LEURS CONSÉQUENCES EN TAXONOMIE
Pessima res est errorum apothoosis «t pro (>est« intelleclos habeada est, si vaais accédât, reneratio.
Bacoi*.
On trouverait difficilement aujourd'hui un naturaliste disposé à soutenir que la classification est C idéal auquel l'histoire naturelle doit tendre^ et que cet idéal, s'il était réalisé, serait Vexpression exacte et complète de la nature entière, La doctrine que Cuvier exposait magistralement dans V Introduction du règne animal est désormais abandonnée, et la postérité a rendu justice à Lamarck, pour lequel on n'avait eu si longtemps qu'un injurieux dédain. Dès l'année 1806, à l'ouverture de son cours sur les animaux sans vertèbres, l'immortel auteur de la Philosophie zoologique émettait l'espoir que les naturalistes sentiraient un jour la nécessité de convenir de quelque principe pour limiter la détermination de ce qu'ils nommaient espèces et même celle de leurs genres. « En attendant, ajoutait-il, souvenons-nous que rien de tout cela n'est dans la nature, qu'elle ne connaît ni classes, ni ordres, ni genres, ni espèces, malgré le fondement que paraissent leur donner les portions de la série naturelle que nous offrent nos collections; et que,
1. Revue $cientifique de la France et de l'étranger (Revue des cours scientifiques), 2« série. 5« année, n* 37, p. 241, 11 mars 1876 et n" 38, p. 271, 18 mars 1876. Cet article a produit lors de sa publication une émotion que j'ai peine à m'expliquer même aujourd'hui.
parmi les corps organisés ou vivants, il n'y a réellement que des individus et des races diverses qui se nuancent dans tous les degrés de l'organisation. »
A cette époque, le fil conducteur qui permet au naturaliste de rétablir la généalogie des individus et des races n'était pas encore trouvé ; aussi Lamarck se bornait-il à recommander à |Ses élèves la considération de ce qu'il nommait les rapports et de la série générale des divers degrés d'organisation, l'ordre entre les objets d'une classe étant très complexe et formant le plus souvent une ^érie rameuse beaucoup plus difficile à saisir.
Darwin, en donnant une base scientifique au principe si souvent énoncé par Serres : la répétition de la phylogénie (développement de la race) par l'ontogénie (développement de l'individu), nous a tracé le plan que nous devons suivre dans l'établissement de ces séries rameuses. Aussi l'on peut dire maintenant que si la classification n'est pas la science elle-même, elle représente néanmoins d'une façon symbolique l'état de nos connaissances à un moment donné. A ce point de vue, rien n'est plus utile que les arbres généalogiques qu'on trouve aujourd'hui dans tous les travaux de la nouvelle école embryogénique. Certes, je n'ai pas la prétention d'affirmer que ces arbres sont l'expression exacte de la vérité, et telle n'est pas la pensée de ceux qui les figurent; eux-mêmes l'ont déclaré à plusieurs reprises; mais si l'insuffisance des données embryogéniques est la cause de l'imperfection relative de ces essais de classification, il n'en est pas moins vrai qu'ils nous donnent la forme définitive dans laquelle nous devons mouler nos conceptions systématiques ; de plus, nous ne nous illusionnons en aucune façon sur le résultat de nos efforts, tandis que les partisans des anciennes idées, en donnant leurs classifications (qui ne sont pas plus concordantes entre elles que les nôtres) ont tous l'intime persuasion qu'ils sont arrivés à l'idéal promis par Cuvier. Ils prennent l'œuvre de leur esprit pour celle de la nature; c'est eux-mêmes qu'ils admirent dans leurs méthodes subjectives. De là vient la ténacité qu'ils mettent à les défendre et l'apreté de leur polémique sur un sujet dans lequel tout leur amour-propre est en jeu.
En France seulement, il existe encore des partisans absolus des anciennes idées, mais le nombre de ces retardataires et la haute position scientifique de quelques-uns d'entre eux exigent que nous nous arrêtions, plus longtemps qu'il ne semble nécessaire, sur certains points particuliers d'une théorie dont l'ensemble est démontré
insoutenable*. La Russie possède Kowalevsky ; TAllemagne , Haeckel; TAngleterre, Rat-Lankester ; la Belgique, Ed. van Beneden; la Suisse, C. Vogt : les plus audacieux parmi les professeurs de la Sorbonne ou du Muséum se bornent h ajouter timidement aux quatre embranchements de Cuvier le groupe des Protozoaires, et celui des zoologistes parisiens qui a le plus particulièrement à cœur de représenter l'élément jeune de la science française et de lui tracer des voies nouvelles, écrivait, il y a quelques années, h la fin de son plus beau travail d'embryogénie, cette phrase étonnante : « Quand fembryon débute dans son déifeloppement (il s'agit d'un Mollusque), quand on a passé la période de la forme framboisée de tœufj on ne trouve plus une seule cellule; c*est à peine si, au milieu des tissus, on aperçoit de loin en loin quelques corpuscules quon nommerait mieux granulations ». Il n'est pas sûr que l'auteur ait modifié depuis son opinion sur cette question, et ses recherches ultérieures sont exposées dans le même esprit. Comment s'étonner après cela de l'accueil singulier que l'on a fait généralement en France à la théorie si féconde de la naissance et de l'homologie des feuillets blastodermiques chez les animaux pluricellulaires ou Me^ tazoa '. On a dédaigné ce qu'on ne pouvait comprendre, et l'on a préféré suivre les traditions d'une autre époque, plutôt que de tenter des réformes dont on n'appréciait pas l'urgente nécessité. Au reste, ce n'est pas seulement dans notre pays que nous voyons
1. Il y a heureusement en France un certain nombre d'esprits éminents qui ont compris, dès l'abord, toute l'importance de la doctrine de la descendance modifiée et qui l'ont soutenue avec un remarquable talent dans leur enseignement et dans leurs écrits. Il me suffira de citer : à Paris, Paul Bert, dont les brillantes découvertes physiologiques viennent de recevoir une haute récompense; et en province, Ch.Martins, Rouget, Sabatiek, à Montpellier ; G. de Saporta, Marion, à Marseille ; BEAurcis et 1g très regretté Baudelot, à Nancy, etc. Les belles études paléontologiques de Gaudry, quoique inspirées par un transformisme un peu fantaisiste, ont cependant rendu de grands services à la cause que nous défendons.
2. Une autre cause du peu de faveur qu'ont obtenu chez nous les idées de Kowalevsky et de Haeckel est l'ignorance trop générale des langues dans lesquelles ces idées ont été émises. Une analyse de la Gaêlrsea-Theorie a paru dans un journal de zoologie qui jouit d'une certaine réputation {Archives de zoologie expérimentale , t. III, 187^, p. 254). L'auteur de cette analyse, malgré son désir manifeste de ne pas se compromettre, laisse voir une singulière ignorance des faits fondamentaux de l'embryogénie : même Wolf et Baer n'existent pas pour lui. On sait, depuis les admirables recherches de Wolf, que les divers systèmes d'organes se forment chez l'embryon par une invagination en gouttière des feuillets blastodermiques, invagination qui plus tard se ferme et constitue un tube, d'où les noms de gouttière nerveuse, sillon nerveux, sillon digestif. Quelquefois aussi les organes se forment aux dépens d'un épaississement du feuillet qui se creuse en tube à son intérieur : c'est ainsi que l'on dit en latin : tubus nerveus, tubu$ corneus, tubus sanguineuê; en allemand : Nervenrohr^ Hornrohr, Blutrohr, etc. Le zoologiste en ques-
les anciennes tendances reparaître, par hérédité sans doute, même chez des zoologistes qu'une solide instruction a adaptés aux doctrines transformistes. Bien grand est encore le nombre de ceux qui, en Angleterre et en Allemagne, ne savent pas, dans les recherches des affinités des êtres, débrouiller exactement ce qui est le résultat des conditions physiologiques externes et ce qui est du ressort de la morphologie pure. C'est surtout dans les applications de Tembryogénie à la systématique que des erreurs de ce genre sont commises à chaque instant et se traduisent par les groupements les plus inattendus. Le plus souvent, c'est le désir de ne pas dépasser le fait observé qui arrête ou égare des esprits éminents, mais trop timides, et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, l'on voit, non sans étonnement, se reproduire des opinions qu'on croyait à jamais disparues de la science.
II n'est donc pas sans intérêt d'examiner les résultats dus en taxonomie ù l'école de Cuvier et h ceux qui, d'une façon plus ou moins directe, se rattachent à cette école, ne fût-ce que par la prétention de faire de la science positive et de laisser de côté tout ce qui ressemble h une hypothèse.
Les principaux systèmes qui s'appuient sur une conception incomplète de la nature organique peuvent être groupés sous quatre chefs principaux :
1" les classifications purement anatomiques;
2° les classifications basées sur la morphologie de l'adulte ;
3° les classifications anatomo-embryogéniques;
4° les classifications dites purement objectives.
Nous allons critiquer successivement ces quatre méthodes en prenant pour chacune d'elles un exemple particulier.