‹ Contributions au folk-lore des Arabes. L'Algérie traditionelleChapitre 7 sur 21 · T VICTIM · texte numérisé non relu

T VICTIM

Au génie de la montagne des pasteurs (?) ; un sacrifice a été fait suivant la coutume locale, pour obtenir qu'il conjure la force des tempêtes.

La DJnonn Metidja.

Anprés de l'endroit où aujourd'hui s'élève le village de Sainte-Amélie, habitait bien longtemps avant le Prophète une Djnoun ou Fée merveilleusement belle. Cette fée se nommait, dit-on, Metidja. Son palais, construit par les génies, était superbe ; les colonnes d'albâtre, les coupoles étincelantes, les balcons d'or travaillé ne pouvaient s'y compter tant ils étaient nombreux. Dès qu'un voyageur venait à passer dans les environs, les serviteurs de la Djnoun l'avaient bientôt amené au palais de la fée. Aussitôt, des nègres le débarrassaient de ses vêtements poudreux, le conduisaient aux étuves et le revêtaient d'habillements de la plus grande finesse. Dans une salle toute

pavée de pierres précieuses, la princesse Metidja recevait le voyageur et le faisait prendre sa part d'un festin ou étaient servis les mets les plus succulents, et où les vins les plus exquis étaient versés dans des coupes d'or fin. Des danseuses choisies parmi les autres fées, compagnes de la Djnoun, se livraient aux danses les plus enivrantes aux sons d'un orchestre invisible de Djouak, de Kamentcha, de Kanoun, de Derbouka et de mille autres instruments. Puis la Djnoun conduisait l'heureux voyageur dans une salle plus merveilleuse encore où l'attendaient tous les plaisirs. Le lendemain — car la belle était inconstante — l'Arabe reprenait à regret sa route emportant sur son chameau mille présents de la Djnoun qu'il ne devait jamais plus revoir.

Il arrivait parfois que les serviteurs de la Fée ne pouvaient parvenir à rencontrer le voyageur cherché. Alors le Palais de la Djnoun s'embrasait éclairant dans le lointain et appelant l'attention des gens égarés aux environs. La princesse Metidja, vêtue d'une longue robe blanche, ses longs cheveux noirs en désordre sur ses épaules nues, errait par les bruyères en fleurs, chantant tristement et répandant par les airs des parfums voluptueux qui portaient au loin l'égarement et la passion dans le cœur des mortels.

Mais la belle Djnoun vieillit ; ses longs cheveux noirs blanchh^ent à la longue ; ses beaux yeux perdirent leur vivacité, ses joues se creusèrent, et la lente maladie bleuit ses chairs autrefois si roses. Les génies du lieu moururent les uns après les autres ; le merveilleux palais s'écroula, et de ses ruines, un seul puits profond resta. Au fond de ce puits on peut encore voir dans un linceul la Djnoun Metidja qui, malgré les ans, brûle encore de l'amour qui toujours la consuma.

(Cf. pour cette légende, V. Bérard, Poèmes Algériens, p. 166 et suiv.)

La Djnonn et le Taleb.

Le taleb Ahmed ben Abdallah vit dans la crainte de Dieu.

On n*a jamais pu dire de lui qu'il avait convoité le bien d'autrui. Ses biens sont à tous et sa tente est ouverte à tout venant. Il sait le Coran et il en observe fidèlement tous les préceptes. Le taleb s'abstient des viandes défendues et ne boit pas de vin. Ahmed ben Abdallah est encore jeune pourtant, mais aucun désir charnel ne vient troubler la sérénité de son cœur.

Ahmed le Taleb est sorti de grand matin. Il a rencontré son voisin Ali à la porte de l'enclos.

4( Que Dieu rende fortunée ta journée I

— Sois heureux, ô Ahmed I

— Comment vont ceux qui t'aident, Ali î

— Bien, très bien.

— Dieu soit loué I Quand tu es bien, je sais bien.

— Où vas-tu à une heure si avancée ?

— Au tombeau de Sidi Ali Zouaoui !

— Que la bénédiction de Dieu soit sur toi I » Ahmed ben Abdallah continue son chemin. Il marche,

marche longtemps ; la nuit vient et le taleb se repose dans une petite grotte qu'il rencontre sur sa route. Le matin venu, Ahmed ben Abdallah remplit ses devoirs de fidèle musulman et reprend son chemin. Il arrive an bord d'une rivière et devant lui s'offre un spectacle enchanteur. Dans l'eau pure, se baigne une charmante jeune fille, belle à ravir, telle que les houris du Paradis. Ahmed le Taleb reste muet d'étonnement, tandis que la Djnoùn qui ne Ta pas aperçu continue ses ébats et offre aux yeux éblouis du saint homme mille trésors de volupté. Soudain Ahmed aperçoit près de lui sur la berge une peau de colombe. Inconsciemment il la ramasse et continue d'observer la jeune fille.

EnfiD, celle-ci a fini de se baigner. Elle reTient sur le bord de la rivière, se couche mollement sur le gazon et attend qae le soleil ait séché sa peau délicate. Elle se relève et cherche sa forme de colombe. Mais rien, rien partout. Que va-t-eile faire, la belle Djnoun î Comment rejoindra-t-elle les autres Djnoun, ses sœurs qui l'attendent là-bas, bien loin? Elle se désespère et se met à pleurer. Mais elle aperçoit Ahmed ben Abdallah qui, à moitié dérobé par un massif de cactus, la regarde fixement et tient encore dans sa main la forme de colombe que tout à l'heure elle a quittée.

« Je t'en supplie, lui dit-elle, rends-moi ma forme de colombe, si tu ne veux que je meure de désespoir I

— Je ne te la rendrai point, belle Djnoun, et je veux la conserver comme un souvenir de toi.

— Je t'en conjure I rends-la moi et je t'accorderai ce que tu me demanderas.

— C'est convenu I

— Soit ! Je veux ce que tu veux et je suis prête à t'obéir.

— Voici ta forme de colombe, je te la rends sous cette condition que, dans quinze jours, à cette même heure, tu m'attendras ici. »

Ahmed le taleb rend à la jeune fille la peau de colombe. Vite elle s'en revêt et s'envole dans les airs. Le saint homme la regarde s'éloigner et continue de marcher. Ahmed ben Abdallah arrive à la ville et se rend à la koubba de Sidi Ali-Zouaoui. 11 dépose son offrande entre les mains de Toukil, fait ses dévotions, rend visite à quelques amis et retourne vers sa demeure. A l'heure dite, il arrive au bord de la rivière. Un pigeon s'arrête sur la berge, dépose sa forme de colombe et la belle Djnoun est devant le taleb.

€ Me voici. Que veux-tu de moi î

— Que puis-je te demander autre chose que la possession de ta charmante personne ?

— Mais n'es-tu pas un saint homme, et le Prophète ne te défend-il point de t'unir à moi ?

— Je le sais, mais tu es si belle que tu ne peux être qu'un ange de Dieu. J'exige donc que tu me suives et que tu sois ma femme.

— saint homme I réfléchis bien à ce que tu veux de moi I Laisse-moi en repos courir par les rivières et les forêts avec mes compagnes.

— Non, non. Suis-moi I »

Toute désolée, la Djnoun accompagne le taleb. On arrive à la demeure d'Ahmed ben Abdallah et bientôt il n'est bruit dans les environs que du prochain mariage du saint homme. Le jour fixé arrive, et le taleb épouse la Djnoun. Les années se passent et la femme donne à son mari de jolis enfants qui font la joie des mariés et l'envie des voisins. Mais toujours, la belle Djnoun est triste. Elle aime ses enfants et elle adore son mari dont elle n'a qu'à se louer. Mais le souvenir de ses compagnes toujours la poursuit et elle reste des heures à soupirer après les années si heureuses qui se sont enfuies.

Un jour, les enfants se jouent dans un coin retiré de la maison. Ils trouvent une peau de colombe et l'apportent à leur mère ; ses yeux brillent de plaisir. Elle est toute joyeuse de retrouver son doux vêlement de Djnoun. Partira-t-elle ou restera-t-elle avec son mari et ses enfants ? Un instant elle hésite. Mais elle prend son parti. Elle embrasse ses enfants, les appelle des noms les plus tendres, se revêt de sa forme de colombe et s'enfuit retrouver les Djnoun.

Ahmed ben Abdallah était sorti ; il revient et apprend la terrible vérité. Il pleure et s'arrache les cheveux de désespoir. Mais, hélas I inutilement.

Seulement, la Djnoun revient parfois trouver ses chers enfants, les embrasse longuement et aussitôt s'enfuit.

(Légende arabe racontée en 1880 dans un café maure à Alger.)

Le thème qui sert de fond à cette légende arabe est un des plus universellement répandus dans la littérature jwpulaire, aussi bien que dans la littérature proprement dite de tous les i)euples.

C'est l'histoire de ces divinités inférieures (nymphes, fées, cUnoon, etc.) surprises par on mortel tandis qu'elles se livrent

aux doux plaisirs du bain. Ces nymphes ou ondines ont ceci de particulier qu'avant de se baigner elles ont déposé sur la berge leurs formes d'oiseaux (oies, cygnes, colombes) ou d'animaux (phoques, baleines, etc.), forme sans laquelle elles ne peuvent retourner auprès (le leurs compagnes. Le mortel s'empare de ces peaux (foiseaux ou d'animaux et emmène la nymphe qu'il oblige à devenir sa femme. /Tout va bien pendant quelque temps, mais un jour arrive où la fenmie retrouve la forme perdue et s'enfuit.

Dans plusieurs des recueils sanscrits, nous retrouvons cette légende. Le Vislinou Purana, dans son récit des actions du dieu Krishna, nous montre les Copias, merveilleuses jeunes filles blanches conmie le lait, implorant la déesse Bhavimi alin de devenir les épouses de Krishna. Comme quelques jours après, les Gopias(*) étaient à se baigner dans un ruisseau et (qu'elles avaient déf)osé leurs robes auprès d'un buisson, Krishna survint, enleva les vêtements des trois jeunes filles, et ne consentit à les leur rendre ([u'à cette condition, que chacune viendrait le» lui réclamer secrètement, autrement dit qu'il les épouserait toutes trois.

Les Apsaras védiques qui sont d'autres nymphes des eaux sorties de la mer au jour où les Devas et les Asouras la barattèrent pour en obtenir l'ambroisie, se montrent aussi sous des formes d'oiseaux et rappellent les (copias. (Cf. le CatnpntJvi Bramana^ ii, 5, 45.) Baring Gould, dans ses Cun'ous Myths of thc Mîddle Ages, cite nombre d'ouvrages hindous qui renferment des épisodes analogues, dans le chapitre consacré aux Fillca-Cygneny 2*= série, p. 2î)6.

Dans un conte indien publié en 1875 [Indian Antiquary, t. iv, p. 57), nous trouvons le prince Siva-Dàs qui part à la recherche de l'apsara Tillottama. D'après le conseil d'un ascète, le prince entre dans une foret au milieu de laquelle est un étang. A la clarté de la lune, Siva-Dàs voit aiTiver cinq nymphes des eaux qui se dépouillent de leurs vêtements et se baignent dans l'étang.

Le prince reconnaît l'apsara Tillottanm à certain signe à lui indiqué par l'ascète. Il enlève les vêtements et ne consent à les rendre qu'à cette condition de choisir parmi les nymphes celle (ju'il désire jK)ur épouse. Un conte populaire analogue de fon<l peut être comparé dans le tome iv, p. 10, de la même revue de Bombay, i. e. Ind, Ant, Cf. également pour les récits indiens : le Kathasâritsâgara du Somadeva Bhatta (trad. Wilson) ; Jouiti. of the Asiatic Society of Bcngal, t. vni, 1839, ]). 530, pour l'analyse d'un drame birman ; le Kandjour [Mém. de l'Acad, de St-Pètershourg, t. XIX, n' 6, 1873, p, 26 et suiv.). .

Si de l'Inde nous passons en Perse, les Péris ont également le pouvoir de se changer en oiseaux, surtout en colombes, ainsi que

(i) Copia, gopi, gardiflnne de racbes, pastourelle, de go, vache, et po, garder, faire paitjro.

le témoigne le récit du âls du marchand et des Péris dans le Bahat^-danush (trad. anglaise de J. Scott; trad. ft^ançaise de L. Brueyre dans ses notes aux Contes pop. de la Grande-Bretagne.

Les Avares du Caucase {Awarishe Texte y dans les Mém, de l*Acad, imp, de St-Pétersb., t. xix, 1876, n<» 6, p. 7) ont des contes semblables. De même les Chinois [The Folk-Lore of China, by. N. B. Dennys, Hong-Kong, 1876, p. 140), et les Malais des Célèbes, en Océanie (Zeitschrift der Deiitschen Morgenlandischen Gesellschaft, t. VI, 1852, p. 536, et L. de Hacker, V Archipel indien, p. 98). Les Esquimaux de Groenland {Taies atid Traditions of the Esquimo, by H. Rink, n<» 12) ont entr'autres légendes celle de Thonmie qui épouse une mouette. Tune des plus curieuses du recueil. Comme on le voit par ces quelques citations, ce mythe est loin d'être particulier aux races indo-européennes.

Les Eddas Scandinaves parlent des fl Iles-cygnes. VEdda de Vœlund commence ainsi : Trois frères en se promenant au bord d'un lac, rencontrèrent trois Walkyries qui filaient du lin; auprès d'elles étaient leurs trois formes de cygnes. Les frères les enamenèrent et ils passèrent sept hivers ensemble ; puis les femmes s'envolèrent et ne revinrent pas. '

Dans la grande épopée germanique des Niehelungen, une expédition de Burgondes que conduit Hagen, part pour le pays des Huns et arrive au bord du Danube. Les Burgondes ne pouvant trouver de gué, Hagen s'en va à la recherche d'un passage. Il entend un choc dans l'eau, et, s'avançant, il reconnaît trois jeunes filles qui, effrayées, disparaissent dans le fleuve. Leurs vêtements sont restés sur la berge ; Hagen s'en empare et ne les rend que lorsque les nymphes éplorées lui ont fait connaître l'avenir.

Au moyen-âge, la tradition des filles-cygnes se rencontre à chaque pas. La Chanson du chevalier au Cygne, basée sur la métamorphose des enfants de la reine Béatrix, femme (rOriant, semble avoir inspiré nombre d'ouvrages de l'époque. Ainsi le poème allemand de Frédéric de Souabe (Cf. Liebrecht, Zeitschrift fur verglcichende Sprachforschung, t. xvui, p. 50) ; le Parsical de Wolfram d'Eschenbach ; le Schwan Ritter de Conrard de Wurtzbourg ; l'auteur anonyme de Lohengrin. Et chacun sait que le maëstro Richard Wagner, qui tou^jours a eu un grand faible pour la légende, a repris en les amplifiant \)o\ir un ou deux de ses opéras, ces récits du moyen-âge. En 1440, V Ordre du Cygne fut créé par Frédéric II de Brandebourg, en souvenir de cette légende.

Nous n'en finirions pas de citer les contes modernes analogues. Nous nous bornerons à indiquer :

France: Basque Legends, by Wentworth Webster, 2« édit. p. 120 et suiv. ; Chatte blanche, n« 32 des Contes Lorrains de M. E. Cosquin (dans Romania) ; Henry Carnoy, Contes Picards, dani

Somaniaf t. vm, p. 256-257 ; id. La Mantoffne noire dans Mêhisine, col. 446 ; etc.

Italib : Stanislao Prato, Vha yiovellina popolare Monferrina, cou note comparative, Cîomo, 1882; Giuseppe Pitrè, Fiabe, nacelle e racconti popolari di Sicilia, vol. i , n® 50; Dammi lu velu; et vol. n, n" 61 : BurdiUuni; D. Cîomparetti, Novelline pop. ital.,

50 : Vile de la Félicité ; Gonzenbach, Sicilianische Màrchen, n®6, suivi de notes très intéressantes par Reinhold Kôhler; V. Imbriani, NoveUaia milanese, esempi e panzane lombarde,.., n« 27: Elrt del Sol^ etc.

Espagne : Maspons y Labros, Lo Rcndallayre, contes populaires catalans, l'* série, p. 41 : Lo Castell del Soly etc.

Allemagne : PrOhle, Kinder und Yolskmàrchen, n" 8; Grimm, Deutsche Sagen; Simrock, Deutsche mythol. p. 409; Deutsche Màrchen, n® 65; Grinun, Kind. und Hausm. n° 49 et n° 193; Ad. Kuhn, Mârkische Sagen, und Màrchen u. s. te., n» 10; Sommer, Sagen Màrchen.,., t. i, p. 142; Meier, Deutsche Volshmàrchen..., n« 7, etc.

Angleterbx : Croker and Keightley, Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland ; P. Kennedy, Legendary Fictions ofthe Irish Celts, p. 122; Campbell, West Highlands Popular Taks, vol. I, n* 2; Cîox, Mythology ofthe Arian Nations, vol. u, p. 136; Loys Brueyre, Contes populaires de la Grande BretagnCy p. 257 et suiv., etc.

Pays slaves : Afanasieff, Narodnija russkija Skaski, liv. v, n® 23 : Le Roi des Eaux et Vassilissa le Sage (Ralston, Russian Folk-TaleSy n* 19; L. Brueyre, Contes populaires de la Russie, p. 123-141); Narodne pripoviedke skupio u i oko Varasdina Matija Valjavec kra&manov, p. 104-106 ; id. n* 6, p. 29-31, etc.

Suéde et Norwege : Cavallius et Stephens, trad. Thorpe ; Beau vois, Conies populaires de la Finlande, de la Norwège, etc., p. 181 ; G. Asbjôrnsen, Norske Folk Eventyr, p. 209, etc., etc.

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