‹ Contributions au folk-lore des Arabes. L'Algérie traditionelleChapitre 9 sur 21 · B. LES MARABOUTS · texte numérisé non relu

B. LES MARABOUTS

Les marabouts sont des hommes- reconnus saints ou qui ont hérité de ce titre de leurs aïeux. I^s marabouts constituent la noblesse religieuse, noblesse héréditaire, comme Tétait autrefois en France la noblesse de robe ou d'épée et comme le sont les deux autres qui existent chez les Musulmans, la noblesse d'origine accordée aux descendants de la fille du Prophète et la noblesse militaire.

Ja<lis, les marabouts jouaient un grand rôle dans la vie privée et i)olitique des Arabes, population primitive et impressionnable; mais, à présent, leur influence diminue de jour en jour.

Car, il faut dire qu'à côté des saints personnages dignes d'être distingués par leurs vertus réelles, parleur érudition et par leurs travaux sur la philologie, la théologie, la jurisprudence, s'est trouvée une myriade (-) de marabouts qui n'étaient que des fourbes, des fanatiques ou de pauvres hères auxquels la superstition et la naïveté musulmane pouvaient seules prêter un mérite dont ils étaient 'dépourvus.

Les Arabes fout volontiers dix, vingt et même cent lieues pour aller consulter un marabout, saint ou farceur. Chacun lui de- . mande, selon ses besoins, la pluie ou le beau temps; les femmes rim|)lorent pour qu'il les rende fécondes, \Y)ur être aimées; le marchand les supplie pour (jue ses all'aires [)rosi)crout ; celui-ci voudrait avoir la faveur d'un chef, celui-là obtenir l'amour 'de sa maitn'sso, beaucoup demandent la guérison de leurs maux, etc. Tous réclament des amulettes dont nous allons parler plus loin.

l*ar extension, le marabout adonné son nom au tombeau qu'on lui a consacré; c'est ix)urquoi on appelle marabouts ces petites bâtisscîs à toits ronds (|ui sont parsemées jusque sur les confins du Désert. Mais le véritable nom de ces petits monuments est koitbba ou khouhbahy c'ost-à-dire mausolée, qui tire lui-même son nom du mot kobOa, couj)ole, dôme.

(1) Marabout, M'rabotte. Oaelqucs auteurs disent que Marabout vient du mot arabe marboth, qui veut dire lier, comme religieux vient du mot latin reiigare.

{i) Ce mot n'a rien d'excessif, quand on songe que dans des tribus entières, comme celle des Cheurfa, par exemple, on compte presque autant de marabouts que d'habitants, U titre de marabont étant héréditaire, on conçoit faeiiemeot cette moltipiication.

Les marabouts sont presque toigours un lieu de pèlerinage ou de halte pour les caravanes.

11 existait autrefois une coutume : les riches déposaient dans les marabouts des offrandes de dattes, de galettes, de figues sèches, de farine, etc. Les pauvres que le hasard y conduisait mangeaient à leur faim ces provisions de Famour de Dieu, c'est ainsi qu'on les appelait.

Mais malheur à celui qui aurait osé emporter une datte, une figue, un quartier de galette, une pincée de farine 1 11 devait périr infailliblement en route.

Le grand Marabout Sldi el Hadjl Ali Âbd el Kader el Djilali.

Le plas grand des saints mosalmans, celui qui est invoqué le plus souvent et avec le plus d^efficacité, est Sidi El Hadji Abd el Kader el Djilali, dont le tombeau est à Bagdad, et en l'honneur duquel des koubbas ont été semées daps toute l'Algérie. Ce marabout est, particulièrement, le patron des aveugles qui invoquent son nom en demandant l'aumône.

C'est à Bagdad, auprès du tombeau de ce saint, où il avait été conduit par son père, que l'émir Abd el Kader<*> a eu la révélation qu'il serait un jour Emir des Croyants.

Abon Abd-AUah ech-COioadi El-HalouK^).

Abou Abd- Allah ech-Choudi, plus connu sous le surnom jwpulaire d'El-Haloui, était né à Séville, en Andalousie. On ne sait rien de son enfance, ni de sa jeunesse, ni même de ses débuts dans le monde lorsqu'il fut arrivé à l'âge d'homme ; et, en vérité, c'est une lacune à jamais regrettable dans une telle vie. Mais d'après

(i; Abd el Ktder est né en 1806. an huneio do la Gaetna, quartier d'El Hammam, à l«kfloiBëtrefN.-0. de Mascara.

(S) NoQs arons beaaeoap paisé ppor cette DOtice dans on article de M. Brosselard sur Aboa AM- AH«b 6eii*Glioadi, daaa la Rame efrMtme,

la période qui nous est connue, on peut infére^r s^re^ient q.u*il avait étudié, et qu'il était même devenu maitre et profês èssciences koraniques ; en effet, nous le voyons exercer les fonctions de cadi dans sa ville natale. Que lui advint-il un beau jour ? quelle subite transformation s'opéra en lui ? Nul ne nous a mis dans le secret, mais nous penchons à croire que les livres de la vraie science lui avaient tourné^ la cervelle ; toujours est-il qu'il prend un grand parti. Le voilà, tout d'un coup, qui dit adieu à Séville, abandonne patrie, parents, amis, et le sceau de la justice et son grimoire, et ses livres avec leurs gloses, tout ce qu'il a aimé jusqu'ici, tout ce qui l'attachait à ce monde ! Autres visées, autres espérances. Il vend son bien, et il en distribue l'argent aux pauvres ; il dépose le caftan de drap ân et le halk de soie, se couvre le corps de haillons, prend le bâton, la besace du mendiant, le chapelet du pèlerin, traverse la mer sans verser une seule larme de regret sur ce beau rivage de l'Andalousie qu'il quitte à jamais. Où va-t-il, ce Don Quichotte du soufisme? Où Dieu le conduira.

Dieu et son étoile le conduisirent à Tlemcen. Cest là qu'un beau matin il arriva dans son bizarre accoutrement et sans un sou vaillant.

On le prend tout d'abord pour un fou et on le hue ; mais lui, impassible, laisse s'ameuter et crier la foule. N'a-t-il pas conscience de ce qu'il vaut ? Mais passer pour un fou, pour uft pauvre esprit qu'a touché le doigt de Dieu, c'est tout ce qu'il veut. Il sait son monde. Aigourd'hui on le raille, demain on l'applaudira : le fou de la veille deviendra un inspiré, un saint, et voilà sa fortune faite dans ce monde et dans l'autre I Combien d'ouali et des miexuL posés dans l'admiration de la multitude, n'ont pas commencé autrement ! Il n'est pas sans esprit ni sans savoir ; il a de la ruse, de la finesse, de l'audace, toute la science voulue pour bien jouer son rôle.

« Je te tiens, ô foule crédule I dut s'écrier à part soi le mendiant. Tu crois te jouer de moi, et c'est moi, le pauvre insensé, qui te joue ! Ris donc; vois, je m'en vais par les rues chantant et dansant I Ah! ah! le bouffon!.... Je t'amuse, n'est-ce pas? Je me fais humble et petit jusqu'à vendre des bonbons aux enfants, moi le cadi de Séville ? Mais patience, moi aussi j'aurai mon tour et mon heure viendra! Vil troupeau, je sais bien le secret de te mener et de te rendre à ma fantaisie. Tu ployeras les genoux devant moi et après;, ma mort tu baiseras la poussière de ma tombe vénérée! Va, va, je ne suis ni un fou ni un idiot, quoique mon intérêt exige que je passe comme tel à tes yeux. Non, je suis un charlatan !

Mais doucement : pour toi, je serai l'eavoyé de Dieu, un de ses élus, un saint! Pendant tout le reste de ma vie, tu m'admireras;

j'aurai l'air de vouloir rester pauvre, mais tes dons me rendront riche. Et après ma mort, tes fils, tes petits-flls, et leurs arrièreneveux et toute leur postérité jureront par mon nom trois fois saint; ils chanteront mes louanges, brûleront des cierges et de l'encens en mon honneur, et feront de l'insensé leur intercesseur auprès de Dieu très haut ! Ce rôle est à ma taille; il me convient de le jouer. Que ta volonté soit faite, celle de Dieu et la mienne aussi! »

Personne certes ne nous a confié que le héros de cette histoire ait jamais tenu pareil discours; mais il nous semble qu'il ne dut pas se parler autrement en lui-même, le jour où il entrevit et la possibilité de devenir un grand homme et celle de se faire canoniser, grâce à la crédulité imbécile de ses coreligionnaires. Et bien il lui en prit d'ainsi raisonner, car il avait trouvé le vrai chemin de la gloire, beaucoup plus sûrement que s'il eût épuisé ses forces et fatigué son esprit à commenter les livres de jurisprudence dans la bonne ville de Séville. Le nom de Sidi-el-Haloui le saint a traversé six siècles, victorieux de Tindiflérence des honmaes; trente générations se sont courbées devant le marbre de son tombeau ; celles qui viennent feront de même. Mais qui maintenant se souviendrait du cadi de Séville, d'Ab-Allah Ech- Choudi, le légiste ? Il y a six cents ans que ce nom dormirait dans l'oubli I

Heu vanas Jiominum mentes, heu pectora cœca !

Par tout cela, on voit combien ce réfugié de la \ieille Espagne était un habile homme ; ce qui le prouve sans réplique, c'est que dès qu'il eut conçu le dessein d'exploiter le profane vulgaire et de vivre de sa sottise, il commença par quitter son pays. Car il est hors de doute qu'à Séville il n'eût point eu beau jeu comme en Afrique. Le proverbe arabe le dit excellemment :

€ Le savant, dans son pays natal, est comme l'or que l'on n'a pas encore extrait de la mine. »

Ce que nous autres nous traduisons par l'adage bien connu de l'Evangile : « Nul n'est prophète en son pays. »

Voilà donc Abd-Allah Ech-Choudi, l'Andaloux, arrivé à Tlemcen, frais et dispos dans ses guenilles, et contrefaisant l'insensé. Cela se passait au moment où la puissance des Almohaves commençait à décliner en Espagne, c'est-à-dire vers l'an 6(« de l'hégire, soit l'an 1266 de l'ère chrétienne, sous le règne du grand Yarmoracen ben-Zeiyan.

Ech-Choudi, qui veut ses coudées franches sur la place publique, a eu une bonne inspiration de se mettre petit marchand de sucreries [halaouat). Il se montre comédien consommé. Le voici sur la place ; il chante, il saute, il danse, il crie sa marchandise, vend ^ l'un des pâtes sucrées^ à l'autre des fruits confits. Et les enfants

d^aficonrir, de Tentonrer et de raccompagner dans ses chants et ses danses. On ne rappelle plus Abd- Allah Ech-Choudi, le cadi, mais Baba el-HaUmiy presque Papa Gâteau.

Mais voyez encore : la foule s*est amassée autour de ce prétendu simple d'esprit ; elle éprouve un certain plaisir à entendre cet idiot et à rire de ses folles saillies. Mais lui a saisi le moment favorable ; il change de ton et de langage ; il pose sur le sol son plateau de bonbons, et tout aussitôt il se met à discourir sur le dogme, la morale, la destinée, la vie à venir, l'essence de Dieu, la vie de Tàme, sur les points les plus élevés de la science, sur ses problèmes les plus ardus et les plus obscurs. Et c'est en controversiste consommé qu'il le fait et avec une éloquence qui charme tous les auditeurs. Quand il en arrive à discourir sur la vie contemplative, on croirait entendre un souâ initié de longue main à tous les secrets de la doctrine. Ainsi c'est confondue et pleine d'admiration que la foule se retire. Et tout en s'éloignant elle se demande :

€ D'où vient donc le profond savoir de cet insensé, de ce mendiant? Evidemment c'est l'esprit de Dieu qui est passé en lui; c'est un des élus du Seigneur sur la terre. La Providence du reste a de ces coups : elle choisit souvent parmi les plus bas et les plus humbles pour les élever au faite de la gloire et de la sainteté et montrer par là son infinie puissance. Oh î oui, certainement cet homme est un des prophètes ; c'est un saint ; c'est un ouali I »

Au bout de quelque temps de ce manège habile, Baba el-Haloui fat considéré, dans tout Tlemcen, comme un oracle. Quand il daignait parler ou prêcher, c'était un cercle imposant d'auditeurs qui l'écoutaient et qui proclamaient bien haut la gloire de leur maître.

Cette fois, le but était atteint. Ech-Choudi fut salué ouali, et la multitude aux mille voix de ratifier ce titre de béatification décerné par les plus compétents au réfugié de Séville. Sa renommée alla grandissant et il ne fut bientôt plus question que de ses miracles.

N'est-ce pas là l'histoire de nombre de saints, de fakirs et d'oualis, et pour quelques-uns véritablement dignes de ce nom par leurs croyances, leurs vertus, leur désintéressement des choses du monde et surtout leur bonne foi, combien d'aventuriers, d'imposteurs et de fourbes ! Et malgré tout, l'ignorance et la superstition sont tellement sœurs que toujours il est arrivé que la multitude n'a pas su distinguer entre le vrai et le faux, le réel et l'imaginaire, et qu'elle a prodigué sa vénération et son culte aussi bien à ceux qui le méritaient qu'aux fourbes qui s'étaient couverts du manteau de la vérité pour arriver à leurs fins.

Après cette loîigue digression, (^u'on nous permette de rapporter succinctement la légende de ce Sidi el-Haloui et celle de

qaelqnes autres saints de Tlslam honorés à plus ou moins juste titre par les Musulmans d'Algérie. Et d'abord voyons conmient l'histoire s'est transformée dans celle d'Ech-Ghoudi, le cadi de SéTille.

Sidi El-Haloui était renommé par toute l'Afrique du Nord pour rétendue de sa science dans les choses divines et humaines et pour les nombreux miracles qu'il avait opérés. On disait en parlant de lui : Dieu lui a révélé tous les secrets des mondes visibles et invisibles ; ses serviteurs sont les génies, et si ce n'est pas un apôtre, c'est certainement un prophète I Sa renommée était solidement établie parmi le peuple et elle arriva jusqu'à la cour. Aussi, un jour, le sultan dit-il à son premier vizir :

« Il faut que je voie l'homme extraordinaire que l'on appelle Sidi Abdallah El-Haloui ; qu'on me l'amène sur l'heure. »

Aussitôt les officiers du palais se mettent en quôte de Touali ; il est amené au Mechouar et introduit dans l'appartement du prince. Le chef des croyants l'invite gracieusemrat à s'asseoir devant lui, et le fait disserter, une heure durant, sur toutes les belles choses qu'il sait : le sultan est ravi de cette science profonde.

« Allez, lui dit-il, je ne veux pas que l'éducation des princes, mes enfants, soit confiée à un autre qu'à vous ; je vous choisis ; à partir d'aujourd'hui, je remets ce précieux dépôt entre vos mains ; vous serez chargé de les instruire. »

Comme tout bon ouali, Sidi el-Haloui est modeste.

Il balbutie une excuse : la mission est difficile et délicate, bien au-dessus de ses forces ; il n'est qu'un humble serviteur de Dieu, le dernier, le plus indigne ; comment se charger d'un tel fardeau ? Mais devant la volonté d'un roi qui n'entendait pas facilement raison, il fallut eéder.

Voilà donc Touali devenu, malgcé lui, précepteur eu

titra ge denx jejones émirs. Sidi El-H^Qoi ^jAilip^poor condition qu'il ne résiderait pas au palais ; les jeunes princes devaient venir le trouver dans sa modeste demeure ; le sultan avait accédé à cette demande insolite, tant sa confiance était grande, et puis Dieu l'avait touché à son insu, et il n'était déjà plus le maître de sa volonté.

Sidi el-Haloui commença donc ses leçons et presque aussitôt il réussit à merveille dans la tâche qu'il avait entreprise. Les deux princes avaient été gâtés par les courtisans et ils étaient absolument ignorants, et voilà que leurs yeux se dessillent, leur esprit s'illumine et rapidement ils deviennent de petits prodiges. Le sultan, leur père, était ravi et étonné. Il se félicitait du parti qu'il avait pris et devant ses vizirs il en témoignait hautement sa royale satisfaction.

Mais Satan, Satan le lapidé, était aux écoutes. Il trouva bientôt l'occasion excellente pour nuire à l'ami de Dieu, au saint de Tlemcen. Goutte à goutte, le Malin infiltrait dans le cœur des vizirs le poison de la jalousie*

Tout allait bien pourtant, lorsqu'un certain soir, le sultan s'étant assis au milieu de ses enfants pour partager leur repas, crut s'apercevoir qu'ils étaient soucieux et ne mangeaient pas ; les mets les plus exquis leur étaient présentés et c'est à peine s'ils y touchaient.

« Qu'est-ce à dire ? fit le sultan tout étonné ; qu'avezvous donc, mes enfants, que les choses les plus rares que l'on serve à la table royale, ne trouvent pas grâce devant vous ?

— C'est que... que... nous n'avons plus faim, répondirent timidement les jeunes princes.

— Vous n'avez plus fahn ? Comment cela se fait-il T

— Sachez donc, seigneur, que nous prenons chez notre maître une nourriture merveilleuse qui flatte notre goût autant qu'elle satisfait notre appétit. Aussi, lorsque le soir nous rentrons au palais, n'avons-nous plus le moindre désir de toucher aux mets que votre bonté nous fait servir.

Oh ! notre maître, allez, a bien grand pouvoir I car il lui suffit de gratter la muraille du bout de son ongle ; les miettes de plâtre qu'il recueille ainsi deviennent, en passant dans le creux de sa main, un aliment exquis.

Voilà, seigneur, ce qu'il nous fait manger quand il est satisfait de notre travail et de notre application, et c'est bien le mets le plus délicieux que nous ayons jamais goûté : il a la saveur du miel le plus sucré, le plus délicat ; il rassasie vite notre faim et nous donne chaque fois de nouvelles forces et une ardeur sans pareille pour le travail. De notre vie, nous ne voudrions d'autre nourriture, s'il nous était permis de choisir. »

Le Sultan, tout ébahi, alla rapporter cet événement à ses vizirs.

€ — Vous le voyez. Sire, s'exclama le hadjeb ou grand chambellan ; je l'avais bien dit à Votre Majesté ; cet homme n'est qu'un sorcier, un magicien, un ami de Satan, un faux ouali, un infâme corrupteur de la jeunesse ; il vous trompe, il abuse indignement de votre confiance ; le châtiment doit être proportionné à l'outrage fait à la personne royale, au commandeur des croyants.

— C'est bien dit, repartit le Sultan ; j'ai été dupe de cet extravagant et méchant homme. La vengeance doit être prompte comme le ressentiment ; qu'on l'emmène hors des murs et qu'il soit décapité à l'instant. »

Comme bien on le pense, le hadjeb fit vite exécuter Tordre du sultan. Traîné à l'endroit où depuis s'est élevé son tombeau, Sidi el-Haloui eut la tête tranchée, et son corps fut abandonné sans sépulture à la voracité des bêtes fauves et des oiseaux de proie •

Si l'orgueil du sultan était vengé et la haine du grand vizir satisfaite. Dieu n'était pas content et le peuple gémissait et murmurait en songeant au saint qu'on lui avait enlevé pour le faire périr d'une mort infâme.

Or, voici que le soir qui suivit cette terrible exécution, à

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l'heure d'El-Eucha, le Bouwab, ou gardien des portes, fit comme à Tordinairc sa tournée dans la ville.

Le Bouwab criait : La porte I la porte ! afin que les retardataires qui se trouvaient encore dehors à cette heure indue s'empressassent de rentrer dans la ville et de regagner leur logis.

Tout était calme et silencieux. Pas une âme vivante n'avait enfreint la consigne ; déjà les portes roulaient sur leurs gonds, quand tout à coup une voix lugubre retentit dans le silence de la nuit.

€ Gardien, gardien, ferme ta porte I Va dormir, gardien I II n'y a plus personne dehors, excepté El-Haloui, l'opprimé I »

Le gardien était saisi d'étonnement et de terreur, mais il se tut. Le lendemain, le surlendemain, et pendant sept jours de suite, la même scène miraculeuse se reproduisit.

Le peuple eut vent de la chose et murmura tout haut.

Pour le coup, le Bouwab n'y tint plus ; après avoir passé une nuit agitée, il se rendit au mechouar, de grand matin, et demanda à parler au sultan en personne.

Cette faveur insigne lui fut accordée.

« Sire, dit-il en tremblant, un miracle ! Que votre Majesté daigne m'entendre I Je me jette à ses genoux. Un miracle. Sire, un miracle I »

Et notre homme de raconter à son maître et seigneur ce qu'il entendait chaque soir en fermant les portes de la cité.

« C'est bien, lui dit le Sultan ; trouve-toi,, ce soir, à l'heure d'El-Eucha, auprès de Bab-Ali ; je m'y transporterai en personne avec mon grand chambellan : je suis bien aise d'entendre par moi-même la voix de cet homme. »

Le soir même, le Sultan n'eut garde de manquer au rendez-vous. Le vizir qui l'accompagnait était plus mort que vif. A peine la voix sonore et cadencée du mouedden s'était-elle fait entendre pour appeler les fidèles à la dernière prière, que, sur un signe du prince, le Bouwab fit retentir son cri de chaque soir : La porte I La porte l

iJors aa milieu dn calme général qui régnait à cette heure, la même voix gémissante psalmodia ces paroles :

€ Gardien, gardien, ferme ta porte I va dormir, gardien 1 Il n'y a plus personne dehors, excepté El-Haloui l'opprimé I »

« J'ai voulu voir, j'ai vu ! s'écria le Sultan. )►

Il remercia le gardien des portes et lui fit présent d'une bague en diamants d'un très grand prix. Puis se tournant vers le misérable chambellan :

« C'est toi, traitre, qui m'as trompé, lui dit-il, toi et les tiens ; tu es un enfant de Satan le lapidé ; à ton tour, tu mourras I »

L'aurore du lendemain éclaira le supplice dn grand Tixir» supplice raffiné qui dut frapper de terreur les courtisans, et faire frissonner d'horreur les méchantes langues du palais. Le sultan faisait en ce moment réparer les r^parts de la ville : il ordonna que son premier ministre fût enseveli vivant dans un bloc de pisé que Ton posa justement vis à vis de Tendroit où le pauvre ouali avait été décapité et où son corps gisait sans sépultund. Et pour que la réparation fût complète, il décida qu'un tombeau digne de la sainteté de la victime loi serait élevé et qu'on y déposerait pieusement ses restes. Le peuple entier battit des mains, et le sultan ftil, d'une voix unanime, acclamé le plus juste et le plus généreux des sultans présents et passés.

Tdle fut Téritabl^eiit la fin du saint Abou-Âbd-JQhh d4akNQÛ« de 1 ancit»! cadi de Séville. À ceux qui en doutaraient, nous pi^urrions oppvci>er des témoignages anthentîques ei nous ne pourrions sans injustice récuser c^ioi de toutes les vidlle^ barbes blancbes de Tkmc» q«i en savent plus que nous sur ce point Et (Hàs, n'y at-f41 pas aussi la complainlt" du Meddah, la ocmplainte du dieikb Ibn-Emsaid ? Oui ne la connaît ? Tout le monde la cèa&u\ jusqu aux petits enfants. Voilà eiicore une prea-

ve I Lisez-la plutôt, bien qu'il y ait peut-être plus de charme à rentendre chanter qu'à la lire ; mais soyez indulgent pour le style et la versification de Fauteur ; c'est une complainte, la poésie du peuple, elle parle son langage.

Donc, £1 Hadj-Mohammed ibn-Emsaïd, le meddah, a dit :

Là c'est Sidi el-Haloui, la victime de la calomnie I

Lui, qui a parlé aux grands du goum royal I

Oui, sa voix retentît même après qu'on lui eut coupé la gorge.

Il répondit au gardien des portes, et tout le monde Ta entendu.

Il lui dit : Gardien, à l'œuvre, fais ton office î

Ferme la porte et va-t-en dormir I

Il ne reste plus dehors qu'El-Haloui, l'opprimé î

Son corps décapité git à la belle étoile !

Ils l'ont étendu en croix dans la poussière î(l)

(Cf. poor cette légende, la Revue Africaine. N« 31 ; mtn 1860.)

La légende de l'ouali Sidi el-Haloui se retrouve à Bougie attribuée au célèbre marabout Abd-el-Hack ; de même aussi les Kabyles ont leur Sidi Ali el-Medloum dont les aventures sont analogues. Le saint de Bougie a sa complainte, dont le lugubre refrain est celui-ci :

Ferme ta porte, gardien, et Ta-t-en ; Ne t'en déplaise, la porte de Diea est toujours ouTerte I Va-t^n, il n'y a plus personne dehors, excepté Abd el-Uack, Lui qui est mort pour la cause de la Térité I

A Alger, le miracle opéré après la mort de Sidi-Haloui est attribué à Sidi Ali Zouaoui dont la kouba, ombragée d'un figuier, se voyait à l'endroit où la rampe Rovigo rencontre la rue d'isly.

Dans des travaux opérés vers 18G0 aux murs de Tlemcen, on a retrouvé le bloc de pisé dans lequel le grand vizir aurait été enterré vivant par l'ordre du sultan.

Cf. du reste la légende suivante sur Sidi Ali Zouaoui.

(1) El-Hadj Mohammed ibn-Emsaïd, de Tlemcen, est mort en 1170 de l'hégire. Il a laissé ane grande réputation dans sa Tille natale. Dans sa jeonesse il fit des chansons UctBcienses ; mais plus tard il se fit dévot et ne composa plus que des cantiques et des complaintes en l'honneur des oualis. Ses chansons de jeunesse sont fort goûtées à Tlemeeo où il B'eit penoQoe qui ne laetie quelque hw^i d'Ibn-Kintald,

Légende de Sidi Ali Zonaoai.

C'était aa* commencement de l'année mnsnlmane, à l'époqae de ia fête du Dayha où toat bon musulman tue un mouton. Un pauvre maralK)ut Sidi Ali Zouaoui arriva devant la porte d'un vieux raïs et lui demanda un asile pour la nuit. Le saint ouali fut reçu pour la nuit, mais le lendemain, après son départ, on s'aperçut que le bracelet d'or de la jeune fille de la maison avait disparu. Le vieux raïs ne manqua pas de penser que Thôte de la nuit était . Fauteur de ce vol. Vite, les gens de la maison coururent sur la route qu'avait prise le marabout et le saint homme ne tarda pas à être rejoint et ramené à la ville.

€ Chien maudit ! lui cria le raïs. Tu m*as volé le bracelet d'or de ma fille!

— Le bracelet d'or de ta fille ! Tu veux te moquer d'un pauvre diable I

— Tais-toi, fils de vipère ! Tu n'es qu'un infâme voleur.

— Cherche alors et vois si j'ai ce bracelet.

— Tu l'as caché en route ou bien tu l'as vendu. Suismoi diez le cadi I

Le pauvre homme dut, bon gré malgré, se rendre chez le juge.

€ Cet homme m'a volé un bracelet d'or lorsque je venais de lui accorder une généreuse hospitalité. Je demande qu'on lui coupe le poing.

— Mais, Cadi, je ne suis point coupable !

— Tais-loi, menteur. Oii'on te prenne et qu'on te pende à la potence la plus haute,

Sidi Ali Zouaoui fut entraîné par la foule et peudu, malgré ses dénégations, hors des murailles de la ville.

Son corps resta suspendu à la potence.

La nuit venue, les portiers chargés de fermer les portfô de la ville allaient criant :

« S'y i-lril personne exï dehors des murs. *

Lorsqu'une voix retentit solennelle dans le silence de la nuit :

€ Il n'est, il n'est qu'un brave homme, Un brave homme mis au gibet. >

Les portiers effrayés coururent prévenir Taga. € Le pauvre homme qu'on a pendu aujourd'hui, vient de se montrer en nous criant :

« 11 n'est, il n'est qu'un brave homme, Un brave homme mis au gibet. »

L'aga courut à la porte et entendit la voix disant :

« Cherchez dans la cruche du Raïs, Vous y trouverez le bracelet d'or. >

On courut chez le raïs, et au fond de la cruche on trouva le bracelet que la fille y avait laissé tomber par mégarde.

On dépendit le saint et un tombeau lui fut élevé auprès d'une fontaine qui, dès cette époque, a joui du privilège de guérir des maladies des yeux.

(Légende populaire à Alger.)

L'ouali Sidi Mohammed ben AUya.

Sidi Mohammed ben Aliya comptait parmi ses ancêtres Sidi Abd-el-Kader ben Moussa El-Djilani, et était par conséquent chérif.

Son grand-père Sidi Ahmed ben Ibrahim était parti de Bagdad accompagné de ses treize frères. Ils parcourut l'Afrique septentrionale, et devint avec ses frères Torigine de la Cheurfa ou véritable noblessç. Après maints voyages à Tlemccn, à Fez, à Maroc, où, malgré son ascendant, de puissantes collisions le harcelèrent, il fut tué à As'mil par des soldats envoyés contre lui.

Abd-el-Kader, l'un de ses enfants, eut de son mariage deux fils, dont l'un fut tué par les Sabari et dont l'autre

fat Sidi Mohammed. Ce dernier fat recueilli par une vieille femme chez laquelle il resta sept ans et dont il prit le nom Aliya. Puis il se maria à Maroc et revint dans le Djebel Mechentel.

Sidi Mohammed ben Âliva répandit tant d'abondance dans ces montagnes auparavant stériles, corrigea tant d'abus, opéra tant de prodiges, que les populations s'empressèrent de se ranger sous son anaya (protection).

Sidi Mohammed se maria deux fois, avec Zineb et avec Fatma. De la première femme il eut cinq enfants qui de- • vinrent la souche des fractions des Ouled ben Aliya. De Fatma, il eut Âïssa, Rahab, Yahya, tous trois morts sans descendance par suite de la juste colère de leur père contre eux.

Ces trois enfants de Fatma se préparaient à remplir de blé un silo qu'ils venaient de creuser. Leur père descendit au fond de la fosse. Tout à coup une méchante idée pénétra dans leur esprit. Us versèrent tout le grain sur la tète du vieillard surpris et ils se mirent à danser follement autour du trou pour l'empêcher de remonter.

Mais le Saint sortit par un autre endroit et aussitôt les voua à l'exécration.

« Enfants d'esclaves 1 s'écria-t-il, votre infamie mourra avec vous ! » La malédiction de l'ouali s'accomplit à la lettre, et l'on montre encore aujourd'hui, à 20 kilomètres N.-E. de Djelfa, le silo des maudits qui porte le nom de Bir-eJrHamam.

La vue rendue aux aveugles, • l'ouïe aux sourds, une abondante chevelure aux têtes dégarnies, la puissance aux impuissants, d'incroyables miracles, punitions ou bienfaits, dont le marabout sema tout le cours de sa vie, justifie l'éclatante opinion que les populations avaient conçue de son crédit auprès de Dieu. Et depuis, sa renommée n'a fait que s*accroître. Voici en quelques mots les principaux miracles accomplis par Sidi-Mohammed ben Alya, au dire des récits merveilleux des Arabes.

A dessein, l'ouali s'était un jour égaré dans le Sahara avec deux ou trois de ses compagnons, comme lui dévots

personnages et créateurs de tribus. II arriva bientôt que les marabouts se mouraient de soif. Sidi ben Aliya frappa le «sol de son bâton et il en jaillit une source vive, connue de nos jours sous le nom de Mengoub (puits en for* me d'entonnoir).

Des Berbères, fuyant l'Ouest, passèrent sous les murs d'El-Arouat, dont ils ne purent s'emparer, et s'enfoncèrent dans rOued Mezab. Sidi ben-Aliya se rendit au milieu d'eux et, satisfait de leur cordiale réception, il leur dit :

Des goums fondront sur vous avec rapidité, mais ils se retireront avec plus de rapidité encore. )>

Depuis celte époque, jamais les tribus qui les entourent n'ont pu, malgré leurs fréquentes irruptions, assujettir les Beni-Mezab, ou les contraindre à quitter leur Chebka4 (collines entrelacées en forme de filet). Par reconnaissance, ces hétérodoxes lui ont élevé une H'aouïta à Argoub.

Il n'eut qu'un mot à dire, et une vieille femmç stérile procréa et donna naissance aux Oulad Mimoun.

Sidi Aïssa ben Mohammed, ami du saint, fut un jour mis par a*lui-ci en demeure de s'exprimer sur ce qu'il affectionnait le plus ; il répondit à tout hasard qu'il aimait beaucoup et les choses de ce monde et aussi celles de l'autre.

Par un ordre de l'ouali, la terre s'entrouvrit à TamezHt et découvrit un immense trésor dont Sidi Aïssa emporta le plus précieux sur deux chameaux tout chargés.

Le tombeau de Sidi-Bouzid, ainsi que ses vertus, son nom, sa réputation avaient disparu sous la terre. Le vénérable marabout n'eut -qu'un mot à dire pour faire reparaître ce tombeau et le faire honorer des peuples voisins.

Si Nadji se lamentait un jour des ardeurs du soleil. Pour lui donner de l'ombre, son ami fidèle ben Aliya déracina les pins de la montagne du Djebel Sahari, et les plantai Berouaguia sur la route de Médéah à Bou-Rar, pays alors dénué de toute végétation, et où, depuis ce jour, cet arbre fut appelé Zekoukia ben Aliya.

Un parti des Oulad Mansour El-Mahdi vint dévaliser les

Oulad ben Aliya de leurs nombreux troupeaux. Quand le Saint l'apprit, il entra dans une violente colère, et poursuivit seul les impies qui avaient atteint, quand il les rejoignit, le milieu de la Sebkha orientale. Aussitôt les eaux se changèrent en une boue épaisse et le goum criminel s'engloutit jusqu'au dernier. Dès lors ce gué prit le nom de Lit des Oulad Mansour.

Sidi Embarek de Coléa eut un jour la fantaisie d'avaler le serviteur de Sidi ben Alya. A la nouvelle de cet affront, le saint chargea sur son dos le Djebel-Mena et vola à Coléa pour écraser le coupable. Sidi Embarek entendit de loin la voix tonnante de son collègue en sainteté ; il entendit le fracas des rochers s'entrechoquant dans leur course précipitée.

Mais, ô surprise I malgré tous ses efforts, Sidi Embarek ne put rendre à la luniiére celui que dans son appétit monstrueux et irréfléchi il avait si imprudemment avalé. Il baissa la tete tout honteux et se mit à pleurer d'une voix lamentable.

Le Saint du Sahara, fort attendri par le désespoir du Sidi, prit entre le pouce et Tindex le long nez de son ennemi, puis après l'avoir rudement secoué, le tira malicieusement à lui. Aussitôt le serviteur glissa avec bruit du nez de Sidi Embarek. Sidi ben Aliya remit les montagnes sur ses épaules et les reporta à l'endroit où il les avait prises I...

Avant de mourir, Sidi Mohammed ben Alya avait indiqué sa sépulture à l'endroit nommé Rerizcm el-IIotob. Mais la chamelle qui portait son corps dans une sorte de palanquin, amblait du côté de Temad, sans que ni cris, ni coups pussent la détourner de son chemin. On se soumit avec piété à la nouvelle décision du Marabout et il fut enterré à Temad.

La Légende de Sidi AIssa ben Mohammed.

Sidi-Aïssa ben Mohammed est né à Gouïrin, noin loin de Toued El-Lh'am. Dès son plus jeune âge, il fut envoyé par son père étudier chez le célèbre marabout Abd-el-Aziz El-Hadj. Pendant plusieurs années, Tenfant reçut les leçons de son maître et il en profita si bien -que Theure arriva où le marabout n'eut plus rien à lui enseigner.

Abd-el-Aziz eut alors l'idée d'aller en pèlerinage au tombeau du Prophète ; il allait partir quand son élève, le retenant, lui demanda la permission de raccompagner. Le marabout y consentit, et maître et élève partirent. Mais à quelque distance de là, Abd-el-Aziz se repentit d'avoir pris avec lui ce jeune homme.

« Attends-moi ici, ,dit-il ; je vais à ma maison chercher un objet que j'ai oublié.

Mais le marabout prit un autre chemin et se rendit seul à la Mecque. Il resta parti assez longtemps et ce ne fut qu'au bout de plus d'un an qu'il revint dans son pays.

a Où est Aïssa? demanda-t-il à sa femme.

— Aïssa î Mais n'était-il point parti avec vous î Nous ne l'avons pas revu depuis votre départ.

— Gens insensés, ne saviez-vous pas qu'il était en tel endroit à m'attcndre ? Allez vite le chercher. »

Les serviteurs revinrent bientôt ramenant le jeune homme. 11 était très maigre et sou corps était vert comme l'herbe dont il avait fait sa seule nourriture.

« Pourquoi est-tu resté là pendant le temps qu'a duré mon voyage? demanda le saint homme.

— Vous m'aviez dit de vous attendre et je vous ai attendu, répondit simplement Aïssa. »

A quel(|ue temps (le là, la femme du marabout accoucha d'un garçon. Abd-el-Aziz dit à son élève de prendre certains linges qui lui avaient servi à recevoir l'enfant, et d'aller les laver à la rivière.

Le néophyte prit un grand plat en bois, y plaça les linges et courut au ruisseau ; le plat se remplit aussitôt de sang que le jeune homme but jusqu'à la dernière goutte.

Le marabout avait la connaissance des choses sacrées. Il dit à sa femme :

4c Aïssa vient d'accomplir une action qui enlève à notre enfant le don divin qu'il tenait de moi. Il faut conjurer cette influence. Prends du blé et de l'orge ; fais un pain de chaque espèce. Puis mets la galette de blé sur la galette d'orge et quand Aïssa rentrera, tu lui offriras à manger. Il prendra la galette de blé et laissera l'autre avec le secret pour notre enfant. »

Le jeune homme ne tarda pas à revenir.

« Rassasie-toi, lui dit le marabout,

Aïssa prit la galette de dessous et laissa la galette de blé. « Pourquoi prends-tu celle-là î Laisse-là pour mon fils ou au moins partage-la avec lui.

— Non, non, répondit Aïssa : tu, me Tas donnée en entier, je la garde et te dis adieu, car je pars.

— mon fils ! par ces actions, tu me dérobes le don du bien, et tu remportes amire mon gré ! »

Puis il se mit à pleurer , et à le supplier de ne pas partir. Mais le jeune homme lui répondit :

« Non, je ne resterai pas ; celui qui donne ne doit pas regretter, et celui qui redemande n'obtient pas. Mes enfants donneront le pardon aux tiens. »

Sidi-Aïssa ben Mohammed vint alors s'établir non loin de l'endroit où actuellement se trouve son tombeau. Il se maria et eut un nombre prodigieux d'enfants qui formèrent la tribu qui porte son nom.

A sa mort, des anges vinrent la nuit enlever son corps du tombeau et le placèrent dans une autre koubba, dans TEst. Aussi les Arabes disent-ils que le corps de l'ouali remplit deux tombeaux.

La Légende de Sldi Ali Eadidrek.

Un riche Arabe, nommé Ismaïl, prit à son service un pauvre homme nommé Ali. L'Arabe possédait des champs superbes aux environs de Coléa ; c'est là qu'il envoya son serviteur Ali, pour labourer, semer et récolter. Dès que le serviteur eut la garde des champs, les produits doublèrent, et cependant partout l'on disait qu'Ali le fellah passait tout son temps à prier et ne s'occupait ni de semer, ni de labourer, ni de récolter. Le bruit en arriva aux oreilles d'Ismaïl Tavare. Un beau matin, le riche propriétaire quitta sa demeure et se dirigea sur ses champs. Les bœufs sans conducteurs traçaient leurs sillons et de petites mésanges volant derrière eux, répandaient le grain de la semaine. Plus loin sur des broussailles en feu cuisait le repas d'Ali. Le serviteur, couché sur le côté droit et cueillant des fleurs, priait à haute voix, tandis que des perdrix en foule peignaient la houppe de son bonnet. Etonné de ces merveilles, Ismaïl se jeta aux pieds de son serviteur et lui dit :

« Ali le Fellah, sois béni entre tous. Prends tous mes biens, je te les donne, car il n'est pas juste qu'un ouali tel que toi soit sans fortune. Sois riche au Sahel ; pour moi je me fais derviche. >►

Le saint marabout refusa d'abord, mais sur les instances de son maître Ismaïl, il finit par accepter les richesses qu'on lui offrait.

Sidi Ali Embarek (le Béni) augtiienta encore plus( que par le passé la production de ses champs. La nouvelle en parvint au Dey d'Alger. Lorsque le mois de Vachour (mois de la dîme) (ut arrivé, le Dey envoya les receveurs d'impôts à Coléa trouver le riche Ali qui eut beau se réclamer de son titre de marabout et qui dut se résigner à payer la dîme.

« Puisqu'il en est ainsi, dit Sidi Ali Embarek, prmds

mes meilleurs chameaux pour transporter l'impôt. »

Les Oukils reutrèrent à Alger avec les chameaux et se rendirent aux magasins du Dey. Mais aussitôt, des flammes sortirent de la bouche des animaux du saint et inondèrent les magasins. Partout où ils furent conduits, les chameaux mirent tout en feu. On dut les reconduire au saint marabout auquel le Dey fit faire toutes sortes d'excuses. .Depuis ce temps, Coléa fut exempté d'impôts.

Une femme de Coléa vint un jour trouver Ip marabout : « Mon fils unique, dit-elle, a été pris par les Espagnols qui Tout emmené prisonnier. Ne peux-tu point, par tes prières, le faire revenir?

— Ton fils est-il respectueux?

— Oui, il m'aime et m'honore.

— Alors, retourne chez toi ; demain ton fils te sera rendu. »

En effet, le jour suivant, le prisonnier fut tout étonné de se retrouver en Afrique, dans son pays natal, sans pouvoir dire comment il était revenu d'Espagne.

Quand Sidi Ali Embarek fut sur le point de mourir, il dit aux gens de Coléa :

« Soyez généreux et charitables ; secourez vos frères dans le besoin. Sinon, le lion noir viendra la nuit rôder autour de vos demeures. »

Une koubba fut élevée sur les restes du saint ouali et Ton enterra tout autour ses enfants. Un tremblement de terre qui survint détruisit le pourtour de la chapelle, mais respecta la coupole et les tombeaux.

Quand les gens de Coléa oublient la recommandation dernière du marabout, le saint, sous la forme d'un énorme lion noir, se montre aux alentours de la ville épouvantant les environs de ses rugissements terribles^*^

(I) C«it6 légende a été mise en vers par V. Bérard dans ses Poèmes Algériens. Cet ODvrage, qui renferme d'excellentes choses snr les légendes de l'Afrique, a le grand tort, pour nous personnellement ^ d'être en vers ; la prose tonte simple eût certes fort flrieu fait notre affaire 1

La Légende de Sidi bon Zid Ech-Chérif.

Les Oulad Sidi bou Zid, dont les tribus se sont répandues sur toute la surface de la terre, ont pour souche Sidi bou Zid ech-Chérif.

Cet homme illustre qui jouit à si juste titre, chez tous les musulmans, d'une haute renommée comme taleb et comme marabout allié à la famille de Sidi Abd-el-Kader el-Djilani, avait le teint vivement coloré de rouge ; ses deux sourcils ne formaient qu'une ligne épaisse à la base du front ; une barbe noire bien fournie encadrait son visage d'une beauté resplendissante. Au-dessous des yeux il avait une large cicatrice provenant d'un coup de pied de cheval reçu pendant sa jeunesse.

Il naquit dans le Djebel-Amour, à Aïn-el-Biod. Dieu commençait à peine à répandre sur lui ses grâces, que déjà quelques habitants de la contrée, méconnaissant ses rapports avec la Divinité, se révoltèrent un jour contre lui parce qu'il voulait les faire rentrer dans le sentier de la vertu, et résolurent de le mettre à mort. Le saint n'eut qu'à souffler sur ces hommes pervers pour les réduire tous en poussière au nombre de quarante cavaliers.

Sidi bou Zid prenant alors la forme d'un aigle, quitta ce pays et se rendit à Ël-Hamel, où il laissa une descendance, puis à Madjen.

Le gouvernement algérien, que le pouvoir de ce saint inquiétait, le fit saisir et jeter dans un bûcher ardent. Du milieu des flammes, le marabout cria :

« Votre feu est bien froid I Augmentez-en donc la chaleur ! »

Et sans aucune blessure, il sortit de la fournaise, ce qui avait dû convaincre tout le monde de sa sainteté. Ses ennemis, néanmoins, le prireBt et le jetèrent dans la mer. Ce fut une nouvelle victoire pour le marabout. Il disparut

aux yeux étonnés des spectateurs en leur lançant cette malédiction :

« Malheur à vous I Je vois la honte et le mépris des nations s'avancer de votre côté pour vous couvrir de leurs sombres voiles ! »

Et le marabout eut raison, et sa prédiction s'accomplit.

(Recueillie par M. Arnaud, interprète de Tarinée, en 1864.)

Si Mohammed bon CSiak'oiir.

Vers la fin du XIP siècle, une émigration partie des montagnes du Rif marocain arriva aux environs d'Alger, mais repoussée par les populations des environs de Sétif, elle s'établit dans les montagnes couronnant la Mitidja et forma la tribu actuelle des Mouzaïa.

Durant plusieurs siècles, ce ne furent que guerres continuelles entre les Mouzaïa et leurs voisins et le moment vint où le plus vieux d'entre les premiers n'avait pas encore de barbe entre le nez et le menton. Ils allaient être exterminés quand de l'Ouest vint un vieillard à longue barbe blanche qui, marchant sur les crêtes des montagnes, franchissait les vallons d'une enjambée. C'était Si Mohammed bon Chak'our (l'homme à la hàche).

Par sa volonté, les voisins ennemis des Mouzaïa se réunirent au pied de la montagne ; puis à sa voix toutes les haines disparurent. Pour les récompenser. Si Mohammed prit sa hâche, il fendit la montagne et aussitôt il en sortit un torrent impétueux qui inonda la Mitidja et qui fut appelé Oued Chefa — Rivière de la guérison — parce que ses eaux avaient la propriété de guérir à l'instant toutes les blessures. Ce miracle accompli, le saint vieillard retourna à la montagne avec les Mouzaïa.

Les Mouzaïa lui ayant demandé de Teau, il s'établit au sommet du Pic de Mouzaïa et se fit chaque jour monter

une crache d'eau qu'il versait sur le sommet du pitôn, iDondant par là la campagne.

Le tombeau du saint est à l'extrémité du pic. On l'implore pour toutes sortes de causes et on lui offre des cruches.

Le Marabout Sidi boa DJemlin, à Bougie.

Les habitants de Bougie, corrompus par un trop long contact avec les chrétiens, eurent la témérité de mettre en doute le pouvoir spirituel du marabout Sidi bou Djemlin, qui était venu leur demander l'hospitalité. Pour l'éprouver, ils se décidèrent à lui servir pour son souper une poule non égorgée selon la loi. Sidi bou Djemlin mangea sans hésiter une partie du ragoût, mais ayant remarqué l'hilarité de ses hôtes, il leur en demanda aussitôt la raison.

« Nous rions, dirent-ils, parce que tu n'es qu'un imposteur ; si tu étais réellement marabout comme tu veux nous le faire croire, n'aurais-tu pas vu que tu mangeais une poule égorgée à la manière des infidèles et par conséquent impure î )>

Peu déconcerté, le santon ne dit rien et termina son repas.

Puis il prononça la phrase sacramentelle : Louanges à Dieu, en portant ses doigts sur le plat. Aussitôt la poule apparut intacte, se leva, battit des ailes et chanta comme un coq.

Après ce prodige, Sidi bou Djemlin se leva et anathématisa la ville.

c Les vieillards on les notables d'entre vous demanderont Tan-

[mône^

Et vos Jeunes gens pâtiront de misère.

Vous trairez vos bestiaox sans jamais écrémer leur lait.

Vous labourerez sans jamais remplir vos greniers. »

Pois le mârabout se retira et quitta la ville qui, depuis ce temps, ne s'est pas relevée de cet anathéme.

(Revue Africaine, 16, ayril 1859.)

Sidi Ahmed ben Toussef, le saint de Miliana.

Le saint marabout de Miliana, Sidi Ahmed ben Youssef, se hasarda un jour de passer par Ténès dont les habitants ont toujours joui de la plus détestable réputation.

Les Ténésiens qui, parmi leurs défauts, comptaient une dose remarquable d'incrédulité, résolurent d'éprouver le pieux santon. Donc, à Theure du souper, ils lui servirent un chat dont ils avaient dissimulé les apparences félines avec l'adresse la plus consommée.

Mais Sidi Ahmed ben Youssef était trop bon marabout pour être dupe d'un piège aussi grossier et ne pas reconnaître la vérité d'un premier coup d'œil.

Indigné de la tentative, il lança aussitôt un formidable $ob I Cette interjection usitée pour chasser les chats importuns, effraya tellement l'animal mis à la broche que, tout rôti qu'il était, il partit comme une flèche à la grande stupéfaction des habitants.

C'est alors que, se levant avec majesté, le saint de Miliana jeta à la face de ses hôtes indignes cette apostrophe devenue proverbiale en Algérie :

Ténès !

Ville bâtie sur du fumier ; Son eau est du sang ; Son air est du poison ; Pardieu ! Sidi Ahmed n'y couchera pas !

Et Sidi Ahmed ben Youssef reprit son bâton de voyage et partit.

(Reçue Africaine, n*» 8, décembre 1857.)

Le Marabout Sidi Boomedin et le Lion.

Un jour, le marabout Sidi Boumedin, passant dans une ville du Maghreb-el-Aksa, aperçut un lion qui dévorait un âne.

Pendant ce temps-là, le propriétaire du baudet, qui était un pauvre diable, se tenait à l'écart, contemplant tristement cette lugubre scène. Il pleurait, se lamentait et des ongles se déchirait le visage. Sidi Boumedin, s'avançant résolument vers le lion, le saisit par la crinière et ramena à notre malheureux ânier.

« Prends-le, il est à toi ; désormais il fera le service de l'âne qu'il t'a dévoré.

— Mais... je n'en veux pas, il m'inspire trop de crainte.

— K'aie aucune frayeur, reprit le marabout ; désormais il est dans l'impuissance de te nuire. »

A moitié rassuré, mais convaincu par le ton magistral de celui qui ainsi l'interpellait, le propriétaire du baudet défunt prit le lion par la crinière et l'emmena. L'animal se laissa conduire avec la docilité d'un chien lévrier. La foule qui s'était rassemblée faisait entendre de grands cris de surprise et d'admiration. Mais il arriva que, sur le soir, l'homme au lion s'en revint trouver Sidi Boumedin et lui dit:

« Maître, votre pouvoir est très grand. Ce lion que vous avez rendu si docile me suit partout ; mais, véritablement, j'en ai grand peur ; je ne puis continuer de le garder en ma compagnie ; reprenez-le, je vous en prie. »

Et le marabout Sidi Boumedin reprit :

« homme sans foi et sans courage, qu'il soit donc fait suivant votre volonté I »

Puis, s' adressant au lion, il ajouta :

« Eloigne-toi, et ne reviens plus. S'il arrive qu'un de tes pareils porte préjudice à une créature humaine, je

donnerai à cette oéatare le pour oir de se rendre maître de toi. »

Et le lîoQ s'enfuit et ne revint pins *'.

Tiré de El-Bostan finheigr el~A<mtia cm el-Eulama hi^Tp- Uwuan.

Le jaidin des Récits, tonehant !•» saivantset sûnts pemoiuges qui ont Técn à Tlemcen, par Mohammed ibo-Mohamoned itm- Aluned qui écriTait vers l'an 1475 de J.-T.

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La SaiBte Lana-fir^UniTa (3>.

A TIemcen Tivait, il y a plusieurs siècles, la sainte Lalla-Er-Ronya que Dieu avait douée d'une grande puissance surnaturelle ; car elle expliquait les songes, prédisait l'avenir et guérissait toutes sortes de maux.

Un reste de cette vertu miraculeuse est resté attaché à son tombeau sur lequel les pauvres infirmes ne s'agenouillent pas en vain : qui a perdu la santé et veut la recouvrer va à la mosquée d*Er-Rouva où repose la sainte.

Un puits creusé dans la cour de la mosquée se ressent des vertus du sacré tombeau. Aux malades atteints de secrètes langueots. il procure un breuvage fortifiant qui redonne la vie. Cette eau sanctifiée a le privil^e de guérir les convulsions, cette terrible maladie de l'enlance que les Arabes appellent dans leur langage imagé El-Djenoun^ ou encore par antiphrase respectueuse £/- Moummin. Bien des mères désolées sont venues danander à ce bienfaisant breuvage la vie de leurs petits enbuts, et Ton dit que Dieu, satisfait de leur ibi, les a exaucées bien souvent.

I) Qioaîb Lbo H*oma el>AjiiUlod. âxas le vul^airv SiJi BamwÊtdim, mè à

Sênil« efl fan J« J.-C l'aa d*» plos oH^br» proCtss'ean ei tàéolafiflu ■hbI» ■uns, pajêe poor »oir «a I<» «loa J« miradM. Sa noomtÊ^t «rUit oaivcnelle dsH km EtaU anbes et quantité d>s Ié;£»J«s oa il ti^ve Mot populaires ea Alfécie* fiiilMBliJ ■CBL Mile fn M atthlw 4mi tombeaux (Boa AieJimt).

Cf. mr Siili Boomedin. la Rfwme a/ricMe «In bob XoeL. l9Bi» ff.

Selda-R'eriba, la Sainte de Tlemcen.

Il y a longtemps, bien longtemps vivait une sainte femme nommée Seïda-R'eriba. Sa vie était si pure, ses prières et ses dévotions avaient tellement touché la Divinité que Seïda-R'eriba avait obtenu le don des miracles. Quand elle mourut on Tenterra dans la mosquée d'El-K'orran avec les plus grands honneurs et Ton continua de vénérer sa mémoire. Aussi, depuis cette époque, les habitants du quartier d'El-K'orran sont-ils particulièrement protégés par la Sainte.

Quelquefois, à la nuit tombante, dans Tune des rues silencieuses de ce vieux quartier, les enfants aperçoivent une ombre blanche qui glisse le long des maisons ; c*est Seïda-R'eriba qui fait sa ronde. Quelquefois aussi elle passe le seuil et vient s'asseoir à votre foyer. Alors on ne la voit pas, mais on Tentend. Est-ce un rire joyeux qui a frappé votre oreille ? Bénissez Seïda-R'eriba ; c'est du bonheur qui vous arrive I Mais si un soupir, une plainte, un sanglot s'est fait entendre, tremblez ; quelque grand malheur vous menace I Les voleurs sont à votre porte, le feu va dévorer votre maison, un tremblement de terre l'engloutir, Tennemi est sur vos remparts I Pauvre mère, c'est peut-être ton enfant qui va mourir I

Jamais les avertissements fatidiques de Seïda-R'eriba n'ont trompé personne et nul ne les a méprisés impunément ; le quartier tout entier de El-K'orran serait là pour vous l'attester.

Origine des Oolad D'il Es-Selougoi.

Dans la tribu des Beni-Hallal, vivait autrefois un homme nommé Mohad ben E;UFathmi. Possesseur de Dom*

breux troupeaux, connu pour le plus riche de la contrée, cet homme aurait dû être heureux. Et pourtant il n'en était rien. Il était arrivé à un âge déjà avancé, sa femme était cassée et presque infirme, et il n'avait point d'enfants. C était le tourment de toute sa vie, car l'idée de mourir sans postérité empoisonnait tout ce que pouvait lui donner la fortune.

Bien des fois il s était mis à prier le Seigneur, mais sans sucrés, et si un instant Tespérance lui venait au cœur, elle en était aussitôt chassée dès qu'il levait les yeux sur sa moitié ; aussi le pauvre vieillard en venail-il à s'arracher sa barbe plus blanche que la toison de ses brebis.

Un matin, après une nuit passée dans les larmes, le vieillard voulut essayer d'une dernière ressource.

Il choisit le plus beau de ses chameaux, le fit harnacher avec la plus grande richesse, puis venant trouver sa femme, il lui dit :

* Léve-toi et va vers Sidi-Aîssa ben Mohammed, ta lui donneras ce chameau comme cadeau de visite et ta loi damanderas d'intercéder pour nous auprès de Dieu afin qu'il nous donne un enfant. ^

Accompagnée de nombreux serviteurs, la femme partit à dos de chameau pour la demeure du saint.

Sidi-Albsa vint au devant de la femme de Mohad et loi dit:

«c Sur loi soit la bienvenue, mère »Iu bien ; entre dans ma demeure, et assie«is-loi. Tu es venue dans l'espérance d'obtenir de Dieu que tu nielt^'S au moa-Je un enfant.

— Oui. Sidi. rr*{>«>ndil-f Ile. .Nous n*av.>Q> J*e>p«- ir quVn Dieu et en vous [>our qu'un tel mirac!».* s dccomplisse.

— Je vais, s'il pLiit à I>î -u, ^>orter chez vcms la joie et le bonheur eu vous do[iQaiit de la poslcrité. »

Et saisissant la queue d'un selougui ^zraud lévrier) qui dormait près de là. il en frappa sept fois le ventre de la feoune.

M Maintenant tu peux retourner chez toi. lui tlit-il : en arrivant ta aa-oacberas d'un ^arriva, que je te reo)miiiande de m«j«imer d'il E5-$elMgai via queue du Stloiigiii >.

La femme se remit en route après avoir laissé les présents et remercié le saint et elle rentra à Thabitation de son mari. Presque aussitôt, elle s*écria :

« Oh! il me semble que je sens mon enfant remuer dans mon sein I

— Serait-ce possible ? s'écria Mohad ; non, non, c'est une erreur de tes sens. Comment pourrais-lu porter un enfant ? Tu es vieille et infirme ; ta figure est ridée ; tes cheveux sont tombés ; ta mâchoire ressemble à celle d'une brebis hors d'âge ; ton corps est rétréci, et tes mamelles sont vides. Pourquoi donc me bercer d'un fol espoir ? »

Et ce disant, il sortit dans ses champs pour surveiller les bestiaux.

A peine il était parti, que la femme mit au monde an gros garçon. Aussitôt un messager partit annoncer cette bonne nouvelle au vieux Mohad.

a Tu as un fils ! tu as un fils I lui cria-t-il du plus loin qu'il lui fut possible de l'apercevoir.

— Est-ce bien vrai ? Est-ce bien vrai ? Par Dieu et par la tête du Prophète ! si tu ne m'as pas menti, les chameaux et les moutons qui sont devant toi t'appartiendront. »

Le vieillard rentra en hâte à la maison et put se convaincre de la véracité de son serviteur.

« Eh bien I n'avais-je point dit vrai quand je te disais que Sidi-Aïssa m'avait fécondée ?

— Louange à Dieu ! tu as dit vrai ; nous avons un fils ; quel nom lui donnerons-nous !

— Le marabout a choisi son nom : il s'appellera D'il ES'Sclougui; il sera homme de royauté et de commandement, ainsi que les enfants de ses petits-enfants. »

Mohad eut encore six fils qui formèrent avec l'aîné la fraction des Oulad D'il Es-Selougui qui sont tous gens d'intelligence et d'action, et dont la plupart ont le cachet d'argent.

(Recueilli par M. Merciôr et publié dans la Revue Africaine^ année 1863, p. 290 et suiv.)

Les Marabouts défunts de Kérooan.

Un personnage important de Kérouan tomba un jour dangereusement malade. Il flt appeler tous les médecins de la Yille, mais aucun ne put indiquer ni la source du mal ni le moyen de le guérir.

« Il faut, se dit le malade, que je fasse venir de Soussa le savant médecin Braham, lui seul pourra me guérir. »

Il appela son serviteur et lui dit :

4c Va-t'en à Soussa et ramène avec toi le médecin Braham.

— Mais ce médecin est un juif, un infidèle I

— Qu'importe 1 Hâte-toi. Il faut que cette nuit tu l'introduises en secret dans la ville. »

Le serviteur fit diligence et la nuit venue le juif Braham était dans la maison du haut personnage.

Mais voilà que, tout à coup, tous les marabouts de la cité sainte se mirent à crier du fond de leurs tombeaux :

« Il y a un juif chez le gouverneur ! »

Les habitants se réveillèrent et coururent à la maison du malade où ils trouvèrent le malheureux Braham qui ne dut la vie qu a un La Ilah il* Allah, etc., des plus solennels.

La légende du saint Sidi Onali Dahdah.

La célébrité d'Ouali^*) Dahdah remonte à l'expédition

(i) Vouali est l'ami, l'élo de Dieo, le saint. SoiTant l'explication donnée par Djami» Dieu a reulu rendre permanente la preoTe de la mission donnée an prophète Mahomet et a destiné les Ouali à servir d'instruments à la manifestation de cette preuve. Il a mit aux maint des Ouali le véritable gouvernement du Monde, parce qu'ils se sont coniaerés exclusivement à l'observation des traditions laissées par le Prophète et qu'ils ont renoncé entièrement à suivre leur propre inclination. Cest par leur intervention ^iftf les Musulmans remparts^ la victoire sur les infidèles. |U 8ei)t au ooiobr^ 49

dirigée contre Alger par Tempereur Charles-Quint, en 1541. Voici, en substance, la légende qui a cours chez les indigènes à ce sujet :

Assiégée par une armée redoutable, la population concevait de sérieuses inquiétudes sur les suites de cette attaque. Un jour, Ouali-Dahdah, qui se désaltérait dans Tune des tavernes de la ville, se lève subitement comme saisi d'une inspiration divine, parcourt les rues en ranimant le courage des habitants, puis se portant rapidement vers la mer, entre dans Teau jusqu'à la ceinture et Texcite par des mots magiques et par les coups redoublés d'une baguette que brandit sa main bénie. A Tappel du marabout, la tempête se déchaîne et fait périr la plus grande partie de la flotte ennemie. Alors les croyants, si visiblement protégés par Dieu, fondent avec impétuosité sur les infidèles. Frappés d'épouvante, les Espagnols prennent la fuite et renoncent à leur impie entreprise.

Mais Ouali-Dahdah ne jouit pas longtemps de la popularité que lui avait si légitimement value son efficace intervention, car l'inscription arabe placée dans la Mosquée qui fut élevée en son honneur, rue du Divan, à Alger, rappelle qu'il est décédé en Tannée 961 de l'hégire (1554).

L'édifice religieux consacré à la mémoire du saint comprenait, en outre de la Mosquée, une chapelle renfermant le tombeau du marabout et une salle de refuge pour les mendiants .

En 1864, ces bâtiments ont été annexés à ceux du couvent de la Miséricorde, situés, comme on sait, derrière la Cathédrale, et le corps du saint marabout exhumé a été transporté, avec tous les honneurs musulmans, dans un local qui lui avait été préparé, à coté de la chapelle de

quatre mille toiu cachés et ne se connaissant ai les ons ni les antres. Ils ne connaissent pas daTantage l'excelleace de leur état, ils sont cachés pour eux-mêmes. Il y a 4es traditions sûres qoi établissent ces faits que conflrment d'ailleurs les assertions des Ouali, Parmi eux, ceux qui jouissent du plus grand pouToir et qui sont comme les prewUers oficiers de la Cour de Dieu, sont an nombre de trois cents appelés Akhiyait ce sont les Ouali, de choix» les élus de premier ordre. (Les inscriptions arabes de Tlemctn^ par Ch. BrofieUfd, foir Revue ^icainty ton« i? , Drl9, octobre iW, pt(« i4).

l^di-Abderahman Ettalbi, au-dessus du jardin Marengo.

Void la traduction, donnée par M. Albert Devoulx, de rinscription mentionnée sur la plaque commémorative dont nous avons parlé plus haut :

i»*® ligm. — (Il est) Vouali des créatures, \^pôle des êtres créés.

Lorsqu'il s'apprêta à partir, adressant à Dieu ses actions de grâces avec ferveur et résignation.

2^ ligne, — Nous entendîmes une voix annonçant la date de sa mort ; et cela en disant : que Dieu l'abreuve d'une boisson pure. Année 961 (1554).

Ouali-Dahdah était Turc d^origine, sa réputation a traversé les siècles et il est encore aujourd'hui en grande odeur de sainteté parmi tous les indigènes de l'Algérie.

Le marabout tunisien Sidi-FathaUah.

Ce marabout, le plus en faveur à Tunis, il y a trente à quarante ans, avait la spécialité de rendre fécondes les femmes stériles. On a donné comme définition du nom qu'il avait pris ou qui, par une étrange ironie du sort, était peut-être réellement le sien, Sidi Fathallah « Dim ouvre les portes du bonheur. »

Il est, nous croyons, plus rationnel, d'après les dictionnaires, de traduire : Dieu aceorde la faveur {Ftah, faciliter, ouvrir, faire la faveur, — Allah, Dieu).

Mais le moyen apparent que ce saint homme avait imaginé pour arriver au but de la fécondité, était assez étrange.

A cent pas du village qu'il habitait, était un rocher de soixante pieds de haut, soit environ vingt mètres.

Les femmes qui voulaient obtenir de Dieu la faveur de devenir fécondes se laissaient glisser vingt-cinq fois du haut du rocher à terre et dans l'ordre suivant, savoir : cinq fois sur le ventre ; cinq fois sur le dos ; cinq fois sur le côté gauche ; cinq fois sur le côté droit, et enfin cinq

fois la tête en bas. Puis, cette opération accomplie, les glisseuses passaient une heure en prières avec le marabout. Lorsqu'elles étaient jolies, il était rare, paraît-il, que le charme ne fût pas rompu et qu'elles ne rentrassent pas chez elles enceintes.

On comprendrait mieux, dès lors, que le mot Fathallah signifie : Dieu ouvre les portes dû bonheur, et que le facétieux marabout Tait choisi.

Il y avait également autrefois, à Alger, un marabout renommé pour opérer le miracle de la fécondité chez les femmes stériles ; mais avec cette différence que c'était surtout quand il était devenu vieux, et qu'il ne pouvait plus guère se bouger, que le miracle réussissait.

Hâtons-nous de dire que ce marabout était un très saint homme et (le très bonne foi. Il récitait consciencieusement les prières du Coran avec ses clientes et invoquait avec ferveur Allah et Mahomet.

La résidence du pieux personage était située au bord de la mer, près de l'ancienne porte Bab-Azoun, et dans un endroit assez solitaire.

La méthode de ce marabout, moins dangereuse et surtout moins follichonne que celle de Sidi-Fathallah, consistait à faire rester en prières dans sa chapelle, pendant trois jours pleins. Les femmes apportaient leurs provisions de bouche et le marabout remplissait honnêtement son devoir : c'est-à-dire que, pendant le jour, il récitait, comme nous avons dit, les prières en égrenant patiemment et méthodiquement son interminable chapelet.

Le soir venu, il enfermait les pèlerines qui, selon la coutume arabe, passaient la nuit sur des nattes ou des tai»is.

Mais, quand il fut devenu vieux, notre marabout s'adjoignit un serviteur qui était chargé de veiller sur les invocatrices. Ce serviteur était un beau gars, fort et bien découplé, qui, pour mieux veiller sur les pénitentes, s'enfermait avec elles.

Pas n'est besoin d'expliquer davantage i)ourquoi le dit Marabout eut tant de vogue. Et cette vogue persista, après sa mort, jus(|u'au jour où le zélé serviteur, qui avait été nommé otikil, c'est-à-dire gardien-administrateur du mausolée de son ancien maitre, cessa d'être valide.

XVUI Le V<Bn oublié.

NoD loin de la mer, à Bab-Azoun, vivait depuis qaelqae temps Sidi Abd-el-Kader^*> dans un petit ermitage à côté duquel s'élevait une modeste chapelle.

Dans la ville voisine, une Mauresque avait un fils déjà grand qu'elle aimait passionnément. Ce fils un jour tomba •malade et en une semaine la maladie fit de tels progrès que la pauvre femme vit bien qu'il n'y avait plus d'espoir à garder.

« Si j'allais trouver Sultan Salhenn^^ 1 Sa sainteté est si grande, que par son intercession j'obtiendrai peut-être de Dieu la guérison de mon fils.

La mère courut à Bab-Azoun et trouva le saint ouali en prières dans sa chapelle. Quand il fut sorti de sa méditation, la Mauresque lui dit :

« Mon fils unique se meurt. Prie Dieu de m'accorder sa, guérison ; je fais vœu d'entretenir une lampe dans cette chapelle aussitcH que mon enfant sera rétabli 1

— Ton fils est-il pieux et respectueux? T'aime-t-il comme tu l'aimes ? Est-il bon musulman ?

— Mon enfant est pieux ; il me chérit et il suit déjà de point en point la loi écrite.

— C'est bien, retourne chez toi ; ton fils est sauvé. Mais n'oublie pas d'accomplir ta promesse. >

La Mauresque rentra chez elle et trouva son enfant déjà en convalescence et presque entièrement rétabli.

Toute à son bonheur, la Mauresque ne songea plus à son vœu et la lampe promise ne brûla point au saint sanctuaire.

Un mois se passa. Sidi Abd-el-Kader se promenant un jour au bord de la mer rencontra la Mauresque.

(i) Sidi-Abd^l-Kader, le premier de toos les saints mosolmans, enterré à BaftUd, a beaoeoop Toyagé en Algérie. Oo a élevé aoe nosqaée an lieo de chaeaoe d« ses ttatioiii . (V. Bérard, Légendes algériennes, note de la page 39.)

(1) Sultan Salhenn, surnom de Sidi àbd-el-^er.

« Eh bien I ton fils est-il guéri ?

— Oui, grâces te soient rendues I Et la bénédiction de Dieu sur toi I

— As-tu accompli ta promesse î

— Ma promesse ? Je n'ai rien promis I

— Femme, tu as oublié ton vœu. Malheur à toi I Malheur à toi 1 )^

Le saint continua son chemin, et, remplie de terreur, la femme courut à la maison. Sur le lit, le jeune homme était étendu sans vie et des vers hideux grouillaient déjà dans ses chairs.

Bonnes gens, n'oubliez jamais d'accomplir votre pro« messe I

L'Âme de Sidi Mohammed M'ta Oaed el Agar.

Près de Mahelma^*^ en longeant TOued^^^ el Agar, qui va se jeter à la mer au-dessus de Zeralda, on trouve le marabout de Sidi Mohammed M'ta Oued el Agar, autre saint qui a la spécialité de guérir les maux d'yeux. Les saints de ce genre ne sauraient être du reste assez nombreux ; car, avec la réverbération du soleil dans nn pays déboisé, la poussière du désert et Fanémie qui prédomine chez les Orientaux, les Arabes contractent facilement des ophthalmies. Hàtons-nous d'ajouter que, depuis l'occupation française en Algérie, une grande et sérieuse concurrence est faite à ces saints par nos savants docteurs.

Toutefois, Sidi Mohammed essaye encore, de temps à autre, de guérir des maux d'yeux, — bien que son àme ne soit plus dans la source d'eau merveilleuse qui était située près de sa kouba, et qu'on ne sache plus ce qu'elle est devenue.

(I) Village fitaé à 34 kilomètres S.-O. d'Alger.

(S) Qued (riTière). II y a en Algérie beaacoop d'Oaedf qui ne sont en réalité qile de petits ruiueaox qae l'on trarene à seceo été et qai te coBferiiiteDt en torrenti inpé^ toeux pendant la laisoa des plniei . L'Oued El-Agar ei t de ce nombre.

Voici comment cette àme est partie de la source : Ud jour que M. Ansooe de Chaocel^^) était à la chasse(^> dans l'horrible ravin qui encaisse l'oued El-Agar, repadre de panthères et de sangliers, il se perdit. En cherchant un point élevé d'où il pût dominer les alentours pour s'orienter, M. de Chancel trouva un endroit habité par une famille arabe. Tout près du gourbi de ces indigènes, s'élevait un marabout que le chasseur égaré reconnut aussitôt : c'était celui de Sidi Mohammed M'ta Oued El-Agar.

M. de Chancel, qui avait soif, savait que près de ce marabout coulait une source excellente ; il courut à la source, mais elle était gardée par un serpent ; un coup de fusil envoya le serpent garder rAcliéron. A ce coup de fusil, une négresse apparut, et, apercevant un roumi qui buvait, tandis que le serpent, la tète brisée, achevait de mourir, elle poussa de grandes clameurs. « Ah ! s'écria-t-elle, malheureux giaour, tu as tué Tàme de Sidi Mohammed. »

— « Comment cela ? » demanda M. de Chancel.

— « Oui, Sidi Mohammed revient dans le corps de ce serpent. »

Le chasseur était désespéré d'avoir commis un pareil meurtre ; il paya son crime avec un douro<^^ La négresse ne cria plus, ce que voulait M. de Chancel ; mais elle continua de pleurer, ce qui lui était parfaitement indifférent. Puis, prenant religieusement le serpent, la négresse alla le porter dans Tintérieur du marabout, où elle le coucha sur un lit de fleurs d'oranger.

Depuis la mort de son saint gardien, la fontaine du marabout de Sidi Mohammed M'ta Oued El-Agar ne parait avoir perdu de son efficacité qu'aux yeux des indigènes, habitants des villes, qui n'ayant pas le temps ou les moyens d'entreprendre un long voyage, préfèrent acheter des collyres chez les pharmaciens et consulter, dans les cas graves, les excellents médecins de colonisation, les

(1) M. AasoDe do Chancel a étô pendant longtemps sons-préfet en Algérie et racontait ▼olontiers les détails de son ayentore de chasse. (ï) En 4845.

(3) Une pièce de cinq francs.

ddmrgiens civils ou militaires, les oculistes firan^s ou étrangers, voire même les sœurs de charité et les pères du désert, qui, tous, sont en grand nombre aujourd'hui en Algérie.

Sidi Omar.

Sidi Omar était un homme craignant Dieu, bon, hospitalier, très humble, et qui tenait en mépris toiis les biens de ce monde. La bénédiction divine s'était étendue sur lui et le démon ne pouvait rien sur son cœur.

On raconte^*) qu'un jour le père des mauvaises œuvres alla trouver le Seigneur et lui dit :

— « Seigneur, Sidi Omar est un hypocrite, il affecte de mépriser les richesses par orgueil ; mais, s'il était riche, il aurait, comme un autre, de belles esclaves, des juments superbes et des lévriers de race, des armes brillantes et des habits de luxe ; il se plairait aux fêtes, aux chasses, aux fantasia, et se ferait mon serviteur.

— Méchant, répondit le Seigneur, tu calomnies mon esclave le plus fidèle ; Sidi Omar est un saint homme, et c'est là ce qui t'irrite contre lui.

— Laissez-moi donc le tenter, reprit Satan, et vous verrez si, dans le cœur, il vaut mieux qu'un autre homme.

— Je le livre à tes tentations, reprit Dieu, depuis le point du jour de demain jusqu'au lever du soleil ; mais s'il sort victorieux de tes maléfices, non seulement tu n'auras plus aucun pouvoir sur son âme ni sur sa personne, mais pour toute sa vie je te ferai son esclave. »

Le marché fut ainsi conclu, et, le lendemain au fedjer, point du jour, Sidi Omar, étant allé, selon son habitude, au puits commun pour y faire ses ablutions avant sa prière, il en retira le seau plein d'argent jusqu'aux bords.

(1) Ces légeodef sont ncoolées dans le Grand Désert ^ par MM. le général Danmu et Aasooe de Chaocel.

« mon Dieu, â^écria-t-il, ce n'est pas de l'argent que je te demande, mais seulement de l'eau pour faire mes ablutions. »

Et, après avoir vidé le seau sur le sable, il le redescendit dans le puits.

Cette fois il le retira plein d'or.

« mon Dieu, s'écria-t-il encore, je ne veux aucune des impuretés de ce monde ; mais je te prie seulement de me donner de l'eau pour me purifler selon la loi. »

Et l'or alîa s'entasser à terre sur l'argent.

A la troisième épreuve, le seau revint plein de pierres précieuses.

« mon Dieu, s'écria le saint homme en les jetant sur l'or et sur l'argent amoncelés à ses pieds ; me faudrat-il donc faire mes ablutions avec le sable du désert, comme le pèlerin en voyage ! »

Il avait fait cette invocation, la tête élevée vers le ciel, et quand il reporta les yeux vers la terre, il vit que le monceau d'argent, d'or et de pierreries s'était fondu en une eau claire qui s'écoulait selon la pente du terrain ; elle n'a pas cessé de couler depuis : c'est Ain el-Foukara, la fontaine des pauvres.

« Dieu est le plus grand 1 » s'écria Sidi Omar ; et se prosternant sur la source miraculeuse, il y puisa des deux mains et fit ses ablutions.

Comme il regagnait sa maison en récitant son deker^^', il vit de loin que deux filles du Soudan, assises devant sa porte, et un nègre inconnu, tenant par la bride un cheval magnifiquement enharnaché, semblaient l'attendre.

« Quel Sultan est donc venu me rendre visite, à moi pauvre anachorète î » se demanda Sidi Omar ; et il hâta le pas pour ne point faire attendre son hôte.

Mais le nègre vint à la rencontre du saint homme, se

(1) Prière facaltatîTe en dehors des prières obligatoires. — Chaque maraboat a ton dtker particulier. Ce n'est sonrent qa'ane phrase ^'il répète ineessammeot. (Cf. da reste, le Urre V, Confréries religieuses,)

mit à genoux, le front incliné josqa'à terre, s'aspergea la tête avec une poignée de sable, comme un esclave du Soudan devant son seigneur, et lui dit :

« Le Sultan de Fàss a entendu vanter tes vertus et parler de ta pauvreté ; — il t'envoie de grandes richesses, et je t'ai conduit de sa part les deux jeunes filles que voici, et le plus beau cheval de sa maison. — Je suis moimême ton esclave.

— Je n'ai pas besoin d'esclaves, reprit le marabout ; retourne donc d'où tu viens, reporte au Sultan de Fàss le cadeau qu'il m'envoie, et dis-lui, après l'avoir remercié, qu'avec la grâce de Dieu je suis assez fort pour suffire à ma vie. »

A ce moment le soleil se levait ; un grand cri se fît entendre, les jeunes filles, le nègre et le cheval disparurent tout à coup sans laisser de traces.

Sidi Omar reconnut alors que la main de Dieu s'était étendue sur lui et l'avait préservé des maléfices du démon.

Ce miracle qui, parait-il, avait eu des témoins, se répandit bientôt dans tout le Touàt ; et les hommes craignant Dieu accoururent de tous les pays pour voir le saint marabout et pour lui demander des amulettes et des prières.

Chaque année maintenant, à l'automne, on fait encore à sa zaouïa^^) le pèlerinage qu'on faisait à sa maison, de son vivant ; mais si l'on vante comme autrefois les vertus de Sidi Omar, on ne les imite plus guère, et sa fête, qui dure sept jours et sept nuits, est plutôt un rendez-vous pour le plaisir qu'un rendez-vous pour la prière. — Tel est pourtant le respect religieux dont la zaouïa est entourée, que les étrangers eux-mêmes ne peuvent en approcher que les pieds nus.

(1) La zaoaïa de Sidi Omar est fituAe à peo près aa centre daTonit, entre les grandi marchés de Timimonn» an Nord, et de Tidikealt, an Sad. Cest un des points Iti plu fréquentés de l'Ouest du Sahara et les dattes qu'on y récolte sont réputées aieeUantai.

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