FACTEURS
modificateur individuel, tantôt comme modificateur spécifique suivant les circonstances. C'est ce qui a lieu, en particulier, pour le facteur éthologique. Le genre de vie d*un animal agit, le plus souvent, en modifiant ^directement certaines parties de l'organisme de cet animal dont Tusage est devenu plus fréquent : augmentation du volume de certains muscles, développement de certaines glandes, etc.
Mais il arrive aussi que Téthologie de Tadulte agit |econdairement sur le produit. C'est ce que j'ai montré, par exemple, pour les Ascidies du genre Molgule, dont les espèces fixes ont un têtard mobile, tandis que les espèces libres présentent an embryon anoure V Le mode de placenta tion des Mammifères herbivores, Ruminants et Pachydermes, et les caractères du jeune à la naissance, sont de même liés au genre de vie que mènent ces animaux. On peut dire que, dans ce cas, il s'agit de modifications fixées et dont Tétude doit être rattachée à celle des facteurs secondaires; mais il n'est 'pas douteux que, dans nombre de circonstances, un changement dans les mœurs de l'adulte détermine immédiatement et actuellement une modification de l'embryon.
•Dans d'autres cas il devient très difficile de distinguer nettement ce qui revient aux facteurs primaires et ce qui dépend des facteurs secondaires dans la formation d'une espèce ou d'une variété.
Chacun sait, par exemple, qu'une certaine quantité de chaleur est nécessaire pour le développement des œufs de la plupart des animaux. Dans un œuf de Poule il y a tout ce qu'il faut pour faire un Poulet, à la condition qu'on y ajoute une certaine quantité de chaleur. Chez certains Insectes, le Ver a soie ordinaire en particulier, la condition de température nécessaire à l'éclosion des œufs ne se trouve réalisée qu'une fois par an, dans notre pays du moins. Mais dans le midi de l'Europe, où le climat est plus chaud, cette condition peut être réalisée jusqu'à trois fois dans une année, d'où la formation d'une race dite Tre^>olUniy dont l'origine est bien nettement due au facteur primaire température. Cette race est d'ailleurs purement physiologique.
Or, chez d'autres Lépidoptères, où la même particularité de plusieurs générations annuelles se présente également, il se trouve que la deuxième génération, ne se développant pas dans les
1. A. GlARD, Sur réthologic de SaccuUna carctni {Compta rendus Acad, de» sctenceSf t. LXXIX, p. 485, séance du 17 août 1874).
134 CONTROVERSBS TRANSFORMISTES
mêmes conditions que la première, présente avec celle-ci des différence morphologiques considérables. Tel est le cas de la Vanessa leçana-prorsUy qui doit même à ce fait intéressant le double nom spécifique qu'on lui a donné. Les Papillons des chenilles qu'on trouve en juin éclosent en juillet et en août, et donnent la variété prorsa; celles trouvées en automne passent Thiver à Tétat de nymphes et produisent la variété levana au printemps suivant.
Il n'y a aucun doute que la température soit encore, dans cette circonstance, le seul agent modificateur, car Berce a obtenu la variété porima^ intermédiaire entre prorsa et lei^ana, en élevant une certaine quantité de chenilles trouvées en septembre et en tenant les chrysalides à une chaleur artificielle pendant Thiver. D'autre part, Weismann a pu obtenir la variété les^ana en tenant dans une glacière des chrysalides qui, normalement, devaient donner \a prorsa.
Supposons qu'au lieu de se passer dans une même localité, ces phénomènes aient été observés en divers points distants l'un de l'autre, on n'aurait pas manqué d'attribuer au facteur secondaire de ségrégation une variation qui n'est due en réalité qu'au facteur primaire température.
II n'est pas toujours commode non plus de distinguer à quel moment de l'existence des individus (embryon ou adulte) s'est fait sentir l'action modificatrice qui a transformé la race et créé des types nouveaux. Parfois même, on peut prendre pour des formes adultes convergentes des espèces en voie de disjonction embryonnaire.
Nous trouvons communément sur les côtes de la Manche, dans les eaux saumâtres, une espèce de Palœmon [Palœmonetes sfarians)^ très voisine de la Crevette rose qui figure sur nos tables. La même espèce se retrouve dans les lacs d'eau douce (voisins de la mer) de l'Italie méridionale. Or des femelles de cette espèce provenant des environs de Naples, comparées avec celles que l'on peut recueillir dans le vieux port de Wimereux, présentent avec ces dernières une différence très étonnante au moment de la gestation. Deux femelles, l'une de Naples, l'autre de Wimereux, prises au hasard, mais à peu près de même taille [\ centimètres environ de l'extrémité du rostre h celle de la queue), incubaient, la première des œufs larges de 3 demi-millimètres, la seconde des œufs mesurant un peu plus d'un demi-millimètre seulement. Comme conséquence, tandis que la femelle de Wimereux portait 320 œufs environ, celle de Naples n'en avait que 25, et néanmoins cette dernière paraissait la plus chargée.
Le développement du Palsemonetes de Naples a été suivi d'une
façon très complète par P. Mayer. J'ai pu, également, étudier Tontogénie des Palœnionetes de Wimereux, et Boas a fait, de son côté, des observations analogues dans la mer du Nord. De ces recherches, il résulte que l'évolution de la forme d'eau douce, dout les œufs sont chargés d'un vitellus nutritif plus abondant, est abrégée et condensée par rapport à celles des types d'eau saumâtre. Il est intéressant de remarquer que, chez l'Ecrevisse fluviale, les œufs sont également très volumineux et le développement plus direct que chez les types voisins habitant les mers. L'observation pourrait être étendue à bien d'autres animaux d'eau douce appartenant à des groupes très divers (Planaires, Ilirudinces, Oligochètes, etc.). La cause déterminante de cette modification doit être cherchée, sans doute, dans ce fait que la concurrence vitale a changé de forme dans les eaux douces ; il y avantage, pour les animaux qui habitent ce milieu plus restreint, à mettre au monde un petit nombre de jeunes bien développés plutôt qu'une multitude d'embryons qui périraient faute de nourriture.
Un fait tout à fait analogue a été observé par le zoologiste russe PoRTCHiNSKY sur Muscu co/vifia. Dans le nord de la Russie, cette Mouche coprophage pond généralement 24 œufs assez gros, d'où sortent des larves qui traversent deux phases distinctes d'évolution. En Crimée et dans le sud de la Russie, où les Insectes coprophages sont plus abondants, la même Mouche ne pond plus qu'un œuf unique, très volumineux, donnant une larve parvenue d'emblée à sa dernière phase évolutive.
Mais il existe, parmi les Insecte^, un certain nombre d'espèces que les entomologistes ne peuvent distinguer que par leurs larves et qu'ils considèrent cependant comme des types spécifiques bien dictincts.
Dans quelques-uns de ces cas, on peut admettre certainement que la convergence due ii l'adaptation aux milieux et à la sélection a produit, chez les formes adultes appartenant à des souches différentes, une similitude purement morphologique. Mais on voit par ce qui précède que, dans d'autres circonstances, les agents modificateurs ont pu porter leur action sur les embryons sans modifier les adultes, et que certaines espèces peuvent arriver, par ce processus, à se diviser en deux sans modification des adultes ^
1. Voir sur cette intéressante question des développements pœcilogoniques : A. Gi4RD, Convergence et poecilogonie chez les Insectes (.-Inn. Soc. entomol. France, t. LXIII, 1894, pp. 128-137).
J'ai voulu seulement, par ces quelques exemples, donner une idée des dilHcuItés sans nombre qui entourent l'étude des facteurs du transformisme. Les faits observés sont nombreux, et ils le deviennent chaque jour davantage; mais on s'est peu préoccupé, jusqu'à présent, de systématiser les connaissances acquises et de poser nettement les problèmes qui surgissent à chaque pas. C'est ce que nous nous efforcerons de faire à l'Institut d'Évolution des êtres organisés.
Qu'il me soit permis, en terminant, d'attirer une fois de plus l'attention de la Ville de Paris et de l'État sur l'utilité qu'il y aurait d'annexer à la chaire d'Évolution des êtres organisés un Laboratoire de transformisme expérimental, où ces importantes, questions pourraient être abordées avec toute la précision que comporte la science moderne.
APPENDICE
Réflexions sur la loi mathématique de la variation
des types spécifiques.