‹ Contributions au folk-lore des Arabes. L'Algérie traditionelleChapitre 4 sur 21 · CROYANCES ARABES SUR LES MONUMENTS ANCIENS · texte numérisé non relu

CROYANCES ARABES SUR LES MONUMENTS ANCIENS

Les indigènes de l'Algérie s'intéressent beaucoup aux ruines antiques, mais à leur manière. Ce n'est pas l'amour de l'antiquité, ni le désir d'exhumer quelques lambeaux des anciennes annales des peuples passés qui les i)oussent à s'en occuper ; c'est tout simplement Vauri sacra famés ! Toutes les ruines romaines dont le Nord de l'Afrique est si riche, ont été fouillées par ces barbares qui bien entendu n'y ont jamais trouvé les trésors considérables qu'ils prétendaient y découvrir, mais qui de tout temps ont été persuadés qu'elles renfermaient des richesses immenses.

Aijgourd'hui encore, les Arabes sont convaincus que des trésors incomparables sont enfouis dans des cavernes, dans des grottes, dans des tombeaux antiques et que s'ils ne parviennent à les découvrir, ce fait est dû tout simplement à ce qu'ils ne connaissent pas les magiques secrets qui pourraient leur indiquer l'endroit où ces richossos sont accumulées.

Cette croyance, du resto, est loin d'être particulière aux indigènes de l'Algérie. Chez tous les pt^uples, Timagination populaire s'est plu à entasser l'or et les pierres précieuses dans les endroits sauvages et déserts ; la tradition de la légende s'est conservée

vivace et l'on est resté convaincu que les grottes et les caver e cachent aux profanes des trésors inconnus. On en pourrait citer mille exemples en Algérie aussi bien qu'en Europe et dans le reste du monde. Quant à ces formules magiques, à ces rites particuliers nécessaires pour s'emparer de ces richesses, on a partout cette même foi. Ici, c'est à certains jours spéciaux, la nuit de Noël par exemple ou le jour des Rameaux, et à une heure précise — aux douze coups de minuit — que les grottes s'ouvrent, que les pierres des tombeaux se soulèvent, montrant un véritable ruissellement de diamants, de rubis, de colliers, de bracelets, de pièces d'or capables de rendre fou le mortel qui les contemple. Mais que de difficultés, que de secrètes connaissances magiques, que de sorcellerie à employer pour pénétrer jusque-là ! Et aussi, si le moindre mot cabalistique a été oublié, si le moindre rite a été omis, la pierre s'abaisse, la caverne se referme et le malheureux est pour jamais englouti auprès du trésor qu'il a convoité.

Si l'on remarque qu'en Algérie les chefs eux-mêmes partagent cette croyance, on comprendra comment il se fait que tant de monuments précieux, vestiges de l'époque de la domination romaine par exemple, et qui eussent tant fourni d'indications aux archéologues et aux épigraphistes, se trouvent maintenant mutilés ou détruits. Ainsi il est arrivé pour le Medr'asen, tombeau des rois de Numidie, dans la province de Constantine, et pour le tombeau des rois de Mauritanie ou de Juba — dénommé aussi Koher Roumia (Tombeau de la Chrétienne) — dans la province d'Alger, qui officiellement ont été attaqués, mais sans succès, à boulets de canon.

Le Tombeau de la Chrétienne.

A peu près à mi-chemin d'Alger et de Cherchell, non loin de la côte, est un mamelon inculte au sonmiet duquel se dressent des ruines désignées par les Arabes sous le nom de Kober^Roumia et par les Européens sous celui de Tombeau de la Chrétienne,

D'après l'exploration systématique du monument faite en 1866 par MM. Berbrugger et Mac-Carthy, ces ruines sont celles du Tombeau des rois de Mauritanie, élevé par Juba II, dans le siècle d'Auguste. Du reste, le savant orientaliste Judas a reconnu dans le nom actuel Kober Roumia le mot antique à peine défiguré signiiiant Tombeau royal.

Ces ruines excessivement remarquables ont frappé de tout temps 'imagination des peuplades africaines, et la légende n'a pas man-

qué d'y placer des trésors merveilleux dont bien des fois les Arabes ont cherché à s'emparer. Il est même arrivé qu'en 1555, le pacha d'Alger, Salah Raïs, essaya de renverser l'édifice en le faisant canonner, mais sans succès, pour en enlever les richesses qui devaient s'y trouver cachées.

Voici maintenant une ou deux des nombreuses légendes qui courent sur ce monument.

Il y a de cela bien longtemps, on berger menait habitaellement son troapeaa paître aux environs du Tombeau de la Chrétienne ; chaque soir, à sa rentrée au douar, il remarquait qu'une vache noire de son troupeau était absente, mais il ne s'en inquiétait pas trop, car le lendemain il la retrouvait avec les autres. Cependant, il arriva qu'à la longue ces disparitions mystérieuses piquèrent sa curiosité et qu'il résolut de chercher à pénétrer ce phénomène extraordinaire.

-À l'heure de la rentrée du troupeau, il abandonna ses bestiaux et les laissa descendre tout seuls dans la plaine ; puis il s'embusqua au milieu des broussailles pour observer ce qui allait advenir. Il vit bientôt arriver la vache noire qui n'eut qu'à se frotter un instant contre la paroi du monument pour se faire ouvrir un passage caché dans lequel elle pénétra. Puis la porte se referma et le berger eut beau attendre, il ne vit point l'animal reparaître. Toute la nuit, l'homme ne rêva que de cette merveille ; et le lendemain il revint encore se cacher près de la porte secrète. Quand la vache noire parut, le pâtre la laissa se frotter contre le mur ; puis il lui saisit la queue et pénétra avec elle dans le Kober-Roumia.

Mous n'essaierons pas de décrire les richesses inouïes que le berger vit entassées dans les salles du Tombeau de la Chrétienne ; c'était un étincellement de bijoux, de diamants, de rubis, de topazes et de pièces d'or dont l'éclat donnait le vertige. L'homme ne partit point aussi léger qu'il était venu ; il remplit ses poches d'or et de pierres précieuses et chercha la vache noire qui l'avait

introduit. Il la trouva en train' d'allaiter nn enfant placé sur on trône resplendissant. Cet enfant était le fils d'ffafloula^ la fée gardienne des richesses da Tombeau de la Chrétienne, et qui a donné son nom au lac qui naguères se trouvait au-dessous et au Sud de ce monument, dans la Mitidja.

Le berger fit tant d'excursions de ce genre, que bientôt son opulence dépassa celle des plus grands souverains de la terre. Et cependant, il ne paraissait pas au dedans du Tombeau de la Chrétienne qu'on y eût enlevé la plus petite parcelle de ses trésors, tant est grande la mas&e des choses précieuses qui y sont entassées I

Un Arabe nommé Ahmed el Hadjout avait été fait prisonnier par les Espagnols et emmené en Europe. Or, le maître du Hadjout devait connaître le Tombeau de la Chrétienne et posséder l'art de la magie, car ayant su que son prisonnier était voisin du Kober-Roumia, il l'appela et lui offrit la liberté sous cette condition d'aller brûler un certain papier au sommet de l'édifice. Naturellement, Ahmed el Hadjout accepta cette proposition avec joie, et quelque temps après il put reprendre la mer et rentrer à Alger.

Lorsque l'Algérien eut passé quelques jours parmi les siens, il songea à remplir sa promesse et se rendit au sommet du Tombeau de la Chrétienne. Il prit le papier tout couvert de caractères bizarres et l'alluma. Mais à peine le talisman fut-il consumé, que Ahmed el Hadjout vit le tombeau s'ouvrir et une quantité considérable d'or, d'argent, de pierreries en sortir et partir dans la direction de l'Espagne, sans doute chez le magicien de ce pays.

Voulant intercepter une partie de ces richesses pour se les approprier, il jeta son burnous sur l'ouverture du tombeau ; mais le charme était rompu ; il ne sortit plus rien et le Tombeau de la Chrétienne se referma sur le trésor. Ahmed el Hadjout dut se contenter de ce qui se

trouvait sons le bornons ; mais on assure qu'il n'eut pas trop à se plaindre, car la valeur en était telle qu'elle lui permit de passer dans la suite pour un des plus riches de la ville d'Alger.

(C. f. pour cette dernière lé^nde, Pellissier de Raynand, Annales algériennes ; Berbmgger, Revue africaine, 61, p. 32; V. Bérard, Poèmes algériens, p. 117, etc.)-

Le Trésor de Hamza.

Matifou, c'est-à-dire le Cap Matifou, est situé à 27 kilomètres d'Alger, par voie de terre. On s'y rend en suivant au bord de la mer une route très pittoresque qui contourne la baie et passe par les gracieux villages de Mustapha, Hussein-Dey, Maison-Carrée et Fort-de-rEau. En ligne droite, par mer, la traversée est d'une heure.

Vu des hauteurs d'Alger, le cap Matifou, surtout à l'heure du crépuscule, ressemble à un animal fantastique, à une espèce de lézard, s'avançant dans la mer.

On trouve encore à Matifou quelques vestiges des ruines de la ville romaine de Rusgunia, doat les pierres ont servi aux Arabes, aux Maures et aux Turcs à bâtir une grande partie de la ville d'Alger, et notamment les mosquées. On y remarque surtout l'emplacement de l'église dont l'évèque Episcopus a assisté au premier concile de la chrétienté.

C'est de la pointe du cap Matifou que les corsaires d'Alger, les pirates, épiaient le passage des navires pour les poursuivre ou les faire échouer au moyen de faux signaux de nuit, et les piller ensuite. On sait aussi que c'est prés du cap Matifou que la flotte de l'empereur Charles-Quint, en 1341, vint s'échouer et fut anéantie.

Tout ce qui s'est passé au cap Matifou était donc bien fait pour enflammer des imaginations ardentes d'Orientaux.

Plusieurs légendes lui ont été attribuées, entre autres celle des Sept-Dormants dont nous parlerons plus loin et qui du reste se retrouve en nombre d'endroits de l'Algérie. Mais ce sont surtout les récits où interviennent les trésors enfouis dans les ruines qui forment le fonds principal de ces légendes. Ainsi voici ce que rapportât les indigènes sur le Trésor de Hamza.

€ Dans un endroit appelé Hamia, il y a nne ruine que Ton nomme Ar^bal, an milieu de laquelle est une mosquée. Dans cette mosquée est une colonne ronge; dans cette colonne ronge sont trois trous. A partir de ces trois trous jusqu'au sommet, comptez trois empans i^'; fhippez d*un instrument et vous casserez une pierre toute remplie d'or. »

Cette légende ne doit guère se rapporter au cap Matifou. attendu que les noms de Hamza et de Ar'bal n'ont jamais e3Listê eu cet endroit.

La Msor dm Gnp M^Ufoo.

Les niims romaines de Rosgimia, la cap Matifoa, reotsmeiit des trésors merralieu. iossî» il j a une tr»itaîiie d^aimées on takb marocain, guidé par trob iDdigéoes d'Alger, i^ul-îl de se mettre à la rtecberche de ces ridiesses incomparables. Toki le ràrit que fit de celte excorsîoD Tin des indigènes qui accompagnaienl le takb :

« Xoos arotts trouTi^ ?ar K>rd de la b&ît Tenîr^ d ua sottlefnin à rendrait iadiquë par d.xs nsrsei^eiaec^Sw Après avoir bcvl^ ies parteifes^^ seloa l>KS%£e« aT<:>i:5 pl>£!e(n^ dazs on <eiT«Ma pî^rtv;? qui cacws a coccui^ dis? autr« rcème dioMSS!oa« ec d^ o?Iiti<-oi« daz;^ uz cr.^btècie e^^^sbeii; m^xiizê. Li. ».HS5 aTOû? açecv^ ir?îs baES5Ù< : pDîOLKr etû; r^Hnpii «ie wreore^ le deaxièaK cocîeaiiç du? IVaii booilLaiîe, e« !•* trot- Sfekne «ftaic pietx la marx^IIe* piiêvvs p^icç larges

que des douros. Au-dessns de ce dernier, pendait une longue épée nue, par un fll tellement fin qu'il était presque invisible à Tceil. Après avoir fait les conjurations et les fumigations obligatoires, le maugrebin(*) voulut prendre des pièces d'or ; mais le bassin à l'eau bouillante lui lança des jets d'eau en si grande abondance qu'il fut affreusement échaudè et qu'il se trouve encore aryourd'hui forcé de garder la chambre en attendant la guérison. »

Croyant avoir trouvé la formalité essentielle qui, la première fois, avait dû être omise, les compagnons du taleb marocain firent une deuxième tentative, mais au moment où ils allaient mettre la main dans le bassin aux pièces d'or, une rivière profonde surgit tout à coup et se mit à couler entre eux et le trésor. Les indigènes durent revenir à Alger sans avoir pu profiter des trésors du cap Matifou.

Après avoir mûrement réfléchi, ils se demandèrent si la présence d'un chrétien ne serait pas nécessaire pour mener à bonne fin leur expédition. En conséquence, ils s'adressèrent à un membre de la Société historique algérienne, par l'intermédiaire d'un coulougli d'Alger^ Dahmanben-Tchikikoun-el-Boumbadji. Le chrétien ayant naturellement refusé la direction d'une entreprise ou un habile magicien du Maroc avait échoué et s'était fait échauder par le bassin d'eau bouillante, le trésor resta au cap Matifou.

Aussi les indigènes sont-ils encore fermement convaincus que les ruines de Rusgunia renferment de riches trésors, de même qu'ils croient aux Sept-Dormants reposant dans une grotte voisine.

La Légende des Sept-Dormants (^).

Sidi-Kacem, originaire du Hodna, était un homme pieux et très savant, ne s'occupant jamais des choses de ce

(1) Maugrebin oo Moghrabin, homme de rOaeit.

(2) Cette légeode ett coanoe par toate l'Algérie et M trooie appliquée M nombif d'endroito, le Cap MatUioa rartoal.

monde ; il s'en allait détente en tente, stimulant le zâe des musolmans pour les œuvres pieuses.

Quelques années avant sa visite à N'gaous, sept jeunes gens de la ville, jouissant d'une réputation parfaite, disparurent tout-*à-GOup sans que Ton en eût la moindre nouvelle.

Un jour, Si-Kacem arriva, et après s'être promené dans le village, alla chez un des principaux habitants et l'engagea à le suivre. Après avoir marché quelque temps, il lui montra un petit monticule formé par les décombres, en lui disant : « Comment souffrez-vous que l'on jette des immondices en cet endroit ? Fouillez et vous verrez ce que cette terre recouvre. »

Aussitôt, on se mit à déblayer le terrain et on trouva les sept jeunes gens (Sebaâ Regoud), dont la disparition avait causé tant d'étonnement, étendus, la face au soleil et paraissant dormir d'un profond sommeil. Le miracle fit, comme on le pense bien, très grand bruit. Aussi, pour en perpétuer le souvenir, fut-il décidé que l'on bâtirait immédiatement une mosquée sur le lieu même, et qu'elle porterait le nom de Sebaâ er-Regovd, des Sept Dormants.

(Bévue africaine, mars 1860, diaprés un nègre de Tripoli.)

Cette légende arabe des Sept-Dormants aura été introduite en Algérie à Tépoque où cette province romaine était encore chrétienne. Elle a dû prendre son origine à la source grecque, dans ce récit si connu des Sept-Dormants d'Ephèse.

D'après la Légende Borée de Jacques de Voragine, les noms des Sept-Dormants d'Ephèse étaient Maximien, Malchus, Marcien, Denis, Jean, Sérapion et (jonstantin qui avaient été mûrés dans une caverne du mont Célion, près d'Ephèse, sur Tordre de l'Empereur Décius. La Légende Dorée raconte que lorsque la religion chrétienne se fut établie définitivement en Grèce, on ouvrit la caverne des Sept Martyrs et qu'à la stupéfaction générale, on avait retrouvé ces saints personnages dormant du plus doux sommeil depuis 372 ans, d'après les uns, ou depuis 196 ans suivant d'autres. Réveillés et ramenés dans la ville au milieu du plus grand respect, ils communièrent et moururent peu après. (A. D. 448.)

C'est Grégoire de Tours qui introduisit le premier en Gaule l'histoire merveilleuse qui, depuis l'an 500 environ, avait d^à en Orient, et particulièrement en Syrie, une grande notoriété. Aidé

d'vji Sjoien, Grégoire de Tonrs traduisit la Passion des S^t-Lor^ numts, martyrs d'Ephàse. En Bretagne, où la légende s'introduisit an siècle, il y a une église des Sept Dormants bâtie sur dol* men.

Cf. Méktsiney art. de MM. E. Renan et Luzel sur la chs^lle bretonne. Cf. également De gloria martyrum, I. 95. — Acta SS. — 27 juillet.

Cette légende des Sept-Dormanis doit être basée sur tout un cycle de croyances dans lesquelles il est question du sommeil merveilleux d'un héros. Certaines de ces légendes sont classiques, ainsi le Sommeil d*Epiménide qui, au dire des anciens, avait dormi quarante ans dans une caverne.

Hésiode, dans les Travaux et les jours, rapporte que « lorsque Tombre de la mort enveloppa les guerriers qui avaient été com« battre à Troie pour Hélène aux beaux cheveux, Jupiter leur donna une nourriture et une demeure inconnue de la Terre. Ét ces héros habitent paisiblement les îles des Bienheureux, par delà le profond Océan. Et là, trois fois par année, la terre féconde leur donne ses fruits doux comme le miel. »

Les traditions des peuples en offrent aussi de nombreux exemples : en Danemark, on raconte qu'Holger (Ogier) n'est pas mort, mais endormi au-dessous du château du Cronaberg; on entend souvent le bruit de ses armes. En Ecosse, le barde Thomas de Erceldoune resta sept ans au pays d'Elfland où il charmait la reine des Elfs; les sept années passèrent pour lui comnie un songe. Dans le pays de Walles, on dit qu'après la malheureuse bataille de .Camlan, le roi Arthur se retira dans l'île d'Avalon et qu'il y att^d avec ses guerriers l'heure de reparaître sur la terre. En Irlande, c'est le comte Gérald qui, endormi dans une caverne, attend, entouré de ses chevaliers, que les temps soient accomplis pour se lever de son siège, monter sur son cheval et rendre libre la verte Erin. En Allemagne, une tradition semblable existe au si^et de l'Empereur Barberousse. Assis à la table de pierre, sa barbe s'est enfoncée dans le roc ; au jour voulu par le destin, il secouera sa longue barbe, le roc du Bibelstein volera en éclats, et l'empereur recommencera sa carrière victorieuse. En Alsace, c'est le héros Dietrich qui dort sous le rocher, entouré de ses preux et la main toujours sur la garde de son épée, attendant, pour se lever, que le Turc vienne abreuver ses chevaux aux bords du Rhin. De cent ans en cent ans, il se réveille, se met sur son séant, regarde du côté du fleuve, puis, après avoir fait le tour du rocher, il se recouche et s'endort. Si, passant sur la montagne de l'Ax à une heure du matin, vous entendez un bruit de chevaux et de combattants, attendez une grande guerre; c'est Dietrich qui s'exerce avec ses compagnons. (Abbé Ch. Braun, Lég. du Florioal^ p. 86.)

Le sommeil mystérieux se rencontre encore dans nombre de contes ou traditions où il est amené par différentes causes. (Le Litre des ballades allemandes, trad. par E: de Saint- Albin, p. 127; Contes pop. de la Grande Bretagne, par Loys Brueyre, p. 348 ; Deutz, Sagen, p. 148.)

Le plus souvent, c'est le fait d'un enchanteur ou d'un magicien. Ainsi le conte si connu de la Belle au Bois dormant nous fournit l'épisode d'une princesse endormie pour cent ans par le pouvoir d'une fée. Les magiciens changent aussi en pierres les personnes qui leur déplaisent. Ce sommeil particulier est ordinairement terminé par la rupture du charme et la mort de l'enchanteur. En nombre d'endroits, les traditions rapportent que certains rochers ne seraient autre chose que des chevaliers ou des jeunes filles changés en pierres. Vienne le jour fixé par le sort et des rochers reprendront et la vie et leur forme d'autrefois.

Le chant d'un oiseau peut aussi donner le sommeil d'enchantement ou faire passer le temps d'une façon extraordinaire. Ainsi, dans une de ces légendes, un bon moine est à dire ses oraisons dans un bois, quand un rossignol chante auprès de lui des airs si suaves que le moine se prend à souhaiter de l'écouter durant deux cents ans. Effectivement le temps suit son cours peur toute la nature à l'exception du moine et du rossignol. Deux cents ans plus tard, le moine se relève et va frapper à la porte du couvent € dont il vient, dit-il, de sortir une heure auparavant. » On ne le reconnaît qu'en consultant les archives du monastère. Conmie les Sept Dormants il meurt dès qu'il a communié.

Cf. également dans le Polybiblion du mois d'août 1883, un article compte-rendu de M. le comte de Puymaigre, sur la Littérature orale de la Picardie, où l'éminent auteur du Romanceiro indique comme variantes de ce thème sur la suspension momentanée de la vie, quelques ballades ou contes allemands. Cf. La ballade VEtemitè et la complainte populaire allemande de la Fiancée hongroise. Dans la Golden Legend de l'éminent poète américain Longfellow est une donnée analogue ainsi que dans le Liber exemplorum.

La Caverne des Marabouts.

Au commencement est du Djebel Boa Kahil, existe la kheloua appelée mimouna, profonde caverne, suivant les Arabes, ayant sa sortie dans un des derniers pics ouest

delà montagne. Les compagnons da Prophète, défaits par les Romains à Ta'dmit, la creusèrent pour échapper aux vainqueurs. Depuis cette époque, cette caverne est habitée par des marabouts. Chaque année, les Khouan y viennent sacrifier des moutons, des boucs, etc... Ils y restent trois jours et trois nuits à prier ; chacun d'eux apporte sa natte et la laisse en partant.

Les saints habitants de cette caverne jouissent de la faculté de changer de forme ; ils préfèrent ordinairement celle du mouflon. Les femelles leur prodiguent leur lait pour étancher leur soif, et, pour apaiser leur faim, les mâles viennent d'eux-mêmes tendre la gorge à leurs couteaux. Aussi les chasseurs ont-ils bien soin de ne jamais tirer sur les mouflons qui paissent autour de la caverne dans la crainte où ils sont de tuer ou de blesser un des amis de Dieu. Ils ont toujours du reste à la mémoire le malheur qui arriva un jour à un certain Kord-el-Oued, des 0. Rahma.

Ce chasseur était venu s'embusquer à l'entrée de la caverne. Tout à coup il entendit un murmure extraordinaire autour de lui ; pensant qu'il était produit par le vent s'engoufi^rant dans l'abîme, il ne s'en inquiéta pas. Quelques moments plus tard, un superbe fechtal apparaît devant lui, s'arrête, fixe des yeux étranges sur les siens comme pour lui demander par quel droit téméraire il veut lui empêcher l'accès de sa demeure. Kord-el-Oued, tout entier au plaisir de faire une belle chasse, ne se donne pas la peine de comprendre ce muet langage, il ajuste avec soin sans que l'animal ait fait un pas pour fuir ou pour avancer ; son fusil part avec une explosion terrible que multiplient encore les échos de la caverne, mais, ô prodige I aussitôt après la détonation, le chasseur reçoit à la poitrine un choc violent comme celui d'une pierre lancée avec force ; en même temps, le bois de son fusil se brise en cent morceaux, et le canon se partage dans toute sa longueur. Le chasseur tombe sans connaissance et il reste trois jours et trois nuits dans un profond sommeil. A son réveil, il porte la main à sa poitrine et la retire pleine de sang ; à

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ses pieds se trouve la balle aplatie ; aa lieu d'aller frapper ranimai elle s'était retournée contre lui.

€ Je n'étais pas mort, racontait-il ; mais depuis ce jour, lorsque je prends mon fusil, je ressens à la poitrine un0 douleur pareille qui ne dure qu'un instant, il est vrai, mais qui me rappelle l'action criminelle que j'ai failli commettre. Et, quand le gibier est à ma portée, l'arme tremble entre mes mains ; la nuit je rêve de ce mouflon, je le vois toujours devant moi, et le jour, quand je chasse, il me suit partout, marche avec moi, s'arrête quand je m'arrête et ne cesse de me regarder du môme regard de reproche. Il en est toujours de même quand je vais faire une action contre le bien. »

C'est aussi dans cette caverne que Lalla Khodra, fille de Sidi Ameur Bou Serra, resta onze ans à méditer sur les paroles de la religion. Les marabouts, sous la forme de mouflons, lui apportaient chaque jour sa nourriture?

(Recneilli par M. Arnaud, interprète de Farmèe, en 1862.)

Les grottes et les cavemes*ont toujours paru si mystérieuses que rimagiiïation en a fait des retraites particulières destinées à servir d'habitation aux génies, aux fées et aux lutins, ou des lieux secrets où sont enfouis les trésors des esprits et du démon.

Dans les mythologies du Nord, ce sont des nains qui gardent les trésors des cavernes avec un soin jaloux. Au plus profond de ces antres sont les énormes coffres tout remplis de pierreries et de bijoux précieux ; à côté sont assis les nains armés de massues. Malheur au téméraire qui ose s'aventurer dans leur obscure demeure I Dans les grottes des montagnes, sont aussi les palais merveilleux des fées et des génies, comme au bord des sources, les demeures luxueuses des ondines ou des nymphes ; les colonnes de ce palais sont de Tor le plus fin, et les murs sont formés de mosaïques de diamants, de rubis, d'émeraudes et de topazes.

Dans les cavernes aussi sont endormis les guerriers qui, comme Barberousse ou Dietrich, attendent Theure du réveil pour reparaître plus forts que jamais. Les saints choisissent également ces retraites absolument eomme les marabouts de la légende arabe. Enfin, pour montrer la force des superstitions et des croyances qui de tout temps ont couru parmi les peuples sur les antres des montagnes, des ravins ou des sources, il nous sufilra de dire que partout ou presque partout on a honoré d'un culte particulier les grottes et les cavernes^ et que de nos jours encore chaque an£rac-

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tuosité profonde de rocher passe en nombre d^endroits pour avoir ses habitants mystérieux.

Quant à cette légende arabe de la Caverne des MarahoutSy nous pouvons indiquer une légende analogue de l'Irlande citée par Croker dans ses Fairy Taies :

€ Dans le Comté de Limerick, un jeime gars se moquait un jour des Fairies qui avaient établi leur demeure au fond du précipice * de Knockfierna; voulant, disait-il, frapi)er à la porte de leur château et savoir s'ils étaient chez eux, il saisit une grosse pierre et la lança dans Tabîme. La pierre bondit avec fracas de rocher en rocher et le jeune gars pencha la tête au dessus du précipice pour entendre le bruit qu'elle ferait quand elle atteindrait le fond. Tout à coup la pierre remonta avec autant de force qu'elle avait été lancée, et frappant le téméraire au front, elle le fit rouler au bas de la montagne. »

Si la balle qui retourne frapper celui qui Ta lancée se retrouve dans les traditions de la vieille Europe, on en peut dire autant pour cette croyance arabe de la transformation des marabouts en mouflons et en toutes sortes d'animaux. En sonrnie, c'est la croyance à la lycanthropie si répandue au moyen-âge qui s'applique non seulement à la métamorphose de l'homme en loup, mais aussi en d'autres animaux. Ovide [Métam,, livre vi), parle de Lycaon changé en loup; Pétroae, en son Satyricon, parle aussi d'un fait semblable. Les légendes de l'Inde fourmillent de cette croyance, de môme que les Sagas Scandinaves. En Angleterre on la constate dès le XÙ* siècle dans VOttia impenalis de Gervaise de Tilbury. Les chroniques du moyen-âge en sont remplies, et Marie de France en a fait le sujet du Lai de Bisclavaret, Enfln de nos jours, on croit encore — comme il nous a été donné de le constater dans le Nord — au [)Ouvoir qu'ont les sorciers de se transformer à volonté en toutes sortes d'animaux. En Portugal ( Tradicoes po^ pulares de Portugal (de M. Leite de Vasconcellos), les lobishomens ou loups-garous inspirent une grande frayeur. Quand une famille est composée de sept enfants, on i)ense que forcément l'un d'eux doit être un lou[)-garou.

Le Rocher de Sidi-Aïssa.

La chamelle de Sidi-Aïssa Ben Mohammed avait été volée. Le célèbre marabout vint trouver les gens du Demmed et les pria de la lui rendre. Sur leur refus, il les

menaça de toute la colère divine. Alors un homme, dont Topinion pleine de sagesse était toujours écoutée avec déférence, dit à ses compagnons :

« — Cet homme entend nous forcer à respecter ses droits d'ouali ; c est fort bien. La source qui jette ses eaux dans notre enceinte commence à diminuer. Posons pour condition au marabout d'augmenter le débit de la fontaine. Si Dieu marche avec lui comme il le dit, ce sera chose facile à Sidi-Aïssa Ben Mohammed ; si au contraire cette demande est au-dessus de son pouvoir, nous égorgerons sa chamelle et nous le tuerons comme un imposteur. »

On applaudit à cet avis,' et Sidi Aïssa se rendit sur la montagne. D'une main il souleva un énorme rocher qui fut au loin rejeté par un puissant jet d'eau claire et limpide. Dans leur joie, les habitants oublièrent leur promesse ; ils tuèrent la chamelle et s'en partagèrent les dépouilles. Le marabout, saintement furieux de ce manque de loyauté, invoqua le Ciel vengeur et, dès l'instant et d'elle-même, la pierre énorme revint se poser sur la source qu'elle ferma si hermétiquement que depuis ce jour une seule perle d'eau n'en put sortir.

Les gens duks'ar voulurent lapider le marabout; mais, traçant un cercle magique autour de sa personne, Sidi Aïssa ne reçut aucune de leurs pierres. Alors le marabout jeta l'anathème sur les gens du Demmed :

« Malheur à vous I ô familles du Demmed, malheur à vous ! vous m'avez méconnu : ma vengeance est loin d'être entière ; elle s'avance du côté du couchant; votre nid d'aigle sera violé et détruit. »

Et le marabout Sidi Aïssa Ben Mohammed disparut.

La prédiction de l'ouali s'accomplit à la lettre ; le bey d'Oran, Mourki, et le chef Dehilis se chargèrent de détruire le ks'ar et d'en égorger ou chasser les habitants.

(Recueilli par M. Arnaud, interprète de l'armée, en 1862).

Le Rocher des Sahâri.

Du temps de Sidi Mohammed ben Aliya, vivaient dans le Djebel Seudjas les Oulad-Daoul et les Oulad-Tabet.

La discorde divisait un jour ces deux fractions. Le tumulte était grand ; le sang était prés de couler, quand apparut Sidi Mohammed ben Aliya.

« Eh quoi ! leur cria-t-il, ne pouvez-vous un instant maîtriser vos sentiments batailleurs ? Grâce à mes prières, jusqu'ici, vous avez joui d'un bien-être parfait. Au lieu de dépenser votre force dans des conflits inutiles, réservez-la donc pour le moment où les gouins affamés de la R'azia, plus nombreux que les nuées de Gâta et de Roudri du Zarès, désoleront vos montagnes.

Mais ces hommes, animés les uns contre les autres de tout ce que les passions peuvent mettre de fureur au cœur humain, s'obstinèrent à ne pas écouter les paroles de conciliation du marabout. Ils s'oublièrent même jusqu'à lui dire :

« Qui es-tu ? De quel droit te mêles-tu de nos affaires ? Nous permettions à nos femmes de croire à ta sainteté, mais quant à nous nous n'avons que faire de tes remontrances intempestives I »

L'homme de Dieu, indigné de leurs blasphèmes, arracha des flancs de la montagne un énorme rocher que cent individus robustes n'auraient même pas pu ébranler.

A l'aspect de ce prodige, les combattants sentirent leurs armes glisser dans leurs mains tremblantes ; ils se prosternèrent aux pieds du saint en implorant son pardon.

Mais le marabout, soulevant au-dessus de leurs têtes la roche colossale, entre ses mains plus légère que le grain de sénevé de l'Ecriture, leur cria d'une voix qui passa en frémissant sur tout le Zarès :

« Ce n'est pas chez vous non plus, race de chiens, que le bien peut trouver sa place ; mon dessein était d'abord

d'ensevelir vos inimitiés sous cette pierre, et votre âme perverse s'y est opposée. Gens dévoués au malheur I je vous abandonne dès ce moment à votre démence ; mais souvenez-vous que la prospérité s'est pour jamais éloignée de vous. Vous chercherez votre nourriture dans les branches du genévrier aux fruits amers. Votre bonheur cesse

d'exister je l'enfouis sous ce rocher. . . »

Il dit, et le bloc de granit retomba sur le sol où il s'enfonça lourdement. Toutes les tentatives des Sahâri pour relever la pesante masse restèrent infructueuses, et depuis ce temps le genévrier nourrit à lui seul les pauvres familles du pays.

Les Fontaines miracolenses.

Il ne faudrait pas croire que les chrétiens auront eu seuls en ce temps des fontaines miraculeuses et des sources propres à guérir toutes les maladies, les Musulmans et autres en offrent de nombreux exemples. Ainsi, dans le nord de l'Afrique, à Alger, se trouvait, à côté de la mosquée du cheikh Sidi Ali Ezzouawi, non loin de l'ancienne porte d'Azoun, la fontaine du saifit Ezzouawi dont les eaux jouissaient des propriétés les plus diverses. On y venait de bien loin pour la guérison des fièvres périodiques et d'autres maladies, pour obtenir la conservation de la fidélité conjugale, la fécondité des femmes stériles, en sorte que l'oukil de la mosquée en retirait chaque année un bénéfice assez rond.

La mosquée de Sidi Ali Ezzouawi a été démolie, mais les eaux de la fontaine attiraient encore grand concours il y a quelques années, et tous les lundis des sacrifices particuliers, accompagnés de pratiques et de rites superstitieux, étaient effectués devant la fontaine.

Sidi Abd-el-Kader El-Djilani, le plus grand saint de rislam, ayait avant 1866, dans sa mosquée à Alger, un puits dont l'eau

jouissait de propriétés analogues. Co [mits, creusé par le saint luimême, fournissait une eau miraculeuse (lui avait le don de guérir les maladies, de chasser le mauvais esprit, <le rendre les fenmies fécondes et d'oi)érer bien d'autres merveilles qu'il serait trop long d'énumérer. Ce fut une véritable désolation dans le faubourg Bab- Azoun, lorsfju'en 18()(), on démolit la moscjuée du saint jmr rétablissement d'un boulevard. Los femmes surtout, qui avaient l'habitude de la fréquenter, témoignèrent la plus vive affliction.

Le Bain des Maudits.

Un riche Arabe, Kaddour, n'avait pas d*enfants. Après maints pèlerinages, mainles visites aux saints marabouts, il obtint enfin d'avoir des héritiers et sa femme mit au monde un garçon qui fut nommé Hamed, et une fille qu'on appela Lella-Amna. Seulement les deux enfants se ressemblaient si fort qu'il eût été presque impossible de les distinguer, n'eût été la dissemblance de leurs vêtements. Les deux, jeunes gens grandirent ; Hamed trouva sa sœur si belle, Lella-Amna trouva son frère si beau, que l'affection qui les unissait se changea en l'amour le plus violent.

Kaddour pensait que cet amour était tout simplement une extrême affection fraternelle. Aussi quelle fut sa surprise quand, disant un jour à son fils :

« Hamed, il faut songer à te marier I »

Hamed lui répondit :

« Mon père, je veux épouser Lella-Amna, ma sœur I Le malheureux Kaddour, épouvanté d'une telle résolution, ne crut pouvoir mieux faire que de chasser son fils du douar.

Hamed, proscrit, s'en alla bien loin, rassembla des gens sans aveu, prêts à tout, et forma une bande de brigands qui ne tardèrent pas à devenir la terreur de la contrée. Hamed espérait trouver la mort dans les luttes qu'il lui fallait soutenir contre les Arabes des villages ou

des caravanes qu'il attaquait, mais toujours la mort l'épargna, trouvant sans doute que le destin du jeune homme n'était pas accompli.

N'y tenant plus enfin, un jour Hamed le brigand prit deux chameaux, monta sur l'un et s'en alla rôder aux environs de la demeure de son père. La nuit venue, il s'en approcha et appela sa bien-aimée.

« Yamna I Yamna I viens avec Hamed ton fiancé. »

Par trois fois, Hamed appela sa sœur, et, au troisième appel, Lella Âmna répondit :

« Mon frère, mon fiancé, me voici I »

Lella Amna monta sur le chameau libre, et, rapides comme le vent, les animaux dociles conduisirent au repaire des bandits les deux fiancés sacrilèges.

Le matin venu, le vieux Kaddour chercha sa fille et s'aperçut qu'elle s'était enfuie avec son frère.

« Maudits I Maudits, soyez-vous ! s'écria-t-il. Que jamais les saints marabouts n'intercèdent pour vous I Que jamais vos corps abjects ne reposent dans la terre I »

Et le malheureux père se livra à la plus profonde douleur.

Ce même matin, le brigand Hamed avait réuni tous ses compagnons.

« Voici Lella Amna, ma fiancée. Que nos noces soient célébrées et qu'un superbe festin nous réunisse I »

Le mariage des fiancés fut célébré et un magnifique festin fut servi aux mariés et aux bandits. c

« You I youl youl criaient joyeusement les convives.

— Qu'on serve du vin ! nous nous moquons de la loi du prophète ! cria Hamed.

« You I youl you I acclamèrent les brigands. »

Au moment où les coupes circulaient, le ciel se couvrit de gros nuages noirs, la tempête se déchaîna, la pluie tomba en torrents inondant le festin, la grêle crépita, le tonnerre roula dans le ciel, et, prodige étonnant, les danseuses, les brigands, Hamed et Lella Amna, les sacrilèges, versant des larmes brûlantes, furent transformés en ces blocs sulfureux qu'aujourd'hui montre l'Arabe avec

terreur au sommet d'Hammam-Meskoutine^*^ le Bain des Maudits.

Croyances relatives aux Chrétiens.

En Algérie, dans toutes les traditions qui touchent de près ou de loin à la possession du sol, on est presque toujours certain de trouver le nom des chrétiens. Les noms des monuments antiques ont surtout frappé l'imagination de ces peuples. Les pierres taillées des constructions romaines sont autant de coffres remplis d or et de pierres précieuses que les chrétiens d'autrefois y ont enfermés et dont iU ont eu la précaution d'emporter la clef lorsqu'ils furent forcés de quitter TAfrique.

Les chrétiens ont gardé ces clefs et les ont transmises à leurs descendants ; mais il est écrit qu'un jour viendra où les possesseurs des clefs retourneront en Afrique, ouvriront les cachettes mystérieuses et répandront la richesse sur l'Algérie.

Les habitants du Sahara disent que les chrétiens, autrefois possesseurs du pays, n'ont pas cessé de l'habiter, mais qu'ils sont descendus dans des cités souterraines, emmenant avec eux les eaux, les rivières et les ruisseaux qui autrefois fertihsaient le pays'^*.

Dans le Sahara se trouvent des ruines connues sous le nom de Bou-Chougga. On y voit encore les restes

(!) « Lf% eaux thermales d'FIammnm Merkoulino Jaillissent perpcndicalairement. s'accuiiipagnant d'un déj^agcmcnl U'arido 9uiriircux qui les si;;nali> d'assez loin. Leur température est celle de l'eau bouilhuilc (3.>). Klle» dc|»o<enl. en se refroidissant, une grande quantité de carlninate de chaux qui forme autour d elles un rebord que Ton voit s'élever tous les jours davantage, de manière à constituer, avec Id temps, des masses ctWiiques, sorte de pains dé sucre KiK^ntc>ques, qui acquièrent toute la hauteur à laquelle ces eaux peuvent s'élever. Lorsque l'ouverture se ferme, le canal disparait avec le reirait des eaui, qui, ne trouvant plus d'issue, de ce côté, se frayent une autre roule, percent le roc lor UD autre point, où elles reproduisent le même phénonème. »

(V. Bérard, Indicateur général de l'Algérie, !• cdil, p. 413.)

(f) Cette légende a été donnée en vers pirM. Bérard, dans son ouvrage Poèmes algém riens, Paris, Dento, 1868,

d'un bassin construit en pierres de taille et profond de quatre ou cinq mètres. Aujourd'hui le bassin est à sec. Si Ton en approche Toreille, on entend le bouillonnement souterrain du fleuve qui autrefois devait alimenter ce réservoir. Aussi tout le monde, depuis l'enfant jusqu'au vieillard, depuis le fellah jusqu'au voyageur, est-il per- • suadé que les chrétiens sont là dans leur ville souterraine, que leur jouissance est surnaturelle et qu'un jour ils sortiront de leur retraite ramenant la fertilité avec les fleu?es et les torrents qu'ils détiennent en ce moment.

Les Arabes du Sahara montrent encore d'un air mystérieux une colline désolée et solitaire qui s'élève près du lit desséché de l'Ouàdi-Iel. Les pentes de cette colline sont toutes jonchées de pierres de taille que les habitants appellent Bordj-el-Guerba (la maison du remue-ménage). Là, souvent pendant la nuit, l'oreille est frappée de sons étranges ; le lieu est désert, et cependant le matin on y décou\Te des traces inconnues d'hommes et d'animaux domestiques. Ce sont encore les chrétiens qui causent tout ce tapage dans leur cité souterraine.

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