B. CONTES
Bien que nous ne donnions ici que très peu de contes proprement dits, nous ne voulons pas laisser passer ce chapitre sans dire quelques mots des collections de contes arabes publiés jusqu'à présent. Ces collections ne sont pas nombreuses : Les MiÙe et une Nuits, les Contes arabes de Guill. Spitta-Bey, les Contes kabyles de M. J. ilivière.
Des premiers nous ne pouvons que les citer ; chacun sait qu'ils sont loin d'être des contes de source populaire, et que les récits des Mille et une Nuits ne sont que des adaptations, des imitations ou des traductions de contes ou nouvelles littéraires qui ont peu à faire ici. Les contes arabes de M. Guill. Spitta-Bey sont des plus intéressants, mais ne viennent pas de l'Algérie, recueillis qu'ils ont été dans la vallée du Nil. Nous nous étendrons davantage sur les contes kabyles,
L'Arabe et le Kabyle, comme tous les peuples enfants, aiment excessivement les récits merveilleux et les contes facétieux. Le soir venu, que faire dans le gourbi du montagnard ou sous les tentes des tribus ? Rien, si ce n'est raconter des histoires, ou redire la dernière chanson du barde de la contrée. On n'y manque pas, et des heures entières, les histoires extraordinaires et les mélodieuses chansons vont leur train.
Les contes, oomme partout, sont nombrenz et reproduisent tons les thèmes légendaires des contes européens ou indiens: Les Voleurs rusés ; les Deux Frères — le conte si connu d'Hérodote et que M. Maspéro il retrouvé dans l'Egypte d'il y a six mille ans; — les Mensonges] la Fille de la Marâtre; la Flûte merveilleuse qui oblige à danser ; la Femme gut, allant chercher un trésor, fait croire à son fils idiot qu'il pleut des crêpes et des beignets, et nombre d'autres qu'il serait trop long de citer, mais où dominent les contes d'ogres, d'ogresses, de génies, les questions énigmatiques pour lesquelles les Arabes semblent avoir un faible, et aussi les randonnées ou récits qui n'en finissent pas, dans lesquels on s'adresse au soleil, au nuage, au vent, à la montagne, au rat, au chat, etc., pour obtenir la chose la plus insignifiante du monde. Les contes kabyles de M. J. Rivière seraient de véritables modèles à donner de la fidélité avec laquelle la leçon populaire doit être respectée et reproduite, si souvent ils ne devenaient quasi inintelligibles. La classification, par contre, est arbitraire et défectueuse au possible ; il est presque impossible de trouver ce qu'on peut désirer dans l'ouvrage. Espérons que bientôt quelque amateur zélé nous dotera d'un autre ouvrage sur les Arabes de la plaine, du désert et des villes.
ligions
€ Les uns, comme les Babeaa, les Gaessan et une partie des Kodâa, étaient chrétiens ;
« Les autres, comme les Homnays, les Béni Kenanet, Béni Haret, Beni Kaab et les Koudat, étaient juifs ;
« D'autres, comme les Tamimer, étaient madjoncia, adorateurs du feu et des astres ;
« D'autres, avec les Koraïches qui gardaient les clefs de la Kaaba, étaient djahelia, idolâtres.
« Les Beni Hanifa adoraient une immense idole en pâte ; mais on raconte qu'ils mangèrent leur dieu dans un temps de famine.
(!) La géoértl E. Danmai et A. de Gbaneel : Le grand Désert, to^, M. Léty» Pa«
Légendes Arabes sur l'époque anti-islamique.
€ Le culte des pierres était enfin particoliw aux Beni Ismaïl.
« Parmi les Djahelia, il n'était pas ^nn chef de famille qui n'eût dans sa tente ou dans sa maison ses divinités protectrices qa'il saluait, les dernières en sortant et les premières en entrant.
« Dans la Konba de la Mekke et aux environs, s'élevaient en outre trois cent soixante idoles, dont chacune présidait à l'un des trois cent soixante jours de l'année arabe.
« Le culte des idoles est né dans le monde du regret des vivants pour les morts. On raconte que Jakout, laouk el Nesrane, fils d'Adam s'étaient retirés dans la solitude, loin de leurs frères et de leurs sœurs, pour se consacrer entièrement à Dieu.
« Jakout étant mort, laouk et Nesrane, par l'insinuation du démon, pétrirent son effigie en cuivre mêlé de plomb et la placèrent dans leur temple, pour avoir sous les yeux un constant souvenir de celui qu'ils pleuraient. Quand le Seigneur les eut à leur tour appelés, leurs enfants firent pour eux ce qu'ils avaient fait pour leur frère, et peu à peu les générations suivantes confondirent dans une adoration commune leurs ancêtres et le vrai Dieu et perdirent enfin les traces et la tradition de la religion primitive.
« Sidna Nohheu (NUfe) s'éleva contre eux ; mais sa voix ne fut point écoutée, et le déluge vint qui détruisit les idolâtres et enfouit les idoles sous le sable. Quelque temps après, cependant, le démon les déterra et les offrit aux peuples nouveaux, qui presque tous les adorèrent.
« Ce fut alors que la Kaâba s'en peupla, et que chaque Arabe eut son dieu domestique.
« Plus tard, deux hommes de la Mekke, Omar et ben Yahia Bou-Keudâa, étant allés en Syrie, virent les Amalek^*^ se prosterner devant des statues et leur demander
(i) L'Ecriture ne nomme que trois fils d'Adam, Caîn, Abel et Seth ; mais elle ajonte : « Depuis la naissance de Seth» Adam Técat encore hait cents ans, et il ent des fils et des iUles. > (Genèse, V, 4.)
(3) Q 7 a ici une erreur géographicpie . — Les Amalécitei habitaient le sod de la Pa« iMtine, qui, il est mi, confinait par le nord à la Syrie.
de la ploie. — Donnez-nous donc un de vos dieox, dirent les voyageurs, car, de tous les pays, le nôtre est celui où il pleut le moins souvent.
« On se rendit à leurs prières, et on leur fit présent d'Habal, idole en pierre rouge, représentant un homme que les Koraïches placèrent au centre de leur Kaâba, et que Ton invoquait en temps de sécheresse.
€ Ce fut également de Syrie que furent apportées à la Mekke les statues appelées Assafan et Naylat, dont Tune figurait un homme et l'autre une femme. »
Les premiers qui adorèrent les pierres furent les Beni Ismaïl. — Inquiétés aux environs de la Mekke et forcés de se disperser, chaque émigrant emporta quelques pierres du pays natal, et, dans le nouveau lieu de sa station, fit autour d'elles les cérémonies religieuses qu'ils pratiquaient jadis autour de la Kaâba. — Ce culte, comme celui des mages, dégénéra promptement en idolâtrie, et les descendants d'Ibrahim s'égarèrent dans les ténèbres.
« Notre seigneur Mohammed n'eut pas seulement â détruire les erreurs des Djahelia, il eut encore à déraciner leurs mœurs, leur usages, leurs superstitions.
« Ainsi, lorsqu'un homme mourait, son fils aîné jetait un vêtement sur la femme de cet homme et lui succédait, sMl le voulait, dans ses droits de mari. La femme lui déplaisait-elle, il la cédait à l'un de ses frères, moyennant une dot nouvelle. Cet usage qui faisait les enfants héritiers de la femme de leur père se nommait Nikak el Mek. »
Croyances des anciens sur le Nord de l'Afrique.
A en croire les auteurs antérieurs à Pline et Pline loimême, la région qui s'étendait au Sud des Gétules renfermait les peuplades les plus extraordinaires et les plus merveilleuses qu'il fût possible d'imaginer. Bien qu'il y ait lieu de s'étonner qu'un homme de l'intelligence du célèbre
encyclopédiste romain, ait pu donner dans le fratras d'erreurs, de préjugés et de superstitions que bien souvent il rapporte avec le plus grand sérieux, nous devons pourtant lui savoir bien gré de nous avoir conservé dans ses écrits ces traces lointaines des croyances des peuples passés, jalons posés sur la route et d'une grande utilité pour les études comparées. Car sans Pline, Strabon et quelques autres, que saurions-nous de l'antiquité en beaucoup de points? Certes, peu de choses. Grâce à eux, nous savons que les moins étranges des peuples de l'Afrique, gazouillaient comme les oiseaux, que d'autres étaient sans pieds, sans sexe ou sans tête. Quelques-uns étaient androgynes. Les Blemmyes étaient acéphales ; leur bouche, leur nez; étaient sur leur poitrine. Ainsi que les Satyres, les iEgipans avaient des pieds de bouc. D'autres peuplades n'avaient pour bouche qu'un petit orifice circulaire muni d'une trompe à l'aide de laquelle ils aspiraient l'eau et les graines de millet dont ils faisaient leur nourriture. Les Himantopodes se traînaient et rampaient à l'aide de courroies qui terminaient leurs cuisses. Et à côté de ces singulières populations vivaient la licorne, le scorpion ailé, le sphynx, le crocote à voix humaine, le serpent à deux têtes, le basilic et le catoplebas. Les plantes étaient des simples merveilleux ou des poisons terribles et les pierres précieuses jouissaient de propriétés magiques 1 1 1
Légende du Libérateur de TÂiriqae.
Les Arabes ont beaucoup de foi dans les prophéties que tous les marabouts célèbres n'ont jamais manqué de faire. Ainsi l'arrivée des Français en Algérie et l'établissement de leur domination étaient annoncés depuis bien longtemps déjà, quand nos troupes ont débarqué à Alger en <830. Mais les Français ne doivent pas toujours rester les maîtres du pays. Un libérateur viendra les chasser. Ce
sera le Moul-elrSaa (le maître de rheure, le dominateur da moment), sur lequel ou n'est pas trop fixé, même parmi les tolba et les eulêma.
Ce qui est sûr pour les Arabes, c'est que le Moul-el- Saa, après avoir chassé les Français, leur succédera dans le Gouvernement du pays. Il régnera cinq, sept ou neuf ans. Puis de nouvelles calamités viendront fondre sur l'Afrique. On verra paraître les Jadjoudjaoumadjoudja (!) peuple innombrable de sauvages que Sidna-Kornin a enfermés entre deux montagnes de pierres et qu'il a scellés sous un grand couvercle de fer. Ce couvercle, que le temps rouille de plus en plus, finira par céder sous l'effort des captifs qui se répandront par toute l'Afrique, dévastant tout sur leur passage. D'un trait, leurs légions tariront les lacs et les fleuves ; ils dévoreront l'herbe des champs et les fruits des vergers ; ils transformeront l'Afrique en un vaste désert ; puis Jésus descendra sur la terre et massacrera à son tour les Jadjoudjaoumadjoudja. Il régnera dans toute sa gloire, et bientôt ira mourir à la Mecque ; la race humame cessera de se reproduire et la fin du monde arrivera.
(Cf. V Univers pittoresque; Algérie.)
Les anges Haront et Kanmt.
Lorsque Dieu eut la pensée de peupler la terre par des hommes, les Anges y firent quelques objections auxquelles un sentiment de jalousie n'était pas étranger ; car ils redoutaient de voir les affections du Très-Haut s'étendre à d'autres êtres qu'aux habitants du Ciel. Le Tout-Puissant ne s'arrêta pas à leurs paroles et la terre s'anima bientôt par Tavénement de notre espèce. Voulant même donner une leçon aux opposants, le Seigneur les réunit un jour et leur montrant des herbes, des arbres, des insectes et des animaux, il leur en demanda le nom. Mais aucun des
Anges ne put répondre à cette question de l'Etemel, par cette raison qu'ils ignoraient ces noms. Dieu appela alors Adam qui désigna chaque chose et chaque être par son nom, grâce au don des langues qu'il avait reçu de son Créateur. Les Anges n'en furent que plus froissés que par le passé, il faut le dire.
Or, au temps d'Esdris — l'Enoch de la Bible — il arriva que le bruit des' actions honteuses des hommes monta jusqu'aux oreilles des Anges qui, indignés, dirent au Seigneur : « Ce sont donc là les êtres que tu as tirés du néant et que tu as placés sur la terre I Vois comme ils obéissent à la loi que tu leur as donnée I »
Aussi bon que Tout-Puissant, l'Etemel leur répondit : € N'allez point parler en mal des hommes. Si je vous avais envoyés sur la planète des hommes avec l'organisation qui leur est propre, vous n'auriez pu éviter leurs erreurs et leurs fautes.
— Grand Dieu I s'écrièrent les anges ; il n'est pas dans notre nature de jamais pouvoir vous désobéir.
— Eh bieni dit le Seigneur; choisissez deux des plus saints d'entre vous et je les ferai descendre sur la terre pour les mettre à l'épreuve. »
Les anges acceptèrent, et leur choix tomba sur Aza et Azama, les plus parfaits des légions célestes et les plus enflammés de l'amour du divin Maître.
Le Très-Haut leur donna donc les aptitudes et les facultés humaines, changea leurs noms en ceux de Harout et Marout et les fit descendre sur la terre, leur ordonnant d'exercer sur les hommes une autorité équitable, leur défendant le polythéisme, le vin, l'incontinence et le meurtre, hors le cas de légitime défense.
Pendant le jour, ces deux anges s'appliquaient à juger les différends des mortels ; et, lorsque le soir était venu, ils prononçaient le nom secret de Dieu pour remonter au ciel : car leurs ailes avaient perdu leur ancienne puissance et il leur fallait l'efficacité de ce mot redoutable pour s'élever dans les airs.
Mais un mois s'était à peine écoulé depuis que Harout
et Mâront avaient quitté le ciel, que leur vertu était déjà ébranlée; quelques-uns assurent même qu'elle chancela dès le premier jour. Voici à quelle occasion :
Une jeune femme nommée Zahra se présenta à leur tribunal pour plaider contre son mari ; c'était la plus belle parmi toutes les femmes qui faisaient l'ornement de la Perse, et de plus, elle était reine. Les anges Marout et Harout ne purent la voir sans se sentir émus jusqu'au fond du cœur. Le plus expansif dit à son compagnon :
« Vous n'éprouvez donc pas le trouble que je ressens T
— Si I répondit l'autre.»
Avec des juges aussi bien disposés, il va sans dire qu'il fallut que la reine Zahra gagnât son procès, bien que son mari eût la raison de son côté.
La passion prenant le dessus chez les anges prévaricateurs, ils en vinrent à solliciter la belle Zahra de répondre à l'amour qu'elle leur avait inspiré. Mais elle refusa de les écouter et sortit. La passion croissant toujours, Harout et Marout renouvelèrent leurs instances le lendemain et éprouvèrent un nouveau refus. Et Comme ils revenaient à la charge le troisième jour, Zahra leur dit :
« Je ne vous écouterai qu'à cette condition que vous boirez du vin, vous tuerez quelqu'un ou vous adorerez l'idole qui est l'objet de mon culte.
— belle Zahra ! répondirent les deux anges, vous nous demandez quelque chose d'impossible, car Dieu notre maître nous a défendu ces trois choses. »
Cependant l'amour dominait de plus en plus dans leurs cœurs, si bien que lorsque Zahra se représenta devant eux, cette fois avec une coupe de vin dans sa main blanche et potelée, ils renouvelèrent encore leurs instances. La reine y répondit en renouvelant ses propositions.
L'amour réghait désormais en maître dans ces cœurs subjugués qui n'avaient plus rien des anges. 11 ne s'agissait plus que de trouver un moyen quelconque pour capituler avec la conscience.
Le plus subtil des deu^ tint ce discours à son compagnon;
« Certes, c'est un bien grand crime qne d'adresser des prières à d'autres qu'à Dieu; c'en est encore un très grand que de tuer un homme. Mais tremper les lèvres dans cette coupe, c'est assurément le moindre des péchés que le Tout-Puissant nous a défendus. D ailleurs, notre divin Maître est si miséricordieux I »
Et, là-dessus, ils vidèrent la coupe. Quand ils eurent bu, ils oublièrent la chasteté encore plus facilement qu'ils n'avaient oublié l'abstinence de la liqueur proscrite.
Or, par hasard, un homme les vit pendant cette deuxième infraction, et le malheur voulut que ce fût le mari de Zahra.
Ne voulant pas que leur honte fût rendue publique, Harout et Marout tuèrent ce témoin dangereux.
Enfin, ils franchirent ce degré qui les séparait encore de la plus énorme des transgressions et ils adorèrent l'idole!
Mais avant de céder à leurs sollicitations, Zahra avait obtenu d'eux, outre le gain de son procès, la connaissance du nom sacré de l'Eternel à l'aide duquel Harout et Marout retournaient au ciel chaque soir. Une fois en possession de ce précieux secret, elle s'était élevée dans les airs jusqu'à la régioa céleste.
Le Seigneur la jugeant moins dangereuse dans le ciel que sur la terre, en fit la planète Vénus, que les Arabes appellent Zahra, à cause d'elle.
Mais quand Harout et Marout voulurent remonter le soir au firmament, ainsi qu'ils en avaient l'habitude, ils se trouvèrent frappés d'impuissance et leurs pieds ne purent se détacher de la terre. Profondément navrés de celte déchéance, ils allèrent raconter au Prophète Esdris ce qui était arrivé, en le priant d'intercéder pour eux auprès de l'Eternel.
« Nous savons, lui dirent-ils, que le culte que vous adressez personnellement à Dieu est aussi puissant que celui que lui rendent tous les habitants de la terre réunis. »
Esdris consentit à être leur intercesseur, et Dieu, à la
considération du prophète, permit aux anges de choisir leur châtiment sur la terre ou dans l'autre monde. Sachant que le ciel est éternel et que la terre doit flnir, Harout et Marout choisirent notre monde pour le lieu de leur punition.
C'est à Babel (Babylone), à l'endroit même où l'orgueil des hommes fut si humilié autrefois, que les deux anges subissent le châtiment de leurs péchés.
Leur peine, qui doit durer jusqu'au jugement dernier, est terrible. Suivant les uns, ils sont suspendus par les cheveux; suivant d'autres, ils sont frappés et déchirés par des barres de fer. Un homme qui était allé à eux pour apprendre la magie, les a vus suspendus par les pieds ; leurs yeux bleus, si beaux jadis, sortaient hideusement de leurs orbites ; leur peau, autrefois si blanche, était devenue aussi noire que celle du démon. Il n'y avait entre la pointe de leurs cheveux et l'eau coulant au-dessous d'eux qu'une distance de quatre doigts, et cependant ils sont toujours torturés par une soif ardente.
Cet homme s'écria en les voyant:
« Il n'y a de Dieu que Dieu I
— Qui êtes-vous ? dirent les anges Harout et Marout, en entendant ces paroles.
— Un être appartenant à la race des hommes.
— De quelle nation ?
— De celle de Mahomet.
— Hé quoi I Mahomet a donc accompli sa mission î
— Oui, flt l'homme.
— Dieu soit loué, exclamèrent les deux anges.
— D'où vient votre allégresse ?
— De ce que Maliomet est le prophète des derniers temps et que la fin de notre supplice approche. »
(Légende populaire rapportée aussi par les commentateurs du Coran, El-Kassin en particulier.)
Voici ce que dit le Coran au chapitre u, au sujet de ces deux auges :
96... < Ils enseignent aux hommes la magie et la science qui avait été donnée aux deux anges de Babylone, Harout et Marout.
Ceux-ci n^înstrnisaient personne dans leur art sans dire : Nons sommes la tentation ; prends garde de devenir infidèle. Les hommes apprenaient d'eux les moyens de semer la désunion entre rhomme et la femme, mais les anges n'attaquaient personne sans la permission de Dieu. Cependant les homlnes apprenaient ce qui leur était nuisible et non pas ce qui pouvait leur être avantageux ; et ils savaient que celui qui avait acheté cet art était déshérité de toute part dans la vie future, vil prix que celui pour lequel ils ont livré leurs âmes, s'ils l'eussent su I »
Sur une amulette trouvée en 1832 dans un cimetière musulman d'Alger, on trouve gravés dans les angles et à la bordure de la planchette qui forme cette amulette les noms suivants :
Gabriel, Michel, Asrafil, Azraïl; Marauty ffarout] Yadjoudj, Madjouty.
La légende des anges Marout et Harout reproduit un récit curieux que Kennedy a recueilli en Irlande sous une forme identique à un conte du Nord de la France (cf. Loys Brueyre, Contes populaires de la Grande-Bretagne, p. 332 ; Henry Carnoy, Littéra^ ture orale de la Picardie^ p. 134), c'est celui d'un moinejobsédé par le démon qui ne consent à le laisser en paix que sous cette condition qu'il choisira entre ces trois péchés : s'enivrer, tuer un homme ou déshonorer la fenmie de son voisin. Bien entendu qu'entre les trois péchés, le saint homme choisit le plus léger et qu'il s'enivre. Mais le malheur veut que la femme du voisin arrive dans la hutte de l'ermite. Le moine l'embrasse et la violente. Le mari s.urvenant, le serviteur de Dieu le tue pour étouffer l'affaire. Conmie on le voit cette légende n'est pas particulière à l'Algérie puisqu'elle se retrouve dans les pays du nord de l'Europe.
Du reste ces versions ne sont pas les seules. Dans un fabliau du Moyen-Age nous rencontrons le conte de VEnnite qui s'enivra qu'on j)eut voir dans Roquefort, De la poésie française, p. 334, et dans Legrand d'Aussy, Fabliaux, tome v, p. 122. M. le comte Th. de Puymaigre qui s'est fort occupé des compositions héroïques ou populaires de l'Espagne et du Portugal, cite encore comme rapprochements (Polybibliony livr. d'août 1883, Compte-rendu de la Littérature orale de la Picardie de M. Henry Carnoy) : El Libre d^Appollonio, Quatrain lv ; El Libro de los Exemplos, ex. lvi ; puis les Instructions du chevalier de Latour Laudry, ch. Lxxxix ; et ajoute que Piron et Grécourt en ont fait leur profit.
Quant au châtiment que subissent les anges prévaricateurs à Babylone, on en trouve également de nombreux exemples dans les traditions populaires des peuples, et l'antiquité nous offre un mythe identique dans le supplice de Tantale dévoré d'une soif brûlante qu'il ne peut étancher bien qu'il soit auprès d'une fontaine d'eau vive qui l'attire mais dont les eaux s'enfuient quand il veut en approcher ses lèvtes.
La flûte Djaonak.
Mohammed était un des plus célèbres musiciens de Constantine ; on l'appelait à prendre part à toutes les fêtes, d'où il revenait toujours comblé de présents.
Cependant Mohammed était triste. Quelle pouvait être la cause de sa tristesse T Hélas I son flls, qui promettait d'hériter de son talent et de sa réputation, était mort peu de temps après son mariage, et le vieux musicien ne cessait de demander au Prophète de le laisser vivre assez longtemps pour qu'il pût transmettre ses connaissances musicales à son petit-fils, dernier rejeton de sa race.
L'enfant, qui se nommait Ahmed, manifesta de bonne heure un goût prononcé pour la musique ; bientôt le vieillard lui ayant confectionné une flûte dont la grandeur était appropriée à ses petites mains, put l'emmener avec lui dans les fêtes, où chacun le félicitait sur le talent précoce de son petit-fils, et l'assurait qu'il parviendrait à régaler.
Un jour que l'enfant était resté seul à la maison, Mohammed fut fort étonné, en revenant chez lui, d'entendre une musique qui semblait produite par deux instruments. Pensant que quelque musicien étranger était venu le voir, il pressa le pas, mais, en pénétrant dans la cour, il ne vit que son fils, qui, ne l'ayant pas entendu venir, continuait à jouer de la flûte, et produisait, à lui seul, cet ensemble de sons tout nouveaux.
L'enfant, ayant introduit l'extrémité de sa petite flûte dans celle de son grand-père, avait obtenu une étendue de sons jusque-là inconnue sur cet instrument. Et comme Mohammed le questionnait au sujet de sa découverte, il répondit simplement qu'il avait voulu que sa voix suivit celle de son aïeul.
En effet, les sons de la petite flûte suivaient graduellement ceux de la grande, ou, pour mieux nous exprimer,
complétaient presque Toctave, dont la grande flûte ne donnait que les premiers sons les plus graves.
Les marabouts, appelés à se prononcer sur ce fait extraordinaire, en conclurent que le Prophète avait voulu indiquer que l'enfant continuerait la réputation du nom de son aïeul et même la surpasserait.
C'est à cause de cela qu'on nomma cette nouvelle flûte Djaomky c'est-à-dire ce qui suit.
(Légende recueillie à Constantine, par M. R. Salvador Daniel, et communiquée par lui k la Revue africaine, t. VI, p. 288.)
Légende du musicien arabe Alfarabbi.
Alfarabbi avait appris la musique en Espagne dans les célèbres écoles qu'avaient fondées les Califes de Cordoue. La renommée de ce célèbre musicien avait traversé les terres et les mers et s'était étendue jusqu'en Asie.
Le sultan Fekhr Ed-Doula, désireux de l'entendre, lui envoya plusieurs fois des messagers porteurs de riches présents et chargés de l'engager à venir à sa cour. Alfarabbi, craignant qu'on ne le retînt de force, avait longtemps résisté à ces offres. Vaincu par l'insistance du sultan, il partit enfin, mais incognito.
11 arriva au palais de Fekhr Ed-Doula dans un costume si misérable qu'on lui eût refusé l'entrée s'il n'eût dit qu'il était un musicien étranger désireux de se faire entendre devant le sultan. C'était juste le moment où Fekhr Ed-Doula assistait à ses concerts journaliers. 11 demanda au nouvel arrivant de chanter.
Il eut à peine commencé que chacun des assistants se mit à rire malgré la présence du sultan qui lui-même ne pouvait se retenir. Alfarabbi changea de mode et l'effet fut tel que les soupirs, les pleurs et les gémissements remplacèrent le fou rire de tout à l'heure. Changeant une
troisième fois de mélodie et de rythme, il amena dans ses auditeurs une fureur telle qu'ils l'auraient tué, si un nouveau changement ne les eût arrêtés et jetés dans un sommeil si profond, qu'Alfarabbi eut le temps de sortir du palais et de la ville sans être inquiété.
(Légende des Arabes de l'Algérie recueillie par M. Salvador Daniel et insérée dans le n<> 36 — Nov. 1862 — de la JRevue Africaine,)
On Toit par cette légende Timportance que les Arabes attribuent à la musique et les effets merveilleux qu'on peut en tirer. Et pourtant, pour ceux qui n'ont pas fait une étude approfondie de la musique des Arabes, il semble que ce ne soit qu'une abominable cacophonie sans règles et sans art. Au rapport de M. Salvador Daniel il n'en serait rien, et la musique de ces peuples obtiendrait des effets extraordinaires sur les oreilles de ceux qui, comme lui, ont approfondi cet art en Afrique.
On voit fréquemment les femmes se laisser entraîner par la modulation et la mélodie et danser jusqu'à ce qu'elles tombent privées de sentiment dans les bras de leurs compagnes. La chanson de Salah, bey de Cîonstantine, fait toujours pleurer les auditeurs. L'un des modes de la musique arabe, le mode Asbeiriy fait danser malgré elles les femmes possédées du démon. On voit des musiciens de profession tomber en extase quand ils jouent sur leur kemcndja des chansons diaboliques en mode Asbein, Les Arabes expliquent cet effet du mode Asbein par cette légende : « Lorsque le démon fut précipité du Ciel, son premier soin fut de tenter l'homme. Pour y réussir plus sûrement, il se servit de la musique et enseigna les chants célestes qui étaient le privilège des élus. Mais Dieu, pour le punir, lui retira le souvenir de cette science, et il ne put ainsi enseigner aux honmies que ce seul mode dont les effets sont si extraordinaires. »
Chez nombre de peuples de l'antiquité, il est question de musiciens d'une habileté accomplie : Amphion, Orphée, Thimothée de Milet, Terpandre. Amphion jouant du luth, bâtissait les murs de Thèbes ; Orphée obtenait des résultats aussi merveilleux ; aux accents qu'il tirait de sa lyre, les bêtes des forêts venaient lui lécher les pieds, les rochers accouraient pour l'entendre, les fleuves et les rivières s'arrêtaient dans leur course, les animaux et les ai'bres se prenaient à danser.
Dans nos récits populaires, on rencontre nombre de traditions, de contes et de légendes où il est question de ces airs merveilleux. Loreley, l'enchanteresse des bords du Rhin, attirait les malheureux qui passaient aux alentours de son rocher, par les sons divins
de sa lyre, et les forçait à se précipiter dans les gonffres profonds du fleuve. Dans la vallée d'Alsace, c'est la Fille qui chante ; par les belles journées d'été, on voit une fille blanche sortir de la forêt et descendre le chemin du Geffenthal, en chantant d'une voix si belle, si claire et si douce, qu'il vous semble entendre la musique argentine d'une cloche dans le vallon. Malheur au voyageur qui passe par la Geffenthal I La voix de cette fille l'entraîne, comme les sirènes antiques, dans des dangers souvent mortels. La musique des lutins fait danser malgré eux les voyageurs qui prennent part à leurs rondes, absolument comme le cor d'Obéron [Huon de Bordeaux, publié par Guessard et Grandmaison ; Paris, Frank, 1860), qui oblige ceux qui l'entendent de chanter et de sauter jusqu'à perdre haleine. M. Loys Brueyre {Cont, pop, de la Gr. Bret., p. 166) cite une ballade suédoise de Keightley, dans laquelle une fille des Trolls joue avec tant de charme qu'elle « fait danser les bétes des champs, les oiseaux de l'air, les poissons des rivières, et que les feuilles poussent aux arbres, afin de prendre part au concert. » Cette tradition existe du reste dans la Saga des Yœlsung : le héros Sigurd avait une harpe merveilleuse qui faisait danser jusqu'aux objets inanimés.
Dans d'autres récits, ce sont des violons qui obligent à danser, qui forcent un vieil avare ou un curé à sauter dans un buisson d'épines, qui amènent les poissons de la mer sauter en cadence sur le rivage, ou qui entraînent les rats de Hameln hors des murs de la ville qu'ils infestent. Cf du reste : Keightley, Fairy Mythologyy p. 97 ; Grimm, U Arbre-Nez, Hansel et Grethrel, Le Juif dans les épines ; Asbjômsen, Le Pipeau d'Oshome, Petit Freddy et son violon ; Cavallius et Stephen, Les trois Chiens ; Cox, Mythology of tke Aryan Nations, vol. u, p. 241 et suiv. ; Gould, Curious Myths, p. 417; Thorpe, Northern Mythology, p. 1 19 ; Carrew Haslitt, Early Popular Poetry ; Croker, L'Air merveilleux, trad. L. Brueyre ; Ch. Braun, Légendes du Florival, p. 137 ; H. Carnoy, Litt, orale de la Picardie, p. 10, Légende du Ménétrier; dans Romania, t. vra, p. 245-246, Le Violon merveilleux.
La Légende dlmrou'lqals.
Parmi les sept poètes auteurs des Mo'allaqahs, le plus connu et le plus renommé à juste titre est Imrou'lqaïs, surnommé le « roi des poètes. » La vie de ce poète antéislamique a fourni aux nombreux commentateurs qui se
soDt occupés de ses œuvres, le thème de plusieurs légen* des dont nous nous contenterons de citer deux des plus intéressantes à notre point de vue.
Imrou'Iqaïs (l'hoi^me de la • déesse Qaïs), était le fils du roi des Kindites, Hodjr. Ses talents poétiques se développèrent rapidement, à la grande colère du roi Kindite. Ne pouvant arriver à combattre les dispositions précises que manifestait Imrou'Iqaïs, le roi Hodjr bannit son fils, puis ne trouvant pas cette punition suffisante, il chargea un de ses serviteurs nommé Rabi'a de rejoindre Imrou'Iqaïs et de le tuer. Rabi'a avait été justement Tun des amis du jeune poète. Il partit néanmoins avec l'intention bien arrêtée de tuer le fils de son souverain. Mais vaincu par les supplications du poète et surtout en souvenir de son ancienne amitié, il ne lui fit rien. Hodjr avait demandé les yeux de son fils comme preuve que la mission de Rabi'a serait remplie. Le serviteur tourna la difficulté en tuant une gazelle et en en rapportant les yeux au roi des Kindites.
Cette légende n'a sans nul doute aucun fondement historique.
Elle est rapportée par le critique Nœldeke<*> d'après un commentaire ms. de Leyde. Cette légende qui, comme le fait remarquer M. René Basset dans sa Poésie arabe anté'islamique, se trouve dans maint récit d'Orient et d'Occident et rappelle celle de Geneviève de Brabant et de plusieurs récits des Mille et une Nuits, semble avoir été imaginée pour expliquer le passage suivant du divan d'Imrou'lqaïs :
« Ae me trahis pas, ô Rabia, moi qui auparavant eus toujours confiance en toi. »
Imrou'Iqaïs avait obtenu des secours de l'empereur
(1) Biitrœge f itr Kenntniss der Poésie der êUen Araber, Binom» 186k
grec et se préparait à retoanier en Arabie « lorsqu'on des BenoQ Asad, nommé Thammàh, qui était allé à Constantinople combattre ces projets, dénonça au César une intrigue que le poète aurait eue avec sa fille ; suivant d'autres, il l'aurait averti de se méfler des intentions dlmrou'lqaïs. L'empereur envoya à ce dernier, comme pour l'honorer, un de ses propres vêtements qu'il avait fait imprégner d'un poison violent ; dés qu'il se fut revêtu de cette tunique de Nessus, le prince kindite vit son corps tomber en lambeaux et mourut à Ancyre dans de cruelles souffrances...^*^»
Cette légende, véritable mythe héracléen, est donnée ipar le Kilâb Al Aghani, d'après lesxécits traditionnels qui avaient cours chez les Benou-Asad, sujets de Hodjr et d'Imrou'lqaîs. Elle a été admise par M. de Slane et par Reiske et combattue par R. Basset.
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La Mosqaée de Mansonra.
Un roi du Soudan, après avoir envahi la province de l'Ouest à la tète d'armées innombrables, vint mettre le siège devant Tlemcen. La résistance des habitants s'étant beaucoup prolongée, le camp des assiégeants ne tarda pas à devenir une ville véritable — et très grande — qui nécessairement dut avoir sa mosquée.
Dés que le sultan se fut décidé à l'élever, il fit appel aux hommes les plus distingués en fait de constructions.
Il s'en présenta deux ; l'un juif et l'autre musulman, qui vivement se disputèrent l'entreprise.
L'examen de leurs plans ayant démontré une parfaite égalité de savoir et d'habileté chez les deux concurrents, le roi du Soudan se trouvait fort embarrassé. Mais à la fin, il eut une idée lumineuse ; il décida que l'Arabe
(i) René Basset, Op, eit, p. 71
serait chargé de la partie intérieure da minaret, tandis que le Juif s'occuperait de la face opposée.
De la lutte merveilleuse de talent qui s'établit entre les deux architectes, il résulta un monument élevé, hardi, superbe, la plus merveilleuse des mosquées arabes.
La mosquée terminée, elle fut inaugurée avec la plus grande pompe, et par tout le monde il ne fut bruit que du magnifique monument élevé par les deux architectes.
Le roi du Soudan les fit tous deux appeler devant lui. « La mosquée que vous avez construite, dit-il, est si belle, que je ne sais trop comment vous récompenser.
Cependant, voici un amoncellement de bourses toutes remplies d'or, ce sera la part du musulman. Quant à toi, chien d'infidèle, je devrais t'arracher la vie pour avoir de tes pieds souillé notre lieu de prières. Mais, comme je suis content de ton travail, je me bornerai à t'enfermer au haut du minaret. Seulement, tu devras t'arranger pour ne plus y être quand la nuit commencera à étendre son voile ; ou, par Dieu, si je t'y trouve, ce sera fait de toil »
Le juif fut conduit dans sa prison méditant tristement sur l'ingratitude des souverains. Mais comme c'était un homme ingénieux que les plus grands périls n'effrayaient point, il ne se laissa pas abattre et se fit apporter des fines planchettes, des cordons de soie et quelques outils. En peu d'heures, il eut fabriqué une paire d'ailes qu'il s'ajusta sur le corps. Puis à l'instant précis où le soleil disparaissait derrière les montagnes de l'Ouest, il se précipita ;du haut du minaret. Malheureusement, il avait mis trop de précipitation dans son travail, ses ailes se rompirent et il alla se briser le crâne dans le vallon voisin.
Sa mort fut si prompte qu'à peine il eut le temps de maudire Dieu et son Prophète. Mais ce fut assez ; à son imprécation finale, la terre se mit à trembler, la foudre sillonna la nue et tomba avec fracas sur la partie du minaret construite par le juif.
Cette partie séparée violemment de l'autre par le choc,
semble s'écrouler d'un seul bloc dans la position où on la voit encore.
(Recueilli en 1859 du savant El Hadj Sadok^ de Tlemcen, par M. le lieutenant Guiter.)
La Légende de la Mosquée de Mansoura est fort intéressante, en ce qu'elle renferme les traits essentiels de nombre d'autres légendes appartenant aux pays les plus divers, et tout particulièrement la légende si connue de Manol, le maître-macon de la cathédrale d'Argis, en Roumanie. D'après la version roumaine donnée dans les chants populaires de M. Alexandri, Rodolphe le Noir avait voulu faire édifier un temple dépassant en magnificence tous ceux que la piété des fidèles avait élevés jusqu'à cette époque. Rodolphe s'adressa au maître-maçon Manol et choisit avec lui un emplacement dans la vallée de l'Argis. Les ouvriers se mirent à l'œuvre, mais chaque nuit une puissance surnaturelle détruisait le travail du jour. Enfin dans une vision, un ange indiqua au maître-maçon un moyen de parvenir à édifier la superbe cathédrale: c'était d'emmurer dans les fondations la première femme qui le matin apporterait des vivres à l'un des ouvriers. Ces derniers prévinrent leurs épouses ; Manol seul ne dit rien à la sienne, la belle Florica. Le matin, Manol la vit venir. Successivement il implora tous les éléments d'arrêter la marche de Florica, mais la pluie, l'orage et la tempête ne purent faire reculer l'infortunée. Fidèle à son serment, Manol la fit murer dans les assises de la cathédrale. Le travail s'acheva. Rodolphe le Noir, furieux de ce que Manol s'était vanté de construire un édifice supérieur en beauté à celui de la vallée de l'Argis, laissa Manol au haut du clocher, lui disant qu'il aurait la vie sauve, s'il en descendait. Vite, Manol se fit des ailes avec des planchettes ; mais se précipitant, la voix de Florica se fit entendre et, sans forces pour diriger son appareil, Manol se fracassa le crâne non loin de l'édifice altier que dans sa science consommée il avait imaginé et ensuite élevé.
Le fameux forgeron Vœlundr de VEdday fabriqua des ailes pour voler dans les airs. Dans la Vilkinga Saga, il devint Véland, et dans le poème de Beowulf, Wayland. Dédale, l'architecte du labyrinthe de Crète, se fit également des ailes pour s'échapper de sa prison. Mais comme celles de Manol, de Véland, ou de l'architecte juif du récit arabe^ elles ne lui servirent à rien, et il toi précipité.
La Colombe messagère de Sidi-Ali.
Sidi-Ali, le compagnon du Prophète, avait envoyé son Makhzen à Sétih qui commandait la ville de Teukria. Les envoyés devaient lui demander de payer lelezma obligatoire s'il ne voulait supporter le poids de ses armes victorieuses. Sétih avait donné tout ce que réclamait Sidi-Ali. Mais regardant la force de ses murailles, les soldats nombreux et aguerris dont il disposait, il eut honte de sa conduite, reprit le tribut et ordonna de mettre à mort les cavaliers de Sidi-Ali.
Le chef du Makhzen, quoique grièvement blessé» eut encore la force d'appeler le pigeon qui portait les messages.
« Enfant de la colombe, dit-il, viens à moi, sois-moi fidèle, rends-moi heureux par la vengeance, viens, chargetoi de cette missive, porte-la à Bou-Nabal : dis-lui de pleurer sur ses guerriers les plus braves morts assassinés par Sétih ; dis-lui que moi-même je vais mourir. »
Aux premiers mots du chef, le pigeon était arrivé, en disant de sa douce voix :
m Me voici, me voici I Ne crains rien, je suis fidèle. »
Il prit la lettre et la porta à Sidi-Ali. Celui-ci agité de pressentiments aperçut le pigeon messager. « Donne-moi cette lettre, s*écria-t-il. »
Les yeux de Bou-Nabal se gonflèrent de larmes à la lecture de la lettre ; il déchira ses vêtements et sanglota bien fort ; puis il se leva et s'agita en proie à la plus violente folie ; ses cheveux se hérissèrent ainsi que des animaux en furie ; ses amis s'approchèrent autour de lui :
« Que veut dire ton indignation, ô Bou-Nabal T
— C'est que notre messager ailé vient d'arriver pour m'annoncer qu'il faut pleurer ceux du Makhzen I
— Hé bien, que nous ordonnes-ta de faire 7
— Il nous faut marcher contre le traître ; il nous fàut
camper chez loi avant qu'il soit informé de notre arrivée ; il loi faut rendre la douleur qu'il nous cause. »
Aussitôt, Sidi-Ali monta sur son magnifique coursier ; personne dans son armée n'était plus beau que lui à cheval.
Un de ses compagnons lui dit :
« Nous allons attaquer un homme redoutable et une place bien forte ; combien sommes-nous ? »
Mais Sidi-Ali lui répondit :
« Pourquoi m'adresses-tu une pareille question ? Que peut nous faire le nombre ? Ne vois-tu pas que c'est le fils de Bou-Nabal qui vous conduit au combat ? Ignores-tu que je surprends mon ennemi, alors qu'il me croit bien loin encore ? Ne m'as-tu pas vu lorsque, pareil au moissonneur dont la faux étend autour de lui les épis de blé, s'amoncellent autour de moi les cadavres de mes ennemis? »
Son armée enthousiasmée s'ébranla, et plus rapide que l'oiseau arriva sous les murs de Teukria en criant trois fois : Bou-Nabal I Les Romains furent épouvantés. . . N'avez-vous pas aperçu Hassan, fils d'Ali, sur son coursier noir ? Il a tiré de son fourreau le glaive de la destinée ! Ah, le voici I... Non, il est là-bas I... Il est partout I... Et sa main sème les coups sur ces infidèles.
Malheur à toi, Sétih I Yil sorcier, ton pouvoir ne te mettra pas à l'abri de son épée I...
Sétih et son armée avaient déjà disparu et le héraut proclamait sur les ruines de Teukria la victoire du vaillant Sidi-Ali.
Les Exploits d'AM-AUah ben DJalar.
Vingt-quatre mille compagnons du Prophète, ayant à leur tête Sidi-Okha, étaient partis de Médine dans l'intention de détruire Tadmit. Le gouverneur de cette ville s'ap*
pelait Ben Alonan : c'était le meilleur cavalier, rhonime le plus redoutable, le soldat le plus intrépide de tous les guerriers de Tignorauce. Dans ses écuries étaient de magnifiques juments que lui seul pouvait dompter et qui faisaient l'épouvante de la contrée ; elles étaient attachées à la colline avec des chaînes de fer dont la longueur leur permettait de pâturer librement sur les bords de la rivière. Le jour où les croyants s'approchèrent de la ville, l'une de ces juments fut tellement épouvantée de leur aspect terrible que, tirant sur sa chaîne, elle renversa le rocher et s'enfuit. *
Les Musulmans s'étaient arrêtés près de là à Medeg; et le lendemain ils s'avancèrent contre la forteresse aux premiers feux de Taurore. Mais ces troupes, jusque-là victorieuses, se brisèrent contre les murs d'airain deTadmit. Ben Alouan sortit de la ville et tailla en pièces les compagnons du Prophète ; il ne resta que douze cents hommes pour aller porter dans l'Est la nouvelle de leur défaite.
Dans cette déroute, une chamelle et un petit étaient près de tomber aux mains des infidèles avec la Djah'fa renfermant la femme de Sidi Senan, lorsque cet intrépide soldat s'écria :
4( Dieu des croyants ! permettras-tu que le bien que tu m'as donné devienne l'esclave des infidèles ? Dieu I maître des mondes, ne laisse pas accompUr cette impiété! »
Cette prière à peine était achevée que la chamelle et son fils étaient changés en deux rochers que montrent encore aujourd'hui les gens du pays, au sommet de deux pics du Djebel-Mergued, au Sud-Est de Tadmit.
Les compagnons du Prophète étaient arrivés à Abd-el- Hadjid ; leurs chevaux, dont les sabots étaient usés par les cailloux de la route, ne pouvaient plus les porter, et les croyants se mouraient de soif. L'un d'eux s'^ria :
« Dieu sublime I Du Djebel-Karabtit au Kaf de Abdel-Madjid, tu ne nous a pas envoyé un seul nuage de pluie 1 Laisseras-tu donc périr tes serviteurs 7. . .
— .... gardien suprême ! protecteur tout puissant I » eut soin d'ajouter un voisin.
La pluie tomba aussitôt et sauva ces infortunés.
Dès que Sidi-Abd-Allah apprit l'anéantissement de l'armée de Sidi-Okba, il ra^^sembla ses troupes autour de lui et leur dit :
« Nos compagnons ont été tués par les infidèles ! Louange à Dieu ! car ils sont retournés dans le sein de Celui qui les a créés 1 Mais je les vengerai ! Ne suis-je pas Abd-Allah, fils de Djafar î Ne suis-je pas celui qui rend victorieux les vaincus en les ramenant au combat ? »
Il sortit de sa tente, radieux comme l'étoile dont le feu luit à travers la nue, fit retourner les fuyards sur leurs pas et poursuivit les Romains jusque sous les murs de Tàdmit. 11 leur avait tué neuf mille hommes.
Le lendemain une poussière menaçante se montra du côté de la ville ; c'était Ben-Alouan qui venait disputer la victoire aux compagnons du Prophète.
Les deux armées allaient en venir aux mains lorsque tout à coup Sidi Abd-Allah ben Djafar apparut au milieu des deux lignes de bataille monté sur une cavale, fille de la jument du Prophète. Il s'écria : « Au nom de Dieu 1 » et les Musulmans se précipitant sur les infidèles en firent un carnage si grand que Dieu seul connut le nombre de leurs morts; leur sang coula sur la terre comme les vagues de la mer. Mais Dieu ne voulant pas épouvanter ses créatures par la sévérité de sa justice, fit souffler du Sud un vent si effroyable que le sable du Sahara vint couvrir tous les lieux du combat qui depuis furent stériles.
Ben Alouan et Sidi Abd-Allah se rencontrèrent, et après une longue lutte le chef des infidèles eut la tète tranchée par le glaive du Musulman. Les Romains qui restaient s'enfuirent dans la ville. Mais Sidi Abd-Allah n'eut qu'à se montrer et les murs de Tadmit s'écroulèrent et ensevelirent les Romains.
L'épouvante des infidèles avait été si grande que plusieurs en avaient perdu la raison. L'un d'eux rentrait
dans la ville s'enfuyant devant les compagnons du Prophète.
« A quoi t'ont servi les moments passés à étudier la science des armes? lui demanda sa femme Oum-Naceur. Vois tes pieds pendants à terre ? N'aperçois-tu pas qu'ils ont abandonné les étriers et que la selle glisse avec toi sur les flancs de ton cheval ?
— De quoi viens-tu te mêler, lui répondit en pleurant le guerrier ? Le combat n'est pas ton affaire. Va te parfumer de musc et d'ambre ; va t'entourer d'odeurs subtiles dans ta demeure I N'as-tu donc pas entendu la flèche invisible de Sidi Abd-AUah, traversant les airs et qu'on ne voit que lorsqu'elle a frappé î Ah I le voilà qui vient à nous I...
A l'approche de Sidi Abd-Allah ben Djafar, l'effroi fut si grand chez les deux époux qu'ils moururent subitement. Le nom de Oum-Naceur resta attaché à Tun des ruisseaux voisins.
Les Musulmans n'avaient perdu qu'un seul homme, dont le tombeau est encore à 6 kilomètres N.-E. de Djelfa. De la tête aux pieds, il mesure trois mètres et demi, grandeur des hommes de ce temps-là, au dire des indigènes I
(Recueilli par M. Arnaud, interprète de Tarmée, en 1862, de Abdallah ben Belgassem, caïd des Oulad Khenata.)
Le caiien et les deux Viemes des Draba.
Lors de l'invasion des Oulad Naïl, protégés par le marabout Sidi ben Aliya, les tribus du Sahari furent vaincues et durent subir la loi des nouveaux arrivants. Parmi ces tribus étaient les Draba, dont un des principaux centres était l'endroit désigné aujourd'hui sous le nom de Khaneg el'-Ar'ar, et qui alors était divisé en trois quartiers: Draba, Tamda, Aïât.
Un jour que les hommes jouaient an sig^^\ et que les femmes épiloguaient entre elles et s'adressaient des discours épigrammatiques, une querelle surgit tout à coup ; des propos acérés, des paroles de colère, on passa aux bâtons, des bâtons aux pierres, des pierres aux armes de fer.
Ils s'entr'égorgèrent tous, et les fenmies s'entre-déchirèrent.
Il ne survécut qu'un chien et deux vieilles, Tune des Tamda et l'autre des Aïàt. Le chien s'appelait Ar'ar ; en reconnaissance des soins dont il ne cessait d'être l'objet, il gardait les deux vieilles et prévenait avec intelligence leurs moindres désirs.
Hais un matin, malgré l'attachement d'Ar'ar, l'une des mégères le tua. L'autre vieille, accourant, s'élança sur la meurtrière et bientôt toutes deux roulèrent inanimées sur le cadavre du chien.
En souvenir de ce fait on donna le nom d'Ar'ar à la gorge voisine.
Le Targui et la Fiancée du Ghaambi.
Dans une incursion des Berbères voilés, la fiancée d'un jeune Chaambi fut enlevée et emmenée dans les montagnes de Heuggar, près la limite du Soudan. Depuis cette fatale aventure, le Chaambi était poursuivi des railleries des hommes et du mépris des femmes. Cela alla si loin que le pauvre diable, n'y tenant plus, prit la résolution d'aller reprendre sa belle fiancée.
« Je la rapénerai ici, dit-il aux Chaamba, ou vous ne me reverrez jamais. »
Il monta sur un mehari des plus rapides et il arriva promptement aux environs de l'endroit où ses renseigne-
(i)lipèMd«jM|ihiM.
ments loi avaient indiqué l'habitation du ravisseur. Il y fit la rencontre d'un berger qui se décida, pour une forte somme d'argent, à aller trouver la jeune fille et à lui dire qu'un de ses parents était venu la chercher pour la reconduire dans son pays. En même temps il lui disait de fixer un endroit solitaire où ils pourraient se concerter pour s'enfuir. Mais la fiancée du Chaambi répondit au messa^ ger:
« Je n'ai pas de parents et il ne me pM pas de me concerter avec personne. j>
On juge du désespoir du cavalier. Il donne encore beaucoup d'argent au berger, mais sans résultat. Enfin, après avoir vidé sa bourse dans les mains du pâtre, celui-ci retourna pour la troisième fois auprès de la jeune fille et en obtint un entretien avec le Chaambi.
Mais là, le cavalier eut beau invoquer son amour passionné, sa douleur, celle de ses parents, la honte de la tribu, rien n'y put faire et la jeune fille préféra rester aux mains de son ennemi d'autrefois, son amant d'à-présent. Aidé du berger, le Chaambi enleva la jeune fille, la plaça sur son mehari et l'emmena de force.
Après une longue marche, il fallut s'arrêter auprès d'un puits pour se désaltérer et rafraîchir la monture.
Le Maabi dut y descendre en s'accrochant aux parois du rocher. La jeune fille, à mesure que le Chaambi lui passait le vase plein d'eau, le vidait sans y toucher et redemandait toujours à boire, prétendant qu'elle était tourmentée d'une soif inextinguible.
C'est que la rusée avait aperçu un point noir tacher l'horizon du côté du Sud, et son cœur avait deviné que c'était le beau Targui qui lui avait fait oublier si complètement son fiancé du Nord.
En effet, quelques heures après l'enlèvement de sa femme, le Targui avait appris l'aventure et aussitôt s'était mis à la poursuite du ravisseur. Il avait vu dans le désert les traces laissées par le Chaambi et il put arriver au bord du puits avant que son rival eût pu en sortir.
Le pauvre fiancé fut lié solidement sur le mehari ; le
Targni s'assit prés de lui et commença un repas interrompu cent fois par tout ce que pouvaient se dire deux époux qui s'aimaient et se retrouvaient après avoir craint d'être pour toujours séparés.
A la fin, lassé de sa longue course, le Targui s'endormit.
Le Chaambi supplia alors sa fiancée de lui délier seulement les mains dont il souffrait horriblement, l'assurant qu'il lui pardonnerait tout le passé si elle consentait à lui rendre ce léger service. Il était si bien attaché du reste, que cela semblait sans aucun danger, de sorte que la jeune fille, entraînée peut-être aussi par le sentiment de pitié que les femmes ne refusent jamais à ceux qui les aiment à la fureur, même quand elles ne veulent pas partager leur amour, la jeune fille fit ce qu'il lui demandait. Puis elle eut l'imprudence de s'endormir à son tour.
Le Chaambi profita si bien des circonstances que bientôt il se trouva libre et que sans perdre de temps, il saisit le sabre du Targui et lui coupa la lête. Puis ayant éveillé la belle, il la força de remonter sur le mehari.
Quelques jours après, il rentrait au douar avec elle, n'ayant pas oublié de rapporter la tète du ravisseur et comme trophée et comme pièce à conviction. 11 rassembla ses parents, ceux de sa fiancée et leur raconta tout ce qui s'était passé. La perfide qui avait renié sa famille, sa tribu et son amour fut condamnée à mort et exécutée par ses propres frères.
Les hommes ne se moquèrent plus du fiancé, et au lieu du mépris des femmes ce fut leur estime et leur amour qu'il gagna et qui firent de lui l'un des hommes les plus heureux de la tribu.
(Recueilli vers 1856 chez les Touaregs par le capitaine Hanoteau. Cf. Eevue africaine, 4, avril 1857, p. 309 et suiv.)
On aura remarqué, sans doute, l'analogie qui existe entre ce récit saharien et une romance célèbre dans notre pays, celle du beau Tristan de Léonais, Ce brave chevalier se voit aussi préférer un bel inconnu par sa fenmie qu'on enlève sous ses yeux; seulejnent, l'incomm ayant voulu, en outre, avoir son chien, Tristan
s'en remit, comme pour sa femme, au choix de l'objet convoité. Mais le fidèle animal n'hésite pas un instant, lui, et il continue de suivre son maître. Cette opposition qui rend le tableau si complet manque à la légende des Berbères, sans doute parce que chez eux le chien est une propriété collective et non individuelle, et que dès lors il s'attache aux localités comme le chat et plus rarement aux personnes.
Makh'oula la Voyante.
Entre la Sebkha de TOuest et le Sendjas, des. amas de pierres attestent encore l'existence d'un Ksar appartenant jadis aux Draba. Ces ruines sont connues sous le nom de Makh'oula qui était celui d'une femme à laquelle les habitants accordaient les honneurs de reine et de prophétesse.
Makh'oola était douée d'une vue si perçante que Tatome le plus intactible, le corpuscule le plus insaisissable (traduction très libre du mot arabe qui littéralement signifie très petite mite) ne pouvaient se soustraire à son regard.
Un jour, elle s'alita, gravement malade à la suite d'un accouchement pénible. Les incrédules la crurent pour lors désormais incapable de veiller sur le ksar et se mirent à s'apitoyer sur ses souffrances.
« Hélas I répondit Makh'oula, ma vue s'est bien affaiblie, cependant je distingue sur la Gada du Sendjas la tête d'une perdrix et l'arme du chasseur qui va tuer la pauvre bête.
Draba I prenez garde à vos troupeaux 1 »
Les Draba tournèrent la tête du côté indiqué par la voyante, mais n'aperçurent rien, ils se mirent à rire et s'écrièrent :
« Décidément, Makh'oula, ton esprit épuisé se laisse jouer par la folie I »
Mais sans remarquer leurs railleries, elle continua :
€ Je vois dans les nues TœQ aign da méguemès^^K . . Je Tois, là-bas, dans la plaine, reluire an soleil les crins de la qnene d'one jument noire — Je Tois snr les roches da Khider la pninelle dilatée de la hyène —
Draba I prenez garde à toos ! »
Tout le monde la traita d'extrayagante. Mais le soleil à peine s'était-il conché, que des bandes de caTaliers et de fiantassins s'accomolèrent antoor de la ville. Les habitants eurent beaa fermer leurs portes ; il était trop tard.
Les Ouled-Naîl furrat victorieux et ils saccagèrent le Ksar. Le massacre dura huit jours et le peu qui resta des habitants dut s'enfuir au loin à Teguentas, dans le cercle de Bou-Rar.
HV
Vhàbûib Boarrem.
Gâtain Dey d*Alger, les indigènes ne savent phis trop lequel, rendait un matin la justice à son habitude. On amena devant hii l'un de ses serviteurs accusé d'avoir soustrait quelques douros dans le trésor du souverain. Le Dey, suivant sa louable coutume, amdanma c^ homme à avoir la tète tranchée.
S la justice était sommaire, l'exécutioa ne l'était pas moins. Séance tenante, le condanmé était appr^ndé an col par un chaouch et conduit à la Casbah. Là, auprès d'un bassin qu'on y voit encore de nos jours, le malheureux s'agenouillait, incUnait la tète, et. . . fsss ! boum I la tète se trouvait tranchée et retombait dans le bassin.
Bian souvait il arrivait que le bourreau n'était pas aussi adroit que nous venons de le montrer ; la tète n'était pas séparée du premier coup et l'exécuteur devait s'y reprendre à plusieurs fois pour mener à bien la déccrilation. Aussi notre pauvre <Ûable tremblait-il de toos ses manbres en se rendant au funeste endroit.
« HoD vieux camarade, Ali, toi qui fus toujours mou ami, voudrais-tu me rendre un service ?
— Lequel ? Parle.
— Je crains que tu ne m'abattes la tète d'un seul coup ; jure-moi sur le Coran de me décapiter sans que je m'en aperçoive et je te confierai un secret important.
— Je te le jure, ami.
— Eh bieni mon argent est caché en tel endroit ; je te donne toute ma fortune. Mais... n'oublie pas I
— Ne crains rien, je serai si adroit, que tu ne t'apercevras de rien, foi d'Ali-Sïaf l<*> *
On arriva auprès dii bassin ; le condamné s'agenouilla. Mais au lieu de lui faire incliner la tête, Ali-Sïaf lui dit:
« Ami, tiens la tète bien droite pendant que je vais m'exercer le bras I »
Et il se mit à faire des moulinets dans l'air avec son yatagan, si vite et si vite que ce n'était qu'une suite d'éclairs qui passaient devant les yeux. Quelques secondes s'étaient à peine écoulées qu'Ali s'arrêtait et déposait à terre sa fine lame de Damas.
« Chien I lui crie le patient. Tu n'es pas sûr de toi et tu me laisses dans une attente pénible. Tu vas me découper sans doute comme un mouton et tu profiteras de ma fortune I »
Et en même temps, il veut se relever et cracher au visage d'Ali le bourreau. Mais celui-ci qui a deviné son intention, lui riposte aussitôt :
€ Crache ta langue I »
Et la tète du supplicié, dérangée de son équilibre, tombe avec un bruit sourd dans le bassin.
Le bourreau avait agi si vivement et déployé une habileté si grande, que la tête était restée en place sur les épaules et que pas une goutte de sang n'avait coulé ; le condamné lui-même n'avait rien senti.
« C'était un bourreau bono^bezeff I s'empressa d'ajou-
(1) Sii^f, bouitan.
ter le chef indigène qui nous racontait cette légende, moitié par gestes, moitié en langage sabir.
— Supérieur à Rase-nœud^^K bien qu'il soit très habile. » Le chef arabe fit un geste d'assentiment et continua.
A quelque temps de là, Ali-Sïaf devait procéder à une exécution publique en présence du cadi. Voulant donner à celui-ci la preuve de son prodigieux talent, Ali-Sïaf ordonna au condamné de rester debout, immobile, la tête bien droite. Puis, prenant son glaive, il se mit à le faire tournoyer rapidement autour de la tête du malheureux.
« Finiras-tu ? s'écrie le cadi furieux, en voyant que le bourreau venait de s'arrêter et avait déposé tranquillement à terre son épée.
— Oui, finiras-tu ? dit à son tour le condamné. » Alors, Ali-Sïaf, tout souriant, tire sa tabatière de sa
poche, l'ouvre sans se presser, prend une prise de fin tabac maure entre deux doigts, et la met sous le nez du supplicié. Celui-ci étemue et par ce seul mouvement la tête pirouette et va rouler aux pieds du cadi.
Ces deux légendes inédites d' Ali-Sïaf ont beaucoup d'analogie avec l'histoire suivante que l'on raconte fort gravement en Chine:
Un mandarin était si difficile que chaque fois qu'un bourreau était obligé de se reprendre, il lui faisait, séance tenante, trancher la tète. Or, comme ce mandarin, aussi houtomié que cruel, donnait beaucoup d'occupation au bourreau, il ne se passait guère de jour sans qu'il y eût à nommer un nouvel exécuteur des hautes-œuvres. A la lîn les bourreaux étaient si malhabiles qu'il n'y avait plus d'exécutions que pour eux. Et pendant ce temps la prison regorgeait de condamnés.
Notre mandarin eut alors une idée lumineuse qui réussit en tous pays, celle d'employer le nerf de la guerre pour relever le niveau de l'art. Il promit une pleine voiture de sapèques et un bouton rouge de première classe au bourreau qui se montrerait le plus habile.
Un sorcier, du nom de Tien-Tsing, se présenta.
« Ah I ail I mon vieil ami, tu es donc las de vivre ? lui demanda le mandarin.
(i) Le boarreaa d'Alger, Razeoeaf» qae tool le monde appelle rate^nœud, jooi depuis de longuet années ë'ane répaUlion d'habilelé qui ne s'est jamais démentie. Aussi est-il en triin de dereoir légendaire en A/Hque, absolument comme Ali-SIaf.
— Qui sait? qui sait? répondit Tien-Tsing. >
Et en même temps il partait d'un grand éclat de rire.
Tien-Tsing déplaisait fort au grand fonctionnaire, et il y avait longtemps que le mandarin l'aurait fait décapiter sans certaine crainte vague que le sorcier lui inspirait. Le mandarin était très enchanté de l'occasion qui se présentait d'avoir une raison pour faire mourir Tien-Tsing. Sûr de tenir son homme, le fonctionnaire résolut d'embarrasser le sorcier du premier coup, en ordonnant l'exécution immédiate de tous les condamnés de la ville.
Tien-Tsing les ayant fait placer debout, suivant l'usage, à cinq pas de distance et sur la même ligne, se mit à faire des évo- ^ lutions avec son sabre autour de la tête de chaque condamné. Cette cérémonie dura un certain temps. Le mandarin était furieux, il écumait, mais il retenait sa langue parce qu'il avait promis au sorcier de le laisser agir sans rien dire. Seulement il se réjouissait m petto à l'idée que dans quelques instants il lui ferait couper la tête.
Quand il eut fini, Tien-Tsing vint rappeler au mandarin qu'il lui avait promis de satisfaire le dernier vœu des condamnés.
« Ils ont demandé tous, gjouta-t-il, la faveur que tu leur fasses sentir toi-même ton excellent tabac à priser. Ce faisant, ils te rendent légitime propriétaire de leurs biens. »
L'avare mandarin, pour augmenter son trésor à si bon compte, accéda et lit passer sa tabatière successivement sous le nez de chacun des suppliciés. Chaque fois qu'il en abordait un nouveau, il entendait le précédent éternuer. Quand il eut dépassé le dernier, il se retourna et vit que toutes les têtes étaient tombées. ^ Il en fut tellement saisi qu'il tomba raide mort.
La promesse du mandarin fut remplie à la satisfaction générale, car ce fut Tien-Tsing qui fut nommé à sa place et qui hérita de ses richesses. Toutefois, il ne garda pas les biens de ceux qu'il avait décapités ; il les rendit à leurs parents, et jusqu'à sa mort il n'y eut plus une seule exécution.
Les Voleurs et le Malet.
Un jour, deux amis devisaient de la difficulté des temps à l'ombre d'un chêne ballotté et dans un endroit désert. Le hasard amène en cet endroit un pauvre bûcheron, dont Tair, plein de bonhomie, annonçait une âme niaise. Aussitôt, nos compères pensent à l'exploiter.
le bûcheron marchait tranquillement, la tête baissée et tenant à la main la bride de son mulet qui happait, çà et là, une touffe de diss derrière son maître.
« Alerte I dit Tun des compères à son compagnon, suismoi I » Et il se glisse prés du mulet, lui enlève prestement la bride et se la passe autour du cou, tandis que l'autre saute én selle et disparsdt.
Le bûcheron, qui ne s'était aperçu de rien, continuait son chemin sans penser à mal, quand, tout à coup, il sent une secousse ; il se retourne promptement, mais que voitil ? Un homme à la place de son mulet I L'étonnement, la crainte glacent ses sens. Le larron ne lui laisse pas le temps de la réflexion et dit d'une voix lamentable :
« Combien je te dois de remerciement, ô toi qui» par tes vertus, es cause de ma délivrance ?
— Comment cela ? dit le bûcheron.
— Oui, reprend l'autre, pour me punir d'avoir insulté tna mère, Dieu m'avait changé en mulet ; mais il a eu pitié de moi, à cause de ton honnêteté. Maintenant, je t'appartiens, fais de moi ce que tu voudras. »
Le bûcheron ne sait trop que répondre et dit au larron :
« Je ne puis te garder ; je suis pauvre, et, puisque Dieu t'a délivré, je n'ai garde d'aller contre sa volonté. Ya retrouver ta mère. >
A quelques jours de là, le bûcheron, s'étant rendu au marché voisin, rencontra son mulet qu'un individu mettait en vente. Il resta un moment interdit, craignant de s'être trompé; puis, d'un air de compassion, il s'approcha de ranimai et lui dit bas à l'oreille :
« Tu as donc encore insulté ta mère ? »
(Cap. Villoty Mœurs, Coutumes et Institutions des Indigènes de l'Algérie ; p. 110 ; Paris, 1871 ; in-8*).
El Had] Ibrahim le Ghassenr.
Des bandes d'animaux féroces, lions, panthères, hyènes, chacals, guépards, lynx, sangliers, ravageaient autrefois le Djebel-Sahàri. Un des descendants de Touali Sidi ben Aliya entreprit d'en purger le pays. Il se mit à battre montagnes, collines, vallées et plaines a la recherche des fauves, et dés qu'il en avait aperçu un, c'en était fait de l'animal carnassier. Aussi, au dire des peuplades du Sahàri, il ne tua rien moins dans sa vie que 200 lions^ 354 panthères, 223 mouflons à manchettes, 183 autru'* ches.
Il abandonnait à ses lévriers la hyène, le chacal, le san« glier comme n'étant pas dignes d'attirer son attention.
Un jour que El-Hadj Ibrahim, ce terrible chasseur, dor^ mait dans la montagne, un lion s'approcha de lui pour le flairer. El-Hadj Ibrahim ouvrit les yeux ; à son regard seul l'animal reconnut le chasseur redouté* U fit un bond en arrière.
€ — Ah I tu as peur de moi ? lui cria le Nemrod. »
Le lion, humilié de ce reproche, se ramassa pour l'atta^^ que ; mais la balle du fusU à mèche d'El-Hadj l'empêcha de se relever.
Semblable imprudence arriva à une hyène.
— « J'aurais pensé, lui cria le chasseur, qu'un lion seul aurait l'eSronterie de me provoquer. »
Il atteignit la couarde et imprudente béte qui fuyait, et d'un horion lui démantibula le crâne.
Une autre fois, il rencontra un énorme lion à crinière noire que, dans leur effroi» les tribus avaient surnommé BourChegag, parce que, lorsqu'il s'agriffait à la terre, de profondes gerçures (chegag) témoignaient à l'instant de sa fureur. Le combat ne fut pas long. El-Hadj Ibrahim, voulant prouver à son ennemi quil était plus que lui re^ doutable, jeta ses armes, reçut sans fléchir son choc en
pleine poitrine, et comprimant son cou entre ses doigts de fer, i'étouffa d'un seul effort.
A la suite de cet exploit, les lions se réunirent et Tinrent timidement ramper à ses pieds en le suppliant de ne pas s'opposer à leur départ de la contrée. El-Hadj Ibrahim relégua les lions à Takdimet et les panthères dans le Dira.
Depuis lors on ne revit plus de fauves dans le Djebel- Sahâri.
Les Vaches noires de Sidi Mohammed ben Salah.
Peu de temps après la venue du Prophète, quand les Beni Bedama peuplaient le ksar de Zenina, vint de TOuest Sidi Mohammed ben Salah. Le jour où le saint homme fit à pied son entrée dans la ville, il trouva les principaux habitants réunis sur la place. Il les aborda en leur criant :
« Gens de Zenina, vendez-moi vos terrains avec toutes les maisons pour cent vaches noires avec leurs veaux. »
Ils le regardèrent d'abord tout surpris et se mirent à rire à la vue des haillons dont il était couvert. Mais Sidi Mohammed, sans paraître remarquer ce qu'il y avait de blessant pour lui dans leur accueil, répéta tranquillement sa demande. Alors la djema pensa qu'il était fou ou qu4l voulait s'amuser à ses dépens. Ne voulant pas le maltraiter à cause de sa figure vénérable, les habitants eurent Tair de consentir à sa proposition, pour ensuite mieux le tourner en dérision et le chasser ignominieusement de la ville.
Sidi Mohammed leur dit alors:
4( Attendez-moi ici ; qu'une seule personne parmi vous me suive» pour venir prendre possession du prix de l'achat. »
Parvenu prés de l'endroit qui anjourd'hai porte le nom de Begariya, à Touest de Zenina, l'étranger dit à son compagnon :
« Ferme les yeux et surtout ne les ouvre que sur mon ordre. »
n fut obéi machinalement. Le saint, car c'en était un véritablement, commença à compter à haute voix, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, etc..., jusqu'à quatrevingt-dix. A ce nombre, l'habitant de Zanina, intrigué, presque effrayé d'entendre autour de lui un bruit qu'il ne pouvait reconnaître, ne put résister à sa curiosité; il ouvrit timidement les yeux avec dessein de les refermer aussitôt. Quel ne fut pas son étonnement de se voir au milieu d'un innombrable troupeau de vaches noires I Elles défilaient silencieusement devant le prétendu fou, qui les comptait à mesure qu'elles passaient près de lui. Mais son épouvante fut grande quand il vit dix de ces animaux se tourner de son côté et disparaître de la terre entr'ouverte I Il tomba aux pieds du saint qui lui cria tout courroucé :
« Pourquoi as-tu enfreint mes ordres ? Pour punir ta désobéissance la volonté de Dieu ne veut plus vous donner que quatre-vingts vaches. »
A son retour, les vendeurs essayèrent de se dédire de leur marché, mais la loi donna raison à l'homme de Dieu.
L'acte de vente fut rédigé par les tolba, en présence d'une foule de témoins attirés par cette nouvelle extraordinaire.
Les habitants furent très heureux d'avoir reçu parmi eux un marabout; ils se mirent avec respect sous sa dépendance ; et, par la suite, témoins de nouveaux et nombreux miracles, chaque jour voyant sa piété, assistant à ses vertus, ils lui élevèrent, après sa mort, la koubba qui se trouve à l'entrée du village.
(Recueilli à Zenina par M. Tinterprète Arnaud^ en 1863.)
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Le Disciple du Taleb Baba Tonssonf.
Baba Tonssoaf le taleb, tenait école près de la Porte* Neuve à Alger. Baba Youssoaf était des plas renommés parmi les tolba, à cause de sa science profonde et surtout de ses vertus. Aussi de nombreux élèves se pressaient-ils dans rhumble bâtiment où le lettré donnait ses leçons. Le taleb se faisait vieux, quand la peste vint et le frappa. Les élèves s'enfuirent, abandonnant le vieux maître. Seul, Ton d'eux, nommé Hàssein, resta près de lui pour le soigner et le consoler.
« Mon enfant, lui dit le taleb, ne reste pas ici. Rentre e* appelle tes condisciples, et à ma place répète-leur les versets du saint livre et enseigne-leur toute science.
— Mais, maître, que puis-je leur dire î Je suis ignorant tout autant qu'ils le sont.
— Qu'importe. Va auprès d'eux. Les paroles de science te viendront. C'est moi qui te le dis. »
L'enfant obéit et ses camarades étant revenus furent tout étonnés du savoir de leur ami Hassein.
Mais peu après Baba Youssouf Taleb mourut, et, avec les soins les plus pieux, Hassein et les autres élèves le conduisirent à sa dernière demeure. Puis les enfants s'éloignèrent, tandis que Hassein restait auprès de la tombe absorbé dans sa douleur.
Tout-à-coup, une voix sembla sortir du sol, la propre voix du saint taleb :
« Enfant aimé, tu es rest^ seul fidèle au pauvre savant, tu n'as pas craint la peste terrible, et pour que ma classe me reste, tu as bien voulu me remplacer. Je veux que tu deviennes savant. Chaque soir, reviens ici, et je t'enseignerai toutes choses. Pour aujourd'hui, écoute ce que tu auras à répéter demain à tes anciens condisciples dont maintenant tu seras le maître. »
Et le taleb défunt commença l'explication du passage
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dû CoraD qui le lendemain devait être expliqué aux eûfants.
Hassein rentré chez lui raconta le prodige, et le lendemain les enfants curieux revinrent écouter les leçons de Tenfant. Et chose étrange, c'était la voix même du vieux Baba Youssouf que croyaient ouïr les disciples et c'était la science du saint homme qui sortait de la bouche du pieux précepteur.
Chaque soh-, Hassein le disciple se rendit au tombeau du défunt, et chaque soir il en rapporta plus de science. Hassein devint un taleb renommé, et de nombreux élèves se pressèrent pour écouter ses leçons dans l'ancienne demeure de Baba Youssouf.
(Cette légende, racontée communément à Alger, a été mise en vers par M. V. Bérard et introduite dans ses Poèmes Algériens.)
Le Diable et les Arabes.
Des Arabes labouraient un jour un vaste champ très fertile.
« Qu'y sèmerons-nous 1 se demandaient-ils. » Lorsque tout à coup, auprès d'eux, se montra Satan le Lapidé. « Un instant I Consultez-moi.
— Et pourquoi te consulter I Qui es-tu ?
— Je suis Satan ; la moitié du monde est à moi, et je veux la moitié de votre récolte.
— S'il en est ainsi, nous ne pouvons te refuser. Tu auras la moitié de la récolte. Mais que veux-tu? Ce qui est dans la terre ou ce qui est au-dessus.
— Certes, je ne veux pas les racines. J'exige ce qui est au-dessus du sol.
— Que ta volonté soit faite. A l'heure de la récolte, lu viendras prendre ta part. )^
Satan le Lapidé parti, les Arabes semèrent des navets
dm leur duuoip. Les iégimes prospérèrent et Tbeare de la récolte venue, on appela le Diable qui, incontinent, se présenta.
« Prends ce qui est au-dessus du soi, puisque la moitié de la récolte te revient I dirent les Arabes. »
Le Diable vit bien qu'il avait été dupé quand il lui fallut emporter les feuilles des navets et laisser les précieuses racines qu'il avait cru trouver.
Lorsque Tépoque des semailles fut rev^ue, Satan encore revint.
« Cette fois, dit-il, j'exige tout ce qui sera dans le sol et je vous laisse tout ce qui poussera au-dessus.
— One ta volonté soit faite, maudit I »
Satan s'en alla et les Arabes semèrent de l'orge et du blé. Puis, lorsque la moisson arriva, on appela encore le Démon.
Aide-nous à faire la récolte et puis tu prendras les racines. »
Le Diable, furieux, dut emporter les racines, jurant de ne plus essayer de lutter avec les Arabes, plus forts que lui en ruse et en malice.
Cette légende est analogue à nombre de légendies européenne. Nous citerons entre autres : Saint Crèpin et le Diabley légende picarde (Henry Carnoy, Littérature orale de la Picardie, p. 62) ; une autre insérée dans VAlmanack prophétique 1881 ou 1880; une du Berry recueillie par Laisnel de la Salle (Croyances et Légendes du Centre de la France ^ t. i, p. 130 et suiv.); Cf. également un conte inséré dans le Magasin pittoresqucy t. vra, p. 128 ; une légende du Périgord citée par Laisnel de la Salle [op, cit, p. 134) et dans laquelle un loup et un renard se trouvent aux prises absolument comme le Diable et les Laboureurs de la légende arabe. Le loup, bien entendu, joue le mauvais rôle. Les deux animaul à jeun trouvent des#oix; le loup réclame la chair et mange k brou tandis que le renard dévore les amandes. Quand les animaux trouvent des olives, le loup veut avoir l'intérieur et ne mange que les noyaux lorsque le renard se régale avec les amandes.