L'HÉRÉDITÉ DES MODIFICATIONS SOMATIQUES
« Rejeter rinfluence que l'uiiage ou l'inutilité d'une partie peut avoir aur rindividu ou aur aa descendance, c'eat regarder un objet arec un aeul cril. a»
William Tcrniii.
Nous avons, dans plusieurs publications, divisé les facteurs de l'évolution des êtres organisés en deux grandes catégories : 1"* les facteurs primaires; 2® les facteurs secondaires.
Les facteurs primaires sont ceux qui agissent directement sur les individus d'une génération déterminée ou indirectement sur les individus de la génération suivante par suite d'une modification des éléments reproducteurs. Tels sont la lumière, la température, le climat d'une façon générale, la nourriture, la nature des eaux pour les êtres aquatiques, etc. Telles encore les réactions éthologiques des animaux ou des végétaux contre le milieu inorganique et contre le milieu vivant, ce que Lamarck appelait les besoins et les habitudes, ce que Darwin a nommé la lutte pour la vie et la concurrence sexuelle, les migrations, etc.
Nous avons vu que l'action des seuls facteurs primaires et de l'hérédité pouvait donner naissance à de nouvelles races et par
1. Leçon d'ouverture du cours d'Evolution des êtres organisés (fondation de la ▼ille de Paris), Revue scientifiquef 6 décembre 1898.
suite à de nouvelles espèces en vertu de la loi de Delbœuf. Il suffit pour cela que ces facteurs agissent d'une façon constante ou simplement périodique et que les modifications produites ne soient pas désavantageuses aux êtres modifiés, car, dans ce dernier cas, la sélection naturelle interviendrait et produirait une élimination rapide des moins favorisés. Mais le plus souvent les facteurs primaires sont puissamment secondés par les facteurs secondaires du transformisme. Ceux-ci ont pour rôle de conserver et d'augmenter rapidement les résultats produits par les facteurs primaires, et de déterminer Taccommodation à un milieu déterminé des formes dont la variabilité a été mise en jeu. Quand, chez des êtres absolulument différenciés, c'est-à-dire dont toutes les parties sont spécialement adaptées par un déterminisme rigoureux à des conditions définies d'existence, un facteur primaire vient a modifier l'une de ces conditions, l'être disparaît fatalement, toute restauration de l'équilibre biologique étant désormais impossible. Ainsi s'explique la disparition dans les temps anciens des formes hautement différenciées (Trilobltes, Ammonites, etc.), par suite de changements en apparence peu importants dans l'état des milieux. Ainsi comprenons-nous également que des modifications éthologiques bien minimes amèneraient promptement l'anéantissement de types aussi spécialisés que les Péripates, l'Ornithorhynque, etc. *.
Mais chez les êtres qui jouissent encore d'une certaine plasticité, chez les organismes qui disposent encore d'un certain nombre d'éléments dont la valeur n'est pas fixée d'une façon définitive, l'action des facteurs primaires amène seulement une rupture momentanée de l'équilibre éthologique et, comme conséquence, des variations plus ou moins étendues. Alors interviennent les facteurs secondaires pour éliminer certaines de ces variations, pour fixer les autres et réaliser ainsi au point de vue dynamique de nouveaux états d'équilibre, au point de vue statique ou morphologique de nouvelles espèces.
C'est de cette façon qu'agissent la sélection naturelle, la sélection sexuelle, la ségrégation et les autres facteurs secondaires dont le rôle a été mis en évidence par Darwin et ses successeurs.
L'étude des facteurs primaires de l'évolution constitue ce que l'on appelle parfois le Lamarckisme, Lamarck, en effet, croyait pouvoir expliquer la production de toutes les formes des êtres organisés
1. Voir au sujet de ces types vieux les observations que j'ai publiées en 1886 dans le Bulletin scientifique de la France et de la Belgique^ 2* sér., 9" année, t. XVII, p. 416.