Annales des $cience$ naturelUi, Zoologie, 1872, t. XV
de nos Papillons blancs communs, Pieris rapx^ s'est acclimaté récemment dans TAmérique du Nord. En annonçant ce fait à la Société entomologique de France (1873), M. Scudoer, Téminent entomologiste de Boston, ajoutait à sa communication quelques détails fort importants. Introduit en Amérique il y a une vingtaine d'années, Pieris rapx s*est bientôt propagé rapidement et n'a pas tardé à présenter une variété à ailes jaunes qui est devenue peu à peu plus commune que le type et même plus commune que Pieris oleracea^ indigène de l'Amérique du Nord; ce dernier tend à disparaître devant l'espèce venue d'Europe. Supposons qu'un pareil cas se soit produit il y a une soixantaine d'années, à une époque où la faune entomologique américaine était encore imparfaitement connue, quel critérium aurions-nous pour reconnaître aujourd'hui les liens généalogiques qui unissent le Pieris à ailes jaunes des États-Unis avec le type d'Europe ? comment pourrions-nous savoir que Pieris oleracea a subi de si rudes épreuves dans la lutte pour la vie qu'il doit soutenir contre son redoutable congénère Pieris râpas.
Tout au plus quelques retours au type pourraient nous renseigner sur la première question. Mais on sait quel accueil les adversaires du transformisme ont toujours fait à cette interprétation des variétés ataviques.
Le prétendu critérium physiologique de Flourens, ce monstrueux cercle vicieux qui a fait le bonheur de toute une génération, pourrait même se trouver en défaut, et le type américain ne plus donner de produits avec l'espèce souche. On sait en effet que le Cochon d'Inde domestique d'Europe n'est plus susceptible d'être croisé avec le Cobaye sauvage. Que reste-t-il donc pour établir sur un fondement solide la croyance soi-disant nécessaire à la fixité de l'espèce? Une seule chose, l'ignorance presque complète où nous sommes de l'histoire (au sens propre du mot) de la plupart des types zoologiques et de leurs migrations.
Passons à l'examen du second cas, celui où une partie du territoire occupé par une espèce se trouve, pour une cause ou pour une autre, séparée du reste de l'habitat. Très souvent, en pareille circonstance, la partie séparée ne tarde pas à être envahie par une variété plus ou moins éloignée du type dont elle est issue, variété qu'on ne renconte parfois que très-rarement dans les autres parties de Taire de dispersion de l'espèce. On trouve de temps en temps, dans presque toute l'étendue de la France, une variété de Vanessa urticœ que l'on a nommée variété ichnusoïdes. L'espèce étant très stable et très répandue, cette variété ne peut manquer de frapper les entomologistes et d'être signalée quand on la rencontre. Or la variété ichnusoïdes ^ connue sous le nom de Vanessa ichnusa^ remplace entièrement le type dans l'île de Corse séparée du continent depuis une époque géologique relativement récente.
Dans la belle préface, bien curieuse pour l'époque (1844), placée par
Rameur en tête des Névroptères des Suites à Buffon de Tëdîteur Roret, l'éminent entomologiste signale en ces termes le fait dont nous parlons.
c Les îles de Corse et de Sardaigne ne sont que la même chaîne interrompue; des insectes du continent qui se présentent toujours sous leur véritable type dans la plus grande partie de TËurope ont éprouvé dans ces îles, dont certains points ne sont pas à cinquante lieues en mer, une modification telle, que l'observateur se demande avec doute si ce ne sont pas des espèces réelles; ainsi notre Vanessa urticœ est devenue Vanessa ichnusa; mais aussi sa larve se nourrit d'une nouvelle espèce d'Urtica; les Satyrus megera^ semeie^ se sont modifiés en Satyrus eigelius^ aristeus. Chez les uns la modification est plus prononcée que chez d'autres... »
Si donc Ton désigne par A Vanessa urticae, Vanessa ichnusoldes sera A -4-1, et Vanessa ichnusa A-4-n.
On pourrait peut-être joindre à l'exemple précédent celui du Cerf basset de Corse [Cervus corsicanus)\ variété du Cerf commun [Cervus elaphus) dont plusieurs mammalogistes ont fait une espèce distincte. Mais cet exemple doit plutôt rentrer dans notre premier cas (importations), s'il faut en croire Polybe qui affirme que le Cerf n'existait pas en Corse il y a deux mille ans ^
Je ne fais que citer en passant la variété mélanienne de la Panthère, si commune à Java, si rare ailleurs; je laisse aussi de côté les admirables recherches de Wallacb sur la faune de l'archipel Malais pour rester sur un terrain plus accessible à tous et ne parler que de faits plus facilement vérifiubles.
Les mémoires de Moritz Wagner ' et de Weismann ' renferment également un grand nombre d'exemples longuement discutés sur lesquels la loi de Delbœuf vient jeter un nouveau jour. Wagner a eu le tort énorme de nier l'influence de la sélection et d'attribuer aux seuls effets de la migration la naissance des espèces nouvelles. Weissmann a attaché une importance trop grande à ce qu'il appelle Vamixie^ c'est-à-dire à l'impossibilité d'un croisement entre les individus isolés et ceux du territoire primitif. Nous avons montré plus haut en quoi consiste le rôle de Tamixie, très-réel sans doute, mais insuffisant par lui-même pour rendre compte du triomphe d'une variété.
11 est cependant des cas où Vamixie semble agir très puissamment et où la loi mathématique n'est plus applicable. Les transformistes n'ont jamais manqué, suivant en cela l'excellent exemple de Darwin, d'insister particulièrement sur les points où leur théorie parait insuffisante. C'est dans le livre de V Origine des espèces que sont formulées les objections les plus sérieuses que l'on ait faites à la doctrine de la sélection. Usant
1. Voy. U. Geoffhoy Saimt-Uiuluui, Uisi, nat. générale^ t. III, p. 408.