Théorie de» migration
3. De Cimfiuence de riêolement dan» la formaiiom de» etpêce».
de la même bonne foi, j'appellerai donc Tattention des biologistes sur certains faits qui ne concordent pas avec ce que nous avons vu jusqu'à présent. Un d'eux est relatif à Limnsea stagnalis^ variété sinistrorsa, c'està-dire à la variété sénestre de notre Limnée commune. Il s'agit donc ici non plus d'une variation lente, mais d'un changement brusque transformant un animal en un autre, symétrique par rapport à un plan.
Cette variété est en général excessivement rare; or, en 1872, un naturaliste belge, G. CoLLiN, signalait à la Société malacologique la découverte de cette variété dans des circonstances toutes particulières ' :
(c Cette découverte, nous dit-il, est due à M. E. de Bullemont, qui a recueilli, non pas un individu, mais une vingtaine au moins, aux environs d'Aerschot, en 1871. C'est dans une petite mare qui n'a pas cent mètres carrés, cachée au milieu des prairies, que tous les exemplaires sénestres se trouvaient réunis en même temps qu'un nombre beaucoup plus considérable d'exemplaires normaux d'assez petite taille et de forme assez allongée. Le fond de cette mare est sablonneux et peu de plantes couvrent sa surface. Plusieurs autres mares paraissant se trouver dans les mêmes conditions se rencontrent aux environs, mais elles ne renferment pas d'exemplaires sénestres et les exemplaires normaux très nombreux y atteignent des dimensions plus grandes que dans la première. »
L'année suivante, la variété fut recueillie en nombre aussi considérable, et M. CoLLiN s'assura par expérience que l'anomalie était héréditaire. Il ne nous dit malheureusement pas si les retours au type sont fréquents et si les pontes sont aussi abondantes dans la variété. Mais un fait très intéressant signalé par le jeune malacologiste est que nulle Limnée dextre ne peut, par aucun moyen, s'accoupler avec une Limnée sénestre. On doit en conclure que la première ponte qui a donné la variété sénestre comprenait plusieurs individus affectés de cette anomalie, ou tout au moins que plusieurs individus ont surgi en même temps dans la mare : ceux-ci se sont trouvés, par rapport aux individus normaux, dans un état à'aniLcie forcée; mais ils ont pu s'accoupler entre eux et donner naissance aux nombreux descendants constatés. Comment expliquer ici* l'accroissement rapide d'une variété produite brusquement, qui ne parait pas avantageuse pour la concurrence vitale et qui doit probablement fournir de nombreux retours au type ? La cause générale qui tend à produire cette variété doit être excessivement faible, puisqu'on constate seulement de loin en loin et presque accidentellement des exemplaires de Limnée sénestre. Le seul fait favorable à la multiplication de la variété est donc Vamixie qui, dans ce cas, agit par une sélection aussi sévère que celle d'un éleveur choisissant dans le troupeau les animaux qu'il destine à perpétuer tel ou tel caractère intéressant.
Un exemple qui se présentera probablement à l'esprit de plusieurs
1. Voy. Annales de la Société malacologique de Belgique^ VII, 1872, p. 83.
personnes en lisant Tarticle de M. Delbœuf, est celui de la polydactylie. On sait que cette anomalie se présente de temps en temps, qu'elle est héréditaire et que même, dans une certaine mesure, elle peut être progressive, de sorte que la loi mathématique paraît complètement applicable, et Ton peut se demander pourquoi, si cette loi est exacte, une bonne partie de Thumanité n'est pas aujourd'hui pourvue de plus de cinq doigts à chaque extrémité.
Je crois qu'il est assez facile de répondre à cette question : de même que certaines causes de variations peuvent être considérées comme sensiblement constantes pendant des espaces de temps suffisants pour assurer le triomphe d'une variété, de même que d'autres croissent en intensité suivant une progression assez rapide pour modifier un type en quelques générations, il en est aussi qui vont en décroissant d'une façon progressive, et telles doivent être les influences rappelant un caractère ancestral disparu, influences dont la valeur doit diminuer forcément avec le nombre des générations écoulées. Dans ce cas, on pourrait établir une formule analogue à celle de M. Delbœuf, à la condition de savoir la loi suivant laquelle décroît l'intensité de la cause fnodificatrice ; cette formule montrerait que jamais les variations dues à cette cause ne pourraient supplanter le type. Il est bien évident que dans des questions de cette nature, moins encore que partout ailleurs, les formules mathématiques ne doivent pas être appliquées d'une façon brutale et sans une discussion préalable de la qualité des données.
On peut se demander encore pourquoi, dans certains cas, les variétés de forme A-4-« triomphent plutôt que celles de forme A — n; pourquoi, par exemple, ce sont les variétés mélaniennes, c'est-à-dire celles où le pigment varie par excès, qui l'emi^ortent généralement sur les variétés albines, c'est-à-dire sur celles où le pigment varie par défaut.
La loi indique simplement le triomphe de la somme de A+n sur A, et l'on ne peut demander aux formules mathématiques que ce qu'on a introduit dans le problème. Or on laisse de côté tout ce qui concerne les chances plus ou moins grandes que les variations donnent aux individu s qu'elles afl'ectent pour la concurrence vitale, et l'on a considéré des unités mathématiquement égales.
Mais le naturaliste peut aller plus loin que le mathématicien : si les variétés mélaniennes des deux espèces de Rats ont supplanté complètement, outre le type, les variétés albines qui ne manquent pas de se produire même encore aujourd'hui, c'est que ces dernières ont, pour une foule de raisons, l'infériorité dans la lutte pour la vie. Chez les animaux domestiques ou plutôt semi-domestiques comme le Chat, où il se produit également des variétés mélaniennes et des variétés albines, les individus présentant ces variétés beaucoup plus communes que le type sont à peu près égaux en nombre les uns par rapport aux autres. C'est que l'homme.
îndifTcrent à leur couleur pourvu qu'ils soient bons mang^eors de souris, protège contre les accidents les chats blancs dont la plupart sont sourds et seraient, à Tétat sauvage, exposés à de nombreux dangers.
Enfin, chez les animaux tout à fait domestiques, les caprices des amateurs ou des raisons d'utilité ont fait souvent triompher les races albines, qui ne pourraient évidemment subsister par elles-mêmes si on les abandonnait à leurs seules ressources.
Il est évident qu*il convient de modifier dans une foule de circonstances, soit la position du problème ou l'établissement de réquatîon, soit l'application que l'on doit faire des formules algébriques obtenues. C'est pourquoi je me suis efforcé, dans les exemples choisis, de me rapprocher, autant que possible, du cas théorique où s'est placé M. Dblbœuf; je n'ai fait intervenir que les exemples où les variations étaient légères, de nature morphologique, et, autant que possible, sans grande influence sur la vitalité des sujets, négligeant à dessein les faits si intéressants qui se rapportent au mimétisme, au dimorphisme sexuel et à d'autres phénomènes encore trop imparfaitement connus pour être susceptibles d'une discussion mathématique.
A. GlARD.