LES DEUX CERCLES ENSEMBLE
Il n'est pas mort, il n'est pas mor\ î
Il t*a laissé ses frères,
Il t'a laissé ses enfants :
Ils seront les remparts de tes épaules.
Il n'est pas mort, il n'est pas mort î
Après ces lamentations funèbres, les adjaaïz (vieilles femmes) s'emparèrent du cadavre, le lavèrent soigneusement, lui mirent du cam[)hre et du coton dans toutes les ouvertures naturelles, et Tenveloppèrent dans un blanc linceul arrosé avec de Teau du puits de Zem-Zem et parfumé de benjoin.
Quatre parents du mort soulevèrent alors par les quatnî coins le tapis sur lecpiel il était étendu oi prirent le chemin du cimetière, précédés [)arriniâm, les marabouts, les tolbas, et suivis par les assistants ; les [uemiers chantant d'une voix grave :
« 11 n'y a qu'un seul Dieu I »
Les derniers ré|»ondant ensend)le :
<( Et notre seigneur Mohammed est Tenvoyé de.hieu !
La résignation avait jH)ur un moment calmé tous les dèsesi)oirs, et |)as un cri, |)as un sanglot ne, troubla ces prières connnunes, ces professions de la foi du défunt ipie répétait |)Our lui la pieuse assemblée. ^
Arrivés au cimelièn», les porteurs déposèrent leur fardeau sacré sur le bord d<' la fosse, et notre saint imàm, après s'être placé à colé du mort, (Mitouré par les marabouts, cria d'une voix forte et sonore le saint cl djenaza (la priénî de reiitcrreuK^nt) :
« Louange à l)i(»u (pii fait mourir et (|ui fait vivre ;
>» Louange à celui qui ressuscite les morts ;
»tyestà lui (|ue revitnit tout honneur, toute grand(Mir ; c'est à lui seul (pi'apparliennent le comniandement (;t la puissance. Il est au-dessus de tout !
» Que la prière soit aussi sur le prophète Mohammed,
sur ses parents, sur ses amis ! mon Dieu, veillez sur eux et accordez-leur votre miséricorde comme vous Tavez accordée à Ibrahim et aux siens, car c'est à vous qu'appartiennent et la gloire et les louanges I
» mon Dieu, Salah était votre adorateur, le fils de votre esclave ; c'est vous qui Taviez créé, qui lui aviez accordé les biens dont il a joui ; c'est vous qui l'avez fait mourir, et c'est vous qui devez le ressusciter !
» Vous êtes le mieux instruit de ses secrets et de ses dispositions antérieures.
» Nous venons ici intercéder pour lui, ô mon Dieu ! délivrez-le des désagréments de la tombe et des feux de l'enfer ; pardonnez-lui ; accordez-lui votre miséricorde ; faites que la place qu'il doit occuper soit honorable ét spacieuse ; lavez-le avec de l'eau, de la neige et de la grêle, et purifiez-Ie de ses péchés comme on purifie une robe blanche des impuretés qui ont pu la souiller. Donnez-lui une habitation meilleure que la sienne, des parents meilleurs que les siens et une épouse plus parfaite que la sienne. S'il était bon, rendez-le meilleur ; s'il était méchant, pardonnez-lui ses méchancetés ; ô mon Dieu, il s'est réfugié chez vous, et vous êtes le meilleur des refuges! C'est un pauvre qui a été trouver votre munificence, et vous êtes troj) riche pour le châtier et le faire souffrir.
» mon Dieu, fortifiez la voix de Salah au moment où il vous rendra compte de ses actions, et ne lui infligez pas de peine au-dessus de ses forces! Nous vous le demandons par l'intercession de votre Prophète, de tous vos anges et de tous vos saints.
» Amin I »
Amin ! dirent les assistants en faisant la génuflexion.
« mon Dieu, reprit l'imam, pardonnez à nos morts, à nos vivants, h ceux de nous qui sont présents, à ceux de nous qui sont absents, à nos petits, à nos grands; pardonnez à nos pères, à tous nos devanciers, ainsi qu'à tous les musulmans et musulmanes !
y> Ceux que vous faites revivre, faites-les revivre dans
la foi, et que ceux d'entre nous que vous faites mourir meurent vrais croyants.
» Préparez-nous à une bonne mort; que cette mort nous donne le repos et la faveur de vous voir I
» Amin I »
Cette prière terminée, pendant que les tolbas disaient le salât el-mokteâat, on descendit le cadavre dans la fosse, la figure tournée du côté de la Mekke ; on Vy enchâssa avec de larges pierres, et chaque assistant se fit honneur de lui jeter un peu de terre. Les fossoyeurs nivelèrent enfin la tombe et, pour la protéger contre les hyènes et les chacals, la recouvrirent de buissons épineux.
C'était le moment du retour, et tout le monde reprenait le chemin du douar, moins quelques femmes amies ou parentes du défunt, qui, pleines de douleur, incUnées sur sa tombe, lui parlaient, le questionnaient, lui faisaient des adieux, comme s'il eût pu les entendre.
Mais les tolbas et les marabouts s'écrièrent:
« Allons, les femmes, retirez-vous avec la confiance en Dieu, et laissez le mort s'arranger tranquillement avec Azraïl^*^ Cessez vos pleurs et vos lamentations; c'est un crime de se révolter contre Tordre de Dieu, et la mort est un ordre de Dieu. Quoi I nous accepterions la volonté de Dieu quand elle nous apporte la joie, et nous la refuserions quand elle nous apporte le chagrin 1 Allons, vos cris sont une impiété. »
Elles comprirent ces paroles, et, les mains sur les yeux, sortirent du cimetière, mais en se retournant à chaque pas, pour crier leurs derniers adieux à celui qu'elles ne reverront qu'au jour du jugement.
Arrivés au douar, les parents de Salah nous réunirent au repas des funérailles, firent servir aux pauvres une immense diffa, et porter à la mosquée de Metlily des plats de kouskoussou, destinés aux tolbas et aux nécessiteux.
(I) Axnul est l'ange de la mort. AuMitdt qu'on homme a renda le dernier foopir AzraU est euTojé par Dien poar établir la balance des bonnes et des maDraiset aoiions do défànt.
Oiiel(|ues jotirs <le re|>os en famille nous avaient [ail oublier nos fatigues, et nous nous disposions à conduire nos marchandises sur les marchés des Ueni Mzab, (|uand nous apprîmes larrivèî à Metlily des délégués des Chambetel-Mahdy, (|ui venaient faire la justice avec nous pour la dïa du chàambi uiaraudeur, (|ue Cheggueun avait tué pendant la nuit, lorsque nous nous rendions à Gueléa. — I/alTaire fut porlée «levant notre kadi Sid el-Bachir, (|ui après avoir entendu les deux [)arties, nous donna gain de cause, et prononça ainsi son jugement:
« Cet homme est venu pendant la nuit |)0ur voler la caravane ; — il a été tué ; — on ne vous doit |)oint le prix du sang, car, d'après la loi du Prophète, le voleur de nuit doit mourir. » •
Nos adversaires se rendirent sans niurnuires à cette décision, et l'allaire ainsi jugée n'a en rien altéré les bonnes relations des Chambet el-Mahdy et de leurs frères de Gueléa. »
Ces lamnitalioiis. (îii le remarquera, olTroui les analogies les plus ^xrandes avec les oî'lèl>res race ri de la Corse dont notre ami M. Frédéric Ortoli ]uvpare une édition complète.
Les cérémonies, It^s riU-s |)articuliers à ces lamentations sont les mêmes dans les deux pays : l««s femmes se réunissent, et celle d'entre elles qui possède le plus de talent oratoire, improvise — sur la tomhe mortuaire en Kabylie, sur le lit de mort en Corse — un cliant plaintif, inteiTompu, par intervalles, de lamentations générales, où l'on exalte les (pialités du défunt en exprimant les regrets ([no cause sa \)orU\
Les lamentations ou rorrri de la (^>^se se di\'i ".ent t.'U deux classes l)i»Mi distiiicles : le rurrru de ni'.a't naturelle rt. le cocrro de mort viol(Mit«'. L" i)rrmi('r ressomlile à ci^liii dont nous venons de donn(T un échantillon kal»yle ; la df)uleur, l'amertume et les regrets y tiennent trmte la i)lace. Le second est sauva re, emporté, d'une force et parfois d'une irrandeur terrible. C'est un spectacle curieux ({Ue de voir ces lomm«'S rangées autour du défunt (jut? Ton vient de rapporter assassiné, sarrachant b-s cheveux et' poussant (les cris de désesî)oir. l/imi)rovisatric<» commence sur un mode Irislo et plaintif, r«tp[)ortant les (pialités du défunt, son courage, son honnét"té, avec beaucou[) d'art. Puis c't^st le récit de la mort, le crime laissé impuni, la honte qui rejaillit sur la famille et les prr)ches, la vengeance (lu'il faut exercer sur le
meurtrier et sa famille. La douleur et la rage secouent la poitrine de la \'i3cifératrice et des assistants, et Ton comprend presque la vi^ndeita corse ou arabe en entendant un vocero de mort violente.
Les lamentations funèbres eu elles-mêmes ont existé chez presque tous les peuples. On en voit des scènes reproduites sur des bas-reliefs antiquos. De nos jours on ne les rencontre plus guère qu'en Corse et en Al«;érie. Connues des Irlandais les lamentations ont cessé d'être do coutume de[)uis la terrible lamine de 1848-49.
En Trlando, los improvisatrices étaient de vieilles femmes désignées sous le nom de Qioinors ou Kccncrs, du nom du chant funèbre ou Caoine^ et elles aUaient devant le corps pour chanter les vertus du décédé. Parlant de ces lamentations funèbres, Lady Morgan {T1w^yild Insh Girlj dit :
« The Cdoine^ or funeral song, was composed by the File of the departed, set to music by one of his oirfîdcfjh^ aud sung over the grave ])y the rncfisaidc or rhapsodist, who accompanied his « song of the tomb » willi the mourning murmur ol'his harp, while the infirior order of minstrels at intervais miugled their deep-toned chorus with the strain of grief, and the sighs oi* lamenting relatives breathed in unison to the tuuolul sorrow. Thus was the € stones of his lame, » raised over the remains of tlie Irish chief with a ceremony resembling that with which the deatli of tlie Trojan hero was lamented :
A taclanchobj chair attend arcntnd, With j)l^iintice sighs and music's sohmn soiind.
But the singular cérémonies of the Irish funeral, which are eveu still in a certain degree extant, may be traced to a remotor anti(iuity than (irecian origin : for the pathetic lamentation of David for tlie l'riend of his soul, and the condamatio breathed over the Phœnician Dido, lias no faint coïncidence to tlie Coione, or funeral song of the Irish. y
En Italie, on trouvait également des lamentations funèbres au siècle dernier. Les invasions françaises les ont fait presque disparaître.