Voir la Revue scientifique du 13 janvier, n** 29, p
LES FACTEURS DE L*éV0LUTI0N 127
contre la théorie de la variabilité en affirmant la permanence de la cause qui modifie certains descendants dans un sens déterminé. Quand cette cause est bien manifeste, on peut parfois constater la production d*une variété au bout d'un très-petit nombre de générations.
Il existe à Valenciennes une fontaine dont les eaux se rendent dans deux bassins de pierre ne communiquant directement avec aucun ruisseau naturel. Ces bassins sont nettoyés de temps en temps à cause des feuilles d'arbres voisins qui viennent y tomber et finiraient par les encombrer. Les eaux de la nappe souterraine qui alimente la fontaine nourrissent la petite salicoque connue sous le nom de Gammarus puteanus , espèce si commune à Valenciennes, qu'elle fourmille dans les caves quand la nappe aquifère venant à s*élever l'eau pénètre dans le sous-sol des habitations. Le Gammarus puteanus placé à la lumière ne tarde pas à perdre sa teinte blafarde et à se colorer en gris pâle, comme le fait dans les mêmes circonstances le Protée de la Carniole. Les individus qui sortis de la fontaine tombent dans les bassins extérieurs subissent des modifications plus profondes et présentent au bout de quelques générations presques tous les caractères de la salicoque commune {Gammarus pulex) dont Gammarus puteanus n'est sans doute qu'une variété souterraine, bien que certains auteurs (Schiôdtb, Spencb Bâte) aient créé pour les Gammarus qui vivent ainsi dans l'obscurité, soit dans les eaux souterraines, soit au fond de la mer, un genre spécial, le genre Niphargus^ qui ne repose, il est vrai, sur aucun caractère essentiel.
Non-seulement la cause qui produit les variétés triomphantes est toujours une cause permanente ou tout ou moins périodique, mais on peut même affirmer que très-souvent cette cause modificatrice va en s'accroissant suivant une progression plus ou moins rapide. Tels sont par exemple les cas ou certaines variations se produisent par suite de la diminution de la salure des eaux d'une mer dont le fond se soulève, ou de marais que l'océan laisse derrière lui par un retrait progressif et qui ne reçoivent plus que des eaux pluviales.
Smankevitch, d'Odessa, a étudié avec le plus grand soin et d'une façon expérimentale l'effet de la diminution ou de l'augmentation progressive de la salure des eaux sur certains crustacés phyllopodes, et il a pu ainsi transformer en un très petit nombre de générations des Artemia en Branc/iipus ou inversement*.
Les expériences faites sur l'Axolotl par Marie von Chauvin, les recherches de Weismann sur le même animal tendent à prouver que l'instabilité des variations physiologiques de ce Batracien tient à la périodicité de la
1. Voir le Compte rendu de la troiaième réunion du congrès des naturalistes russes à Kiew, en 1872, et surtout l'important mémoire Niekotoria Rakoobraznia golianoozemikhe i prietntkhe vode^ i otnochenie ikhe ke êredie (Odessa, 1875), dans lequel SmankeTÎtch expose ses belles études sur les Crustacés des marais salants des enrirons d'Odessa.
cause qui a dû les produire et forment la contre-partie des observations précédentes.
Mais, dans les exemples cités, la cause de variabilité est si énergique, qu'outre son action fondamentale qui consiste à produire un changement dans un sens déterminé, on pourrait supposer qu'elle en exerce une autre ayant pour résultat de faire disparaître tous les individus qui auraient gardé les caractères du type. Les différentes unités physiologiques, n'ayant plus dès lors la même vitalité, cesseraient d'être comparables, et la loi mathématique de Delbœuf ne pourrait plus être légitimement appliquée.
Cherchons donc des cas où la variation est faible et ne paraît pas entraîner des conséquences bien importantes pour la concurrence vitale. Nous verrons que même dans ces cas la nature nous montre l'élimination progressive du type par la variété triomphante.
Supposons que dans une génération d'une espèce il naisse en une certaine contrée N individus semblables au type et N' dissemblables (la dis-
N' semblance étant considérée en un point spécial), le rapport ^ qu'on
pourra toujours écrire sous la forme - sera appelé, si l'on veut, l'indice
mmr
de variabilité du type par rapport à la variation considérée, et cet indice sera un nombre constant à un moment donné et dans des circonstances extérieures bien déterminées.
Cela posé, s'il s'agit d'une espèce répandue sur un territoire considérable, la cause ou les causes qui tendront à produire une certaine variation seront différentes en puissance dans les différentes parties de l'habi-
..,111 tat, et les indices de variabilité -^ -,i -,, seront aussi différents. Mais, à
cause de la facilité des croisements, le triomphe de la variété sera trèslongtemps retardé, alors même qu'en certains points l'indice de variabilité serait très-considérable. De là vient que certaines espèces dont la dispersion géographique est très-grande et les moyens de locomotion très-actifs se sont fort peu modifiées. Chaque spécialiste placera ici des exemples qu'il est inutile de rappeler.
Deux sortes de cas seront au contraire particulièrement favorables à la vérification de la loi qui nous occupe :
1° Les cas d'introduction d'une espèce zoologique ou botanique dans une région où elle était précédemment inconnue ;
2^ Les cas où, par suite d'une cause géologique ou par tout autre concours de circonstances, un certain nombre d'individus d'une espèce se trouveront isolés de la souche d'une façon suffisante pour rendre impossible tout croisement avec cette souche.
Examinons successivement ces deux modes d'expérience dont la nature nous fournit les éléments avec assez de prodigalité, mais dont on n'a tiré
jusqu'à présent, il faut bien le reconnaître, qu'un assez faible parti.
Dans les cas d'introduction d'une espèce dans une contrée nouvelle, il y a chance d'abord pour que l'indice de variabilité soit plus ou moins fortement augmenté en raison du changement des conditions d'existence ; en outre, on aura plus à craindre les mélanges avec des individus de variabilité faible. Le type devra donc être rapidement supplanté par la variété nouvelle.
Nous connaissons relativement peu d'exemples d'importation d'un animal à l'état sauvage. La plupart viennent à l'appui de notre affirmation.
Les ingénieuses recherches de M. A. de l'Isle (de Nantes] ont prouvé par des raisons morphologiques et physiologiques que le Rat noir de France [Mus rattus) n'est qu'une simple variété du Mus alexandrinusy d'Asie, et l'on sait que ce rat a été introduit en France à l'époque des Croisades. On peut donc calculer approximativement le temps que la variété mélanienne du Rat d'Alexandrie a mis à supplanter le type aujourd'hui presque inconnu dans notre pays.
Nous sommes mieux renseignés encore pour le Surmulot [Mus decu^ manus). Cette espèce, d'origine persique, a été introduite en Europe au commencement du xviii* siècle par la Russie et par l'Angleterre; elle a presque partout chassé ou détruit son prédécesseur, le Rat noir, et n'a pas tardé à présenter également une variété mélanienne.
Laissons la parole à un savant peu suspect de transformisme, M. le professeur Alphonse Milne Edwards : « Il est permis de supposer, nous dit-il, que d'ici à quelques années le pelage de tous les Surmulots de France sera entièrement noir au lieu d'être d'un fauve brun. En effet, dans la ménagerie du Muséum, où ces Surmulots arrivent journellement en troupes nombreuses, soit de la Halle aux vins soit des égouts, et où l'on est obligé de leur faire une chasse active, on remarqua, il y a près de vingt ans, quelques individus noirs; on les prit d'abord pour des rats proprement dits, mais un examen plus attentif montra bientôt que ce n'étaient que des Mus decumanus nègres.
a Or, depuis une quinzaine d'années, j'ai constaté que le nombre des individus de cette couleur augmente rapidement; cet été (1872) ils constituaient près du cinquième du nombre total des Surmulots dont les cadavres m'ont été apportés par les hommes chargés de les détruire * ». M. Alphonse Milne Edwards ajoute avec raison que cette modification graduelle dans la coloration du pelage d'une espèce non domestique et sur laquelle l'homme ne peut agir par sélection lui a paru intéressante à noter; mais sa foi dans le dogme de la fixité ne parait nullement ébranlée par cette observation si remarquable.'
Autre exemple pris dans un groupe bien éloigné des Mammifères ; un