiles en fera courir de beaucoup plus grands (loc. cit., p. 105).

A l'Académie des sciences (Comptes rendus de l'Acad., 6 décembre 1847) comme à l'Académie de médecine [Bulletin de l'Acad. deméd., 31 octobre 1848) et à la Société de chirurgie, Bulletin de la Soc. de chir., 4 novembre 1851), nous proclamions la grave responsabilité à laquelle exposaient les inhalations chloroformiques, et nous soutenions les trois propositions suivantes,

(1) In-8°, chez J. C. Baillicre. Paris, 1848.

122 ANESTHRSIK.

que nous prenions pour épigraphe d'une de nos publications (1).

1° Chloroformer est un art qui exige une attention de tous les moments, beaucoup d'habileté et d'expérience;

2° Toutes les fois qu'on a recours au chloroforme, la question de vie ou de mort se trouve posée ;

3° Le chloroforme pur et bien employé ne tue jamais.

Velpeau a déclaré, devant l'Académie, qu'il avait chloroformé, depuis plus de quinze ans, plusieurs milliers de malades sans avoir jamais eu la douleur d'en perdre un seul. Les mêmes succès ont été observés à nos cliniques civile et militaire, quoique nous ayons fait usage du chloroforme avec la plus grande hardiesse, en toutes circonstances et à tous les âges, sans admettre la possibilité d'idiosyncrasies réfractaires à cet agent.

Pour prétendre que le chloroforme pur et bien employé peut être suivi de mort et foudroyer les malades malgré toutes les précautions, il faudrait que ce terrible accident fût arrivé aux partisans les plus déclarés de la chloroformisation, et lorsque l'expérience montre leur pratique exempte de mortalité, tandis que celle des praticiens peu exercés en fournit les exemples les plus fréquents, on est forcé de voir dans ce résultat autre chose qu'un simple hasard.

Nous ne nous sommes pas borné à affirmer des formules arbitraires. En indiquant le danger, nous donnions en même temps les moyens de l'éviter.

Il faut, disions-nous, veiller avant tout à la liberté de la respiration et rendre les inhalations intermittentes, afin d'en prévenir les effets progressifs vraiment périlleux.

Le chloroforme possède la remarquable propriété de continuer son action sur l'économie après la cessation de son emploi. Nous avions montré, en 1848, que la mort pouvait frapper des animaux chloroformés, dont la respiration et la circulation ne semblaient ni suspendues ni compromises, et qui succombaient néanmoins abandonnés à l'air libre, malgré la suspension des inhalations chloroformiques. L'indication était évidente, il fallait interrompre les inspirations anesthésiques avant la résolution musculaire et en surveiller les effels.

Ces simples précautions, bien comprises et bien appliquées, assurent l'innocuité du chloroforme, que nos collègues de l'armée ont employé avec le plus grand succès dans les conditions les plus défavorables.

(1) In-8°, Baillière. Paris, 1852.

M. Lustreman, médecin principal et professeur au Val-de- Grâce, m'a remis une note des plus instructives à ce sujet. « Pendant la campagne d'Orient, dit cet habile chirurgien, j'ai chloroformé des blessés épuisés par le scorbut, la diarrhée, la fièvre traumatique, les suppurations abondantes et prolongées de la pourriture d'hôpital. Ces pauvres moribonds, envoyés de Crimée à Constantinople, plaçaient dans une amputation tardive leur dernière chance de salut. Tous demandaient à être endormis. Je n'eus qu'à me féliciter d'avoir cédé à leurs instances. Plusieurs ont guéri. Pas un n'a éprouvé le moindre accident imputable au chloroforme. J'ajouterai qu'ils étaient anesthésiés dans leur lit, portés à la salle d'opérations, amputés, pansés avec la lenteur que commandait une disposition exceptionnelle aux hémorrhagies, reportés dans leur lit, sans que la chloroformisation fût un instant suspendue. Ainsi, même dans le cas où la vie semble prête à s'éteindre, une anesthésie complète peut être prolongée longtemps sans danger (1). »

Il ne saurait donc rester aucun doute sur la possibilité de conjurer les dangers du chloroforme. Si l'on demande pourquoi nous continuons à l'employer et à en recommander l'usage de préférence à l'éther, nous dirons, comme Velpeau : « Le chloroforme agit plus vite, plus sûrement, et donne un calme et un sommeil plus complets. »

La rapidité et la persistance de l'anesthésie chloroformique en sont la supériorité. Le réveil en est lent et silencieux, celui de l'élher, rapide, indiscret et compromettant. Avec le chloroforme, on peut agir par surprise et pratiquer sur les yeux, la face, à l'intérieur de la bouche, etc., une foule d'opérations impossibles avec l'éther, dont les effets passagers sont cependant assez longs à obtenir.

L'anesthésie chloroformique, prompte, facile et persistante, ajoute donc aux ressources et à la puissance de la chirurgie, sans en diminuer la sécurité.

L'art s'élève et progresse en surmontant les difficultés; il s'arrête et rétrograde, s'il cède à la peine d'en triompher.

(1) Voyez ma Médecine opératoire, 3e édit., t. Ier, p. 19, 1865.

ANEST11ÉSIE.

A M. le rédacteur en chef de la Gazette hebdomadaire.

Mon cher monsieur Dechambre,

M. Pétrequin, après une année de silence, a repris son plaidoyer en faveur de l'éther comme agent anesthésique (2).

J'ai déjà combattu ses conclusions, et je ne répondrais plus aux reproches et aux accusations qu'il a dirigés contre moi, si je n'espérais apporter dans ce débat quelques nouveaux enseignements.

J'ai commencé par employer l'éther comme tous les chirurgiens {De l'éthérisation et des opérations sans douleur; Gaz. méd. de Strasbourg, 20 février 1847), et ce n'est qu'après une expérience comparative prolongée que je l'ai abandonné pour le chloroforme, et je disais cependant, il y a dix-neuf ans, à l'Académie de médecine (Bull, de l'Acad. imp. de méd., t. XIV, p. 249 et 250, année 1848) :

1° Toutes les fois qu'on a recours au chloroforme, la question de vie ou de mort se trouve posée.

Je n'en dissimulais pas, comme on le voit, les dangers, et, pour prévenir de périlleuses expériences, j'ajoutais :

2° Chloroformiser est un art qui exige une attention de tous les instants et beaucoup d'habileté et d'expérience.

Dans ces conditions, je ne craignais pas de déclarer que :

3° Le chloroforme pur et bien employé ne tue jamais.

M. Pétrequin prétend « que ces sentences magistrales ne » sont pas plus vraies pour être répétées en 1866, et qu'elles sont » devenues moins soutenables. »

Comment M. Pétrequin n'est-il pas frappé de la persistance des convictions de ses adversaires! Voilà des chirurgiens, parmi lesquels on compte Velpeau, qui, depuis vingt ans, ne cessent d'employer journellement le chloroforme, et qui auraient ainsi fait preuve d'un aveuglement aussi complet.

Est-ce probable et admissible?

M. Pétrequin ne conteste pas mes deux premières propositions, mais il attaque avec la plus grande vivacité la troisième :

(1) Lettre à M. Dcclmmbrc, 15 mars 1867. Gazette hebomadairc de médecine,

(2) Gazette hebdomadaire, n08 1, 5, 6. 1867.

Le chloroforme pur et bien employé ne tue jamais. Essayons, cependant, de la défendre. Les impuretés du chloroforme ne sont pas dangereuses, dit-il, comme l'ont prouvé les recherches des chimistes les plus habiles !

M. Pétrequin reconnaît pourtant qu'on peut « trouver dans » le chloroforme de l'alcool, de l'eau chlorée, de l'acide hypo- » chloreux et chlorhydrique, de l'éther, des huiles hydrocarbo- » nées, de l'aldéhyde et des substances fixes. »

Pense-t-il donc que ces substances soient inertes? Nous avons démontré qu'il suffisait d'un peu d'alcool ajouté à l'éther pour déterminer une période d'excitation de la plus grande violence. La toux, les vomissements, sont incontestablement plus fréquents avec du chloroforme depuis longtemps préparé ou mal préparé. En outre, on a admis que certaines huiles chlorées, encore peu connues dans leur composition, pouvaient être vénéneuses, et il est évident que les acides hypochloreux et chlorhydrique sont très-irritants. L'expérience des personnes chargées de l'anesthésie chirurgicale ne peut-elle pas se trouver dès lors en défaut et troublée par des phénomènes insolites? Nous nous étonnons, au reste, d'être obligé d'insister sur de pareilles remarques. La médecine, comme la chirurgie, ont pour devoir d'employer des médicaments de la plus grande pureté, et, comme je n'ai attribué à l'impureté du chloroforme aucun des cas de mort qui ont été publiés, M. Pétrequin avouera que cette discussion était au moins inutile, et qu'il a fait nécessairement fausse route en soutenant que les impuretés du chloroforme étaient sans danger.

Reste notre dernière proposition: Le chloroforme bien employé ne tue jamais.

Ici la discussion devient sérieuse. Est-il vrai qu'on ne possède aucun moyen de faire- usage du chloroforme sans exposer les malades à une mort inévitable? Est-il vrai que ce fatal résultat tienne à des causes tellement insaisissables qu'aucune précaution ne puisse ni les prévenir ni les combattre? M. Pétrequin l'affirme. Mais comment ne voit-il pas que, si ses craintes étaient fondées, il ne rencontrerait plus depuis longtemps de conlradicLeurs? Comment parvient-il à s'expliquer l'innocuité du chloroforme dans certaines villes, dans certains services, dans la pratique de certains chirurgiens? Velpeau ne lui a-t-il pas appris qu'il n'avait jamais perdu un malade? A Strasbourg, M. Elser, auquel, à mon exemple, tous les opérateurs, à de rares exceptions près, confient leurs chloroformisations, a répété cette opération qua-

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