C. SÉDILLOT
A une époque (1835) où les chirurgiens français Boyer, Dupuytren, Roux, Lisfranc, etc. , repoussaient, à l'exemple de Desault et de toute l'Académie de chirurgie, l'emploi des machines dans le traitement des luxations, nous avons combattu cette doctrine et ramené l'art à une plus juste appréciation de sa puissance et de ses ressources.
Les machines, disait-on, sont excessivement dangereuses par les forces incalculables qu'elles déploient. Nous avons soutenu et prouvé que ce reproche n'était pas fondé et qu'il s'appliquait en réalité aux efforts simultanés de plusieurs aides.
Il nous a suffi, pour réhabiliter l'usage des poulies, d'y ajouter un dynamomètre, signalant à chacun des moments de la réduction le degré des forces mises en œuvre et devenues facilement appréciables.
Nous avons pu établir par des démonstrations cliniques et expérimentales le mode d'action et la puissance de nos appareils. C'était ramener sur ce point la chirurgie française dans la voie duprogrès. Aujourd'hui la tradition, longtemps interrompue, s'est renouée, et grâce aux remarquables développements des arts mécaniques, on arrive à perfectionner les machines dont l'antiquité nous offrait déjà des modèles et dont elle avait si heureusement posé les indications. Les mains du chirurgien resteront toujours sans doute le moyen le plus doux et le plus favorable de réduire les luxations; mais contre les déplacements anciens et réfracta.res, les machines offrent des procédés auxquels on ne saurait renoncer sans déchéance.
Contrairement au précepte et à l'usage d'entourer de bandages contentifs les jointures dont les déplacements étaient réduits, alin
SEDILLOT.
d'en prévenir la récidive, nous avons montré qu'il fallait les supprimer, et que la simple position des membres dans une situation opposée à celle qu'ils avaient présentée au moment de la luxation mettait à l'abri, le plus ordinairement, de tonte crainte de récidive C'était faire disparaître les graves et nombreuses complications déterminées trop souvent par l'application de bandages inutiles et dangereux.
L'inflammation, l'ulcération, la gangrène, l'immobilité complète ou incomplète des articulations, l'induration persistante des parties molles, étaient évitées, et des guérisons rapides avec conservation des mouvements et des forces de la jointure, étaient fa-
pilement obtenues. , U flexion de l'avanl-bras sur le bras suffit parfattement a maintenir la réduction de la luxation du eoude en arrière. Comùt apophyse eoronoide pourrait-elle glisser au-dessous et n ire de ta poul.e numérale qui lui oppose un plan perpend utai Un pareil déplacement exigerait un violent ellort on ta u ù ; de tous les muscles étendus du bras à l'avaut-bras. Non vols vu cependant des chirurgiens des plus renommes placer Z ^longitudinale en arrière du bras et de l'olécrtae pour pmnêcher le déplacement de ce dernier.
Une s ntple bande de toile ou de caoutchouc passant sous le L et se croisant sur l'épaule correspondante rempbrait parement les ind cations, dans le cas où les muscles et les hga- ™rSeraient relâchés ou rompus à un degré extraorduunre. Peu ai observé no exemple sur le flls de M. R..., officier pm- • Te, mutable de l'hôpital militaire de Strasbourg, âge de eu, C1pal comptable P eo arrière. La iaxilé êtatt s,
0U "ï ;ou oouvait L* l'avanl-bras sur le bras en arriére grande qu on p va.t en e ^
Saus aucun effo.t. Cepcuda -
^7^^ anuecs arait "
del'acromion,ne pourra plus se luxer.
Dans les déplacements du fémur en haut et en dehors (luxation fémoro-iliaque), mettez la cuisse dans l'extension, l'abduction et la rotation en dehors, et la luxation ne pourra plus se reproduire.
Les bandages contentifs des jointures conservés quinze à vingt jours sous le prétexte d'éviter les récidives et de favoriser la cicatrisation des ligaments ne sont indiqués que dans des circonstances exceptionnelles.
Avant nos travaux, on méconnaissait en France les luxations de l'épaule en arrière ou dans la fosse sous-épineuse (1° sousacromio-épineuse et 2° sous-épineuse de notre classification), et l'on n'avait pas anatomiquement déterminé avec précision les différents sièges des luxations humérales. Nous les avons toutes ramenées à deux grandes divisions : 1° luxations en avant, et 2° en arrière, et nous avons donné une nouvelle indication curative aussi simple qu'importante en recommandant de tourner le membre dans la rotation en dedans pour les premières, et dans la rotation en dehors pour les deuxièmes.
Il est indispensable de toujours placer les membres luxés dans la situation la plus favorable au relâchement des ligaments. Autrement on s'expose à exercer inutilement des efforts d'extension très-considérables sur les portions ligamenteuses encore intactes, tandis qu'un simple changement de rotation peut amener sur-le-champ la réduction.
Nous avons mis hors de doute la réalité de la luxation isolée de l'extrémité supérieure du cubitus sans déplacement du radius.
On arguait de l'anatomie pathologique des luxations anciennes et complètes de l'humérus pour admettre la fréquence des luxations primitivement incomplètes de cet os, et l'on possédait peu de caractères anatomiques propres à faire distinguer les luxations fémorales traumatiques des congénitales et des spontanées (provoquées par des arthrites chroniques). On avait peu étudié les déformations osseuses à la suite des luxations non réduites, et l'on exphquait mal les pseudarthroses consécutives aux déplacements articulaires tendant à la reconstitution des formes normales. Nos recherches, comme on le verra, ont contribué à jeter un grand jour sur ces questions.
LUXATION DU UKAS
La facilité de la réduction des luxations récentes sous 1 JDlluence des anesthésiques avait fait supposer qu'on ne serait plus Xé de recourir aux moufles. L'expérience n'a pas confirme
°Tqueélque degré que soit portée l'abolition de la moti.ité, on voit les contractions musculaires se réveiller avec énergte pandant les efforts de l'extension, et il serait extrêmement dangereux, comme nous avons en plusieurs fois l'occasion de le signale, de vouloir en triompher par une anesthés.e plus P'ofoode
Les difficultés de la réduction ne proviennent pas seulement des résistances musculaires. Les brides fibreuses et les adhèrent opposent souvent de trés-grands obstacles, et « ^
chines reste indiqué. L'extension contmne, pratique avec des
bandes de caoutchouc, donne également des succès (1 . Les sections sous-entanées, dans certams cas, «PP^»"
traitement des luxations, avaient déjà été mises en usage en ml
par le professeur Gerdy.
ioterrogeons notre époqoe, nous voyons qu ^
rencontré aucun exemple dan sa Ion ne ^ d
cine, p. 56. sciences)* Voy. Gazette médicale de Parts,
(2) Lu à l'Institut (Académie des sciences;. v
(4) A. Cooncr, JVafld d« luxations.
cinq, parmi lesquels deux seulement ont à peine été entrevus par lui.
On pourrait croire que les signes et le traitement des luxations du bras en [arrière sont choses si évidentes et si faciles, qu'il a semblé inutile de s'en occuper longuement. Il n'en est pas ainsi, leur étude est restée très-incomplète et très-négligée, et le fait que je rapporte va nous en fournir la preuve.
Notre observation paraîtra, je crois, intéressante sous plusieurs rapports; elle montre une luxation de l'épaule, méconnue par un grand nombre de chirurgiens d'une expérience et d'un savoir incontestables ; elle fait voir que les préceptes de l'école, relatifs aux luxations anciennes, sont trop exclusifs, puisqu'ils interdisent toute tentative de réduction au bout de trois semaines ou un mois, tandis que nous sommes parvenu à réduire sans le moindre accident une luxation existant depuis plus d'une année. D'autres particularités également remarquables la recommandent : d'une part, l'inefficacité des "moyens ordinaires d'extension et de contre-extension, et la supériorité du nouveau bandage que j'ai employé; de l'autre, la réhabilitation des poulies, dont l'action est continue, graduée, progressive ou permanente, sans oscillations et sans secousses, avantages que ne peut jamais offrir la traction confiée à des aides. On avait abandonné les poulies sur le reproche de déployer des forces qu'il était impossible de calculer (1) et j'ai soumis ces mômes forces à des moyens exacts d'appréciation. On doit s'étonner qu'une telle modification, aussi simple qu'elle est importante, n'ait pas été faite depuis longtemps, et que l'on ne se soit pas occupé des moyens de mesurer le degré des efforts employés; on posséderait aujourd'hui un tableau indicatif des forces de traction appliquées au corps humain, et malgré l'inégalité des résistances musculaires individuelles, et les différences résultant du mode d'application des puissances, on saurait quel a été, dans des circonstances données, le degré de traction capable de déterminer de graves accidents, tels que la rupture de la peau, des muscles, des cordons vasculaires et nerveux dont on a rapporté des exemples, et ce serait d'une évidente utilité. Enfin, j'appelle l'attention sur un appareil nouveau qui m'a servi à maintenir la luxation réduite, sans aucune gêne pour les mouvements ou la nutrition du membre.
J'ai mis sous les yeux de l'Académie les modèles de l'épaule,
(1) Boycr, Chirurgie, t. IV.
m LUXATION DU BRAS
moulée en plâtre avant et après la réduction de la luxation (1), et des dessins qui représentent les différentes pièces de l'appareil en place et séparées.
Histoire de ta maladie. — M. Gauthcrol, serrurier à Paris, âgé de quarante et un ans, de petite stature, niais fort et bien portant, était sujet depuis son enfance à un genre d'hallucinations très-fàchcux ; on l'entendait souvent, pendant son sommeil, se plaindre, gémir ou pousser des accents de fureur, et si l'on parlait alors à haute voix pour le réveiller, ou qu'on le touchât, il s'imaginait avoir devant lui l'ennemi ou le voleur représenté dans ses rêves, et l'on risquait d'être saisi et maltraité avant d'avoir pu se faire reconnaître. Le 15 octobre 1831, M. Gautherot, surpris dans cet état par un de ses cousins, qui venait d'entrer brusquement dans sa chambre, se précipita sur lui ; on accourt, on s'empare des bras du dormeur, et pendant cette courte lutte l'épaule droite fut luxée; par quel mouvement, par quel effort; personne ne put se le rappeler ; mais dès que M. Gautherot fut revenu à lui-même, il se plaignit de très-vives douleurs dans tout le bras, et principalement vers l'épaule; les mouvements de cette partie étaient impossibles, et un médecin fut immédiatement appelé.
A son arrivée, le docteur ***, médecin ordinaire de la maison, crut reconnaître une fracture de l'omoplate ; mais parla seulement du déchirement de quelques fibres musculaires. 11 rassura le malade en disant qu'il ne fallait que du temps pour rendre la guérison complète, et lorsque les douleurs furent un peu calmées, il appliqua le bandage de Desault pour la fracture de la clavicule (c esl au moins ce que j'ai conclu de la description qui m'en a été faite). Une serviette avait été placée sous l'aisselle, l'avant-bras était fléchi sur la poitrine, et des tours de bande fortement serrés rapprochaient le bras du tronc, passaient sur l'épaule et maintenaient l'appareil.
M. Gautherot s'était toujours inquiété des plus légères blessures; ujaigagea son médecin à réunir quelques confrères en consultation; mais M. *** jugea l'accident trop simple pour faire prendre une telle précaution, et ses paroles tranquillisèrent complètement le malade, qui avait une confiance entière en M. ***, auquel il devait déjà plusieurs guérisons.
Le bandage resta appliqué cinq semaines. A cette époque, du pus ayant traversé les pièces de l'appareil, le membre fut mis à nu, et l'on vit que la pression avait déterminé l'ulcération de la face interne du bras et du point opposé de la poitrine. Tous les mouvements du membre, depuis les phalanges jusqu'à l'épaule, étaient abolis, et les moindres tentatives de flexion ou d'élévation causaient des douleurs aussi vives qu'au premier moment de l'accident. L'exercice, disait M. **% devait remédier à cet état et le faire disparaître. Chaque jour, on imprimait quelques mouvements à l'épaule, que l'on couvrait de frictions, dembrocations; chaque jour, même persévérance du médecin dans l'emploi de ces remèdes, même patience du malade à les supporter.
Cinq mois se passèrent ainsi, le membre était très-amaigri, les mouvements
(1) M. Delcstrc avait voulu se charger de l'exécution de ces deux plâtres, dont il a pris lui-même l'empreinte sur le malade.
de l'avaut-bras peu étendus, la mobilité des doigts incomplète. Ce fut alors qu'un jeune étudiant en médecine, ayant vu le liras par hasard, confia à M. qu'il croyait reconnaître une luxation, et l'engagea à s'éclairer de nouveaux avis ; relie idée jetée à l'aventure se confirma dans l'esprit du blessé par l'insuccès du traitement, et commença pour lui une vie de doute et de perplexité, qui le réduisirent bientôt au dernier degré de découragement. Consultant tour à leur les chirurgiens les plus distingués de la capitale, il n'observait aucun accord dans leurs jugements ; selon les uns il existait une luxation du bras en liant el en arrière, et ici les avis se divisaient ; plusieurs prononçaient la perte irrévocable des mouvements du bras, quelques-uns moins sévères jugeaient à la vérité la réduction impossible, mais ils laissaient espérer que, le bras s'accoutumant avec h temps à sa nouvelle position, finirait par acquérir un peu de mobilité ; deux ou trois ne condamnaient pas l'avenir, et un seul offrait de tenter la réduction, mais son avis n'était pas écouté, car un confrère venait de déclarer qu'il ne répondrait pas de la vie du malade à la suite d'un pareil essai. En opposition à ces jugements en étaient d'autres, appuyés de l'autorité d'un chirurgien d'un grand nom; celui-ci avait certifié, par consultation signée, que le liras n'était luxé, ni fracturé, mais le siège d'une maladie inflammatoire dont le traitement exigeait les émollients, des applications réitérées de sangsues, et ensuite les moxas. Un chirurgien-major de la garde nationale prétendit même, au conseil de réforme où M. G... avait été appelé, que l'épaule était parfaitement saine et que la gêne des mouvements était simulée.
Ainsi ballotté entre des convictions contraires, ne rencontrant que le cloute là où il s'attendait à trouver des certitudes, présentant aux hommes de l'art une même lésion, et la voyant expliquée diversement, M. G.... perdait le goût des affaires, s'abandonnait au chagrin, fuyait sa famille et ses amis, et poursuivait dans de nouvelles consultations quelques lueurs d'espoir.
Vers les premiers jours de juin 1832, M. G.... s'était tout à fait confié aux conseils du docteur Clément, qui avait diagnostiqué une luxation de l'épaule, et avait fait comprendre au blessé qu'avant tout essai de réduction il fallait assouplir les parties, étendre et favoriser le jeu des muscles, dont quelques-uns étaient roides et saillants comme des cordes; une notable amélioration était résultée de L'usage des douches, des bains répétés, de mouvements méthodiquement dirigés et d'autres moyens semblables. Cependant M. G..., tout entier à l'idée de sa guérison, continuait à demander de nouveaux avis; il me fut amené dans le mois d'oclobre 1832 par un de mes amis, M. Ollivier, et l'examen du membre me permit de constater les dispositions suivantes :
Signes des luxations de l'épaule en arrière. — On sait que dans l'état normal l'épine de l'omoplate et la clavicule forment deux lignes obliques, l'une el l'autre situées dans un même plan horizontal, et réunies vers le sommet de 1 angle que forme leur direction par l'acromion, auquel on peut assigner dans ce p<"ut un ponce el demi environ de largeur. Si l'on examine ave,- soin la race l",?;l'T"'"n l'epaule, on peut suivre dans sa longueur l'épine ,1e l'omoplate m est l„ ligne la plus saillant,, de celle région; les doigls appuyés sur le boni
postérieur de l'acromion s'engagenl facllemeni sous celle éminence, surtoul
orsque le bras est tourné en supination. Dans la rotation du membre en sens