II. — De la rétention des liquides normaux et pathologiques
La rétention des liquides est un des plus graves complications de la chirurgie, et mérite d'être considérée dans ses effets locaux, immédiats et mécaniques, ou éloignés, secondaires et consécutifs. Ces derniers rentrent à ce titre dans l'étude des intoxications.
Les liquides dont la rétention est la plus fréquente sont le sang, la sérosité et le pus dans des conditions très-variées de quantité et de qualité.
Le moï rétention préjuge un écoulement antérieur plus ou moins libre; mais pour envisager ta question de la manière la plus générale, noua en étendrons le sens et l'appliquerons à toutes I6& collections ouvertes ou closes.
Une différence de nocuité très-remarquable sépare les unes dés autres. Les liquides soustraits au contact de l'air et enfermés clans des cavités fermées agissent seulement, dans le plus grand nombre des cas, comme corps étrangers. Ceux exposes à l'air s'altèrent et deviennent des causes d'infections putrides
souvent mortelles.
Les effets mécaniques des collections liquides : épanchements sanguins, abcès, kystes séreux, infiltrations, etc., s exphquenl par la compression et l'étranglement dont nous nous sommes déjà occupé. La gêne et l'arrêt de la circulation capillaire, l'œdème, le gonflement, l'Induration, la douleur, l'ulcération, la gangrène en sont les conséquences habituelles, avec une foule de degrés dépendant du siège, de la nature, du volume, de 1 aeu.le des accidents, de l'état de santé ot d'impfessioiinab.litc des malades Un abcès dahs le voisinage de la glotte amène la mort par suffocation; l'accumulation de la synovie dans une jointure enflammée produit par distension des douleurs atroces; 1 urine accumulée menace l'urèlhrc et la vessie de rupture.
Mais le danger des rétentions, par la compression mccamqu qu elles exercent, est surtout remarquable dans les plaies dont
RETENTION DES LtQUIDES. 7
on tente la réunion $M des bandages d'occlusion, des agglutinatifs et des sutures. Le sang et la sérosité, retenus sotis la peau et dans la profondeur des I issus, compriment de dedans en dehors toutes les parties environnantes, les écartent, les enflamment, en empêchent l'adhésion, et font échouer la réunion en déterminant en outre, dans le plus grand nombre de cas, des effets infectieux ou de résorption. C'est après l'ablation des tumeurs, les amputations et toutes les opérations produisant des surfaces inégales, anfractuedses et plus ou moins excoriées, que ces accidents s'observent. Pour les éviter, Baudens se servait d "éponges et d'ampoules de caoutchouc remplies d'air pour maintenir dans un contact permanent les plaies dont il cherchait l'adhésion; mais on ne peut toujours parvenir à ce résultat, qui est même impossible dans les amputations par exemple, en raison de la présence de l'os au centre du moignon.
Ces effets rentrent dans l'étude des étranglements, et nous pouvons les appeler primitifs; mais il en est de secondaires, dont le danger est plus considérable encore et qui dépèndent de l'altération des liquides retenus dans les plaies^ On ne doit négliger aucun soin pour en faciliter l'issue. La position, les ouvertures artificielles, les tubes et les canules métalliques percées de trous, si fréquemment employés par les anciens et que M. Ghassaignac a cherché à remplacer par des drains (tubes de caoutchouc vulcanisé percés dé trous), les compressions partielles, les injections et les lavages avec des liqueurs antiseptiques, sont parfaitement indiqués.
Nous ne saurions trop répéter que le meilleur moyen d'assurer la réussite des opérations est d'entretenir le libre écoulement des liquides. C'est à cette règle, érigée en doctrine, que nous attribuons une grande part dans la diminution de là mortalité des opérés, la rapidité des guérisons, la plus grande innocuité de la chirurgie, et l'adoption d'une foule de procédés nouveaux dont il eût été impossible, avant la diffusion de ces idées, de faire accepter la proposition.
Nous avions soutenu, daiiS hos travaux sur la gastrolomië, que les épanchëhïents pérltohéaux étaient le principal danger des blessures de l'abdomen, et l'on avait trouvé cëtle assertion exagérée. Eh voyant aujourd'hui d'habiles ovariotohiiâteâ laver et éponger le péritoine, ët engager dan a le petit bassin de leurs opérées des sondes de gomme élastique pour extraire par aspiration les liquides épanchés, non pas une ibis, mais à plu-
sieurs reprises, pendant la durée de la cure, on est obligé de se rendre à l'évidence et d'accepter l'indication capitale de prévenir partout et toujours l'accumulation et la rétention des liquides, et d'éviter ainsi les accidents, souvent funestes, qu'entraînent leur présence et leur décomposition.
Par une erreur inconcevable, des chirurgiens d'une certaine réputation avaient soutenu un moment que le pus, liquide crémeux, sans odeur, légèrement consistant, était le meilleur modificateur des plaies et qu'il fallait leur en conserver le contact.
Nos recherches et nos expériences ont mis fin à cette erreur. Ne voit-on pas tous les jours le pus traverser les tissus, les muscles, les aponévroses, les intestins, l'utérus, le vagin, la vessie, les plèvres et les bronches, pénétrer dans les articulations, amener d'affreux désordres et la mort.
Les globules de pus, largement lavés à l'eau distillée, sans aucune décomposition chimique, sans altération, sans odeur et injectés dans les veines, déterminent des abcès pulmonaires métastatiques (1), malgré leur ressemblance avec les globules blancs du sang (leucocytes) auxquels on les a assimilés.
Le pus est donc en réalité un liquide très-dangereux, qui menace sans cesse d'imminentes complications, et dont il faut assurer le libre écoulement avec une vive attention, si l'on veut se mettre à l'abri des accidents les plus redoutables.
Nous rendrons cette doctrine plus évidente encore en étudiant les intoxications dont la stagnation du pus est une des causes le
plus habituelles.
Les accidents locaux et mécaniques de l'étranglement et de la rétention du pus, de la sérosité et du sang, ont, comme nous venons de le voir, une grande importance, mais leur gravité tient surtout aux intoxications dont ils sont la cause et dont il nous reste à parler.
Les liquides déposés et retenus dans les plaies sont promptement altérés, deviennent septiques, putrides et infectieux. De là des érysipèles, des phlébites, des angioleucites, des mfillrat.ons d'abord œdémateuses, puis purulentes et gangréneuses, qui s'étendent et provoquent des complications générales, soit immédiates soit consécutives, mais toujours menaçantes pour la vie.
L'infection est lente ou rapide, légère ou foudroyante, selon la nature, le degré et la quantité des matières toxiques.
(1) Voyez notre Traité de l'infection purulente. Paris, 1849.