I. — Les travaux de Kowalevsky
En 1867, un naturaliste russe du plus grand mérite, A. Kowalevsky, professeur h l'Université de Kiew, annonçait aux zoologistes que le passage tant cherché des Invertébrés aux Vertébrés était enfin trouvé. Après avoir étudié soigneusement l'embryogénie du Vertébré le plus inférieur [VA/nphioxtis)^ Kowalevsky se livrait à l'observation du développement des Ascidies. Il remarqua que, chez ces animaux, généralement considérés comme des Mollusques dégradés, le système nerveux embryonnaire se formait, comme chez les Vertébrés, aux dépens du feuillet superficiel du blastoderme, et que le processus de cette formation était de tout point comparable avec celui qu'il avait observé et décrit chez l'embryon de VAmphioxus. De plus, Kowalevsky insista sur ce fait, déjà connu, que la larve ascidienne possède, au centre de son appendice caudal, un axe cartilagineux correspondant au cordon solide qui forme la corde dorsale, c'est-à-dire le rudiment de la colonne vertébrale des animaux supérieurs. Cette découverte fut accueillie avec enthousiasme par les partisans de la théorie de l'évolution. HiKCKËL, en Allemagne, Huxley, puis Darwin, en Angleterre, l'admirent immédiatement sans réserve et en conclurent l'origine ascidienne des Vertébrés et de l'Homme. Bientôt, d'ailleurs, des zoologistes d'une habileté reconnue vinrent confirmer les résultats de Kowalevsky, dans ce qu'ils ont d'essentiel, à l'aide de nouvelles
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études entreprises sur des types divers de la classe des Tuniciers. KupFFER, Max Schcltze, Ganin, Ed. vax Bexedek, ont successivement appuyé de leur autorité les conclusions du savant professeur de Kiew, tandis que d'autres naturalistes non moins distingués, Gegenbaur, Claus, etc., s'attachaient à les faire entrer dans l'enseignement.
Quant aux critiques que ces vues nouvelles ne tardèrent pas à • soulever, elles furent en général inspirées bien plutôt par des idées préconçues que par une discussion attentive et un contrôle sérieux des résultats annoncés. Deux investigateurs produisirent, toutefois, des objections tirées du domaine des faits observés. Mais Tun d'eux, El. Mbtchnikoff, un des fondateurs de l'embryologie moderne, a, depuis, reconnu l'exactitude des observations de KowALEvsKT daus les points les plus importants; l'autre, Dômtz, appartient à cette école de Reichert, qui a jeté tant de confusion dans les études embryogéniques, et que les Allemands eux-mêmes tiennent en fort médiocre estime. Son travail est purement négatif, rempli d*affirmations inexactes, et mérite à peine d*ètre cité à côté de ceux auxquels nous avons fait précédemment allusion.
D*autres naturalistes, tout en refusant d'admettre les conclusions de KowALEvsKY, à savoir que les Vertébrés tirent immédiatement leur origine des Ascidies, ont cependant insisté sur l'importance de ces recherches d'embryogénie stratigraphique pour établir la classification phylogénique du règne animal. Je reviendrai, plus loin, sur cette manière de voir que je crois avoir été l'un des premiers à M>utenir. 11 me sufBt, pour le moment, de montrer que toute la jeune génération des zoologistes européens a fait bon accueil aux découvertes dont nous venons de parler.
En Amérique, les faits annoncés par Kowalevsky paraissent avoir été accueillis également avec la plus grande faveur, a II est impossible, si Ton en croit L. Agassiz, d'ouvrir un journal scientifique ou le moindre ouvrage de zoologie populaire, sans y rencontrer une allusion quelconque a notre parenté avec les Outres de mer, n Ce progrès si rapide de l'idée transformiste fut la dernière préoccupation du brillant champion de la doctrine de la fixité. Quelques jours avant sa mort, ne pouvant plus écrire lui-même, il dictait un éloquent plaidoyer, début d'un série de mémoires qu'il devait publier pour réfuter la théorie de Darwin '.
1. Voyes la Het^ue êeientifique du 28 mars 1874, n* 39 : Le type spécifique, foa évolatioa el ta parmanence.
La prétendue origine ascidienne des Vertébrés avait naturellement attiré l'attention du grand naturaliste de Cambridge, mais il n'était pas le seul, parmi l'antique phalange des Cuviériens, qui songeât à défendre les débris d'un édifice aujourd'hui croulant de toutes parts. II faut lire en quels termes émus Agassiz raconte comment il fut devancé par un maître vénéré qui devait lui survivre : « Je viens, dit-il, de recevoir du Nestor de l'embryologie, de K.-E. VON Baer, un mémoire sur le développement des Ascidies comparé à celui des Vertébrés. Il y a quelque chose de touchant à voir Baer, dans les conditions où il se trouve aujourd'hui, rentrer en lice avec des hommes d'une autre génération, qui ont mis de côté les grandes lois de la structure typique à l'interprétation desquelles il a consacré toute sa vie. C'est aujourd'hui un vieillard affaibli et presque aveugle ; mais l'acuité et la pénétration de la vue intérieure n'ont point été, chez lui, obscurcies par l'âge. Avec la précision et la facilité que peut seule donner une entière connaissance de tous les faits, il montre que le développement des Ascidies n'a, dans la réalité positive, aucune homologie vraie avec celui des Vertébrés ; que le cordon des cellules axiales des premières, comparé à la corde dorsale des seconds, n'est point du tout situé le long du dos, mais qu'il est, au contraire, placé du côté ventral du corps. Dire que les premiers Vertébrés ou leurs ancêtres portaient ainsi sur le ventre leur épine vertébrale, c'est tout aussi raisonnable que de prétendre qu'ils marchaient sur la tète. C'est intervertir toute structure et placer leurs vertèbres là où devrait être la cavité de l'abdomen. »
A défaut d'autres raisons notre âge nous imposerait le respect des grands anciens, mais il nous est impossible de ne pas faire remarquer ici combien les yeux de l'esprit sont des instruments insuffisants pour les recherches embryologiques. Que dirait-on d'un histologiste, eût-il le génie de Bichat, qui prétendrait aujourd'hui décrire la structure intime des tissus a l'aide de Vacuité et de la pénétration de la vue intérieure'i Agassiz et Baer, en plaçant la question sur le terrain subjectif des appréciations personnelles, au lieu de chercher a vérifier les faits avancés par leurs adversaires, me paraissent avoir suivi l'exemple de ce philosophe de l'antiquité qui discutait sur la possibilité du mouvement, alors que ses contradicteurs se contentaient de marcher pour en prouver l'existence.
Baer termine son mémoire en s'excusant d'être entré fréquemment dans de minutieux détails là où il suffisait d'une brève allu*
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sion pour être compris des zoologistes de profession. « En agissant ainsi j'avais en vue, dit-il, les nombreux amateurs qui croient aux transmutations complètes et pourraient considérer comme un pur entêtement de ma part le refus de voir dans les Ascidies les ancêtres de rhomme. » Nos amateurs français tombent plutôt dans Texcès contraire, et le transformiste le plus prudent est plus ou moins tenu par eux en suspicion. Ils ont, en outre, une grande tendance à se laisser diriger aveuglément par tout homme arrivé à une haute position scientifique, alors même qu'il ne représente plus qu'un état antérieur de la science et ne comprend plus le mouvement incessant des esprits *. On m'ej^cusera donc aussi de ce que, en vue de ces amateurs, je réfute en déti\.il un mémoire qui peut avoir une grande importance à leurs yeux, mais qui n'arrêtera certainement pas la marche rapide et assurée de la jeune école embryologique. Voyons d'abord sur quelles données s'appuie Baer pour repousser l'homologie qui existe, d'après Kowalevsky, entre le système nerveux du têtard ascidien et celui de l'embryon des Vertébrés.
1. Certaines phrases de Baer montrent clairement qu'il ne saisit pas bien les notions fondamentales de la théorie phylogénique. C'est ainsi qu'après avoir sommairement exposé les conclusions de Kowalevsky, il s'écrie: • L'hypothèse est élastique 1 D'après le raisonnement ordinaire, toute particularité qui apparaît très tôt chez l'embryon est l'héritage d'ancêtres fort éloignés ; par suite, ne devrait-on pas faire descendre les Ascidies des Vertébrés, et non les Vertébrés des Ascidies? Mais il était nécessaire de montrer que les Vertébrés tirent leur origine d'une forme inférieure ! » Dans un grand nombre de circonstances où l'on a fait aux transformistes de semblables objections, il est parfaitement secondaire de savoir si la forme A vient de B, ou si, inversement, B vient de A ; l'essentiel est de montrer qu'il y a passage possible de l'une a l'autre. D'autres fois, les phylogcnistcs se sont attiré des railleries analogues à celles de Baer, parce que, croyant élre compris et pour abréger le discours, ils ont dit : • La forme A vient de la forme B >». au lieu de : • A et B ont pour origine commune la forme C, d'où elles ont divergé chacune dans leur sens •. Dans le cas particulier qui nous occupe, Tobjection est une pure affaire de mots; car il est évident que si l'on veut appeler Vertébré le prototype de la larve ascidienne, on pourra dire ensuite ad libitum que les Ascidies descendent de ce Vertébré inférieur par une métamorphose rétrograde, ou que les Vertébrés supérieurs en sont issus par une métamorphose ascendante. Quand une route se bifurque, on peut considérer la partie commune comme appartenant a l'une ou à l'autre des bifurcations. C'est là un exemple graphique qu'il faut toujours avoir sous les yeux quand on s'occupe de phy* logénie. Les deux branches de l'Y représentent deux types que la base ne réalise complètement ni Tun ni l'autre. Des types nettement tracés existent certainement dans la nature, mais plutôt comme le comprenait Cuvier qu'au sens de Baer et d'AiiAssiz, c'est-à-dire chez les animaux adultes, non chez Tembryon, non surtout chez les premiers stades embryonnaires. Nous verrons que Kowalevsky a été beaucoup trop loin en affirmant que la larve ascidienne présentait le type Vertébré ; mais cette larve nous révèle comment la nature a pu passer d'un type Invertébré au type Vertébré, et c«la nous suffit pour ne pas admettre les vues de Baer et d'AcAssiz.
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