‹ Controverses transformistes, avec 23 figuresChapitre 4 sur 42 · Lamarck, cours de · texte numérisé non relu

Lamarck, cours de

2. Les lettres capitales entre parenthèses reoToient aux notes placées en appendice à la fin de chaque chapitre.

poursuivant, en un mot, une conception purement monistique de la nature, et d^autres plus timides, retenus par la crainte de l'hypothèse dans un froid et rigoureux empirisme, nullement gênés par le dis* continu et trouvant plus commode une interprétation dualistique et téléologique de l'univers. Sans remonter jusqu'à l'école d'Ionie, sans chercher dans Anaximandre, Heraclite et Empédocle (A) les origines du transformisme, on trouverait dans maints auteurs de l'antiquité et du moyen âge la croyance en la mutabilité des formes organiques. Très sévère pour les philosophes grecs dont les conceptions purement théoriques lui paraissent stériles, F. Bacon réclame à juste titre l'intervention de l'expérience dans ce grand débat; la Noi^a Atlantis (orraMle le premier projet d'un Laboratoire consacré à l'étude des causes des variations. DansleiVbfM/w organum (livre II, sect. 29 et 30) on trouve exprimée la conviction très nette que la mutabilité de l'espèce peut résulter d'une accumulation de variations. Mais, même chez Bacon, cette croyance n'est encore appuyée sur aucune donnée scientifique précise, et les idées évolutionnistes de ce grand philosophe n'ont eu qu'une influence restreinte sur la marche de la science.

Le problème de l'espèce paraît être la porte par laquelle la théorie de l'évolution a passé du domaine de la philosophie pure dans celui de la biologie positive.

• Tant que le nombre des animaux et des plantes connus et décrits par les naturalistes est demeuré peu considérable, on s'en tint généralement à la doctrine de la fixité. Linné lui-même, qui avait classé un nombre d'espèces bien supérieur à celui connu de ses devanciers, formule encore le fameux aphorisme :

Species toi sunt dwersœ^ quoi diversas formas ab initio creaçit in finit um Ens *.

Mais à mesure que les progrès de la science, les découvertes géographiques nouvelles et surtout les recherches paléontologiques vinrent compléter les séries animales et végétales et dans le temps

1. En dépit de cet aphorisme, supprimé d'aillears par Linné lui-même ayec sa conclusion : Nullse ipecie» nov»^ à partir de la 10* édition du Syttema naturse^ nous croyons comme Bl. de Quatrefages qu'il faut placer Linné parmi les premiers par> tisans de la variabilité de l'espcce. Cela ressort de plusieurs passages des Amœnitate» où Linné s'efforce xle démontrer que l'hybridité peut être l'origine des formes spécifiques nouvelles.

Linné, comme Buffon et comme Dxscartes, avait certainement une intelligence trop vive et trop pénétrante pour ne pas comprendre toute la supériorité d'un concept mécanique de l'anivers. Ces trois grands hommes eurent une doctrine ésotériqae. Faut-il pour cela les accuser d'hypocrisie et leur reprocher de n'avoir pas eu l'inir^

et dans Tespace, la notion de continuité s'imposa plus fortement aux esprits.

' Bientôt même quelques naturalistes plus hardis concllirent de ridée de continuité à celle de lien généalogique, et la théorie de l'évolution se présenta dès lors sous les deux formes qu'elle a toujours conservées depuis h travers les perfectionnements incessants de nos connaissances biologiques.

Pour les uns, elle eut la valeur d'uife simple Tormule déguisant ce que le mot de création^ pris au sens où l'entend le vulgaire, a de trop grossier et de choquant pour un esprit habitué au raisonnement scientifique. Pour les autres, au contraire, cette théorie représente un fait historique réel, et elle fournit sur un grand nombre de points l'explication mécanique des processus qui ont déterminé la lormalion des êtres organisés dans le temps et dans l'espace.

Au premier examen, la théorie de l'évolution idéale possède un aspect séduisant et même un semblant de rigueur scientifique qui ont contribué à la faire accepter par beaucoup de naturalistes, surtout h une époque où l'embryogénie n*avait pas encore apporté à la théorie de l'évolution réelle l'énorme accumulation de preuves qu'elle lui a fournies dans ces vingt dernières années.

Il est juste d'observer, en effet, qu'entre la notion de similitude' ou de continuité et celle de descendance ou de lien génétique, il n'existe pas un nexus causal nécessaire. Nous connaissons nombre de cas où la nature elle-même nous offre des séries d'objets se rattachant à un seul type, ou un petit nombre de types fondamentaux et réunis entre eux par d'innombrables formes intermédiaires, sans que pourtant ces objets aient entre eux une parenté généalogique réelle. Telles sont, par exemple, les différentes formes cristallines des minéraux naturels ou artificiels. Il n'existe entre ces diverses formes qu'une parenté purement idéale. Ed. db Hartmann a longuement insisté dans sa critique du transformisme sur le danger qu'il y a de confondre .la parenté idéale avec la parenté réelle. Il signale justement l'erreur qui consisterait à

pidité de Giordako Bruno et de Vanimi? Noas ne le pensons pas; la plus grande preuve de courage que puisse donner un homme de génie est peut-être de risquer ainsi la réprobation de l'avenir en atténuant l'expression de sa pensée pour la faire tolérer de ses contemporains.

A l'époque où écrivait Dbscartss, le bûcher de Vanini flambait encore. Si les défenseurs de l'orthodoxie s'emparent pour s'en faire une arme des concessions qu'ils ont arrachées par la force aux émancipateurs de l'humanité, n*avons-nous pas le droit et le devoir de mettre en lumière les vérités en partie dissimulées qui ont pu, gràca à cas concessions, arriver jusqu'à nous?

étendre la façon de raisonner dont nous parlons aux produits de l'industrie humaine :

« Si Ton dit, par exemple, que Téglise gothique est née de Téglise romane, que celle-ci est née de la basilique, laquelle serait née elle-même d'une espèce de marché romain, bien qu'entre tous ce» types se trouvent des formes intermédiaires diverses, il ne viendra à l'idée de personne d'en conclure qu'un édifice déterminé sera devenu un édifice gothique par la transformation effectwe du plein cintre en ogive. »

Il s'agit Lien là pourtant de l'évolution graduelle d'un type en un autre, mais seulement de l'évolution idéale et non de l'évolution d'édifices concrets déjà réalisés.

Aussi à une époque où les documents embryogéniques n'étaient pas suffisants pour établir la doctrine de l'évolution sur des bases inébranlables, un certain nombre de naturalistes ont été conduits à considérer les êtres organisés comme les manifestations de l'activité d'un Créateur sans cesse occupé à perfectionner son œuvre.

L'assimilation qu'ils établissaient entre les œuvres de l'esprit humain et celles de l'Architecte de l'univers était une sorte d'anthropomorphisme, très supérieur à coup sûr à celui des mythologies hébraïque ou aryenne, mais cette assimilation, outre qu'elle serait encore peu flatteuse pour le Créateur, est foncièrement inexacte.

Les monuments et les œuvres d'art que nous ont laissés les générations humaines successives sont plutôt comparables aux débris fossiles des êtres organisés qu'on a précisément appelés les médailles de la création.

La parenté que nous établissons, par exemple, entre les coquilles d'une série de Mollusques à travers les époques géologiques, est l'expresssion de la parenté réelle des animaux qui les ont sécrétées, de même que la parenté idéale entre les divers monuments humains de l'époque romaine jusqu'à notre siècle résulte de la parenté réelle des cerveaux qui les ont conçus et réalisés.

A la théorie de la parenté idéale des espèces se rattachent les esprits mystiques comme de Maillet et Robinet, ou les esprits religieux comme Louis Agassiz, et plus près de nous Albert Gaudry, dont les beaux livres sur les enchaînements du règne animal nous exposent le développement sérié des principaux groupes zoologiques en l'attribuant à une tendance modificatrice interne.

Il peut sembler étrange de voir rapprocher ainsi deux hommes dont l'un fut toujours un des fervents apôtres de la variabilité de

Tespèce, tandis que l'autre est considéré a juste titre comme le plus brillant défenseur de la fixité.

Mais si Ton étudie soigneusement l'œuvre d'AcAssiz, on reconnaît bientôt que ce naturaliste admettait en somme la plupart des principes qui servent de base à la théorie de l'évolution et en particulier la loi fondamentale de la répétition de la phylogénie par l'ontogénie, tout en donnant à ces idées une signification très différente de celle que nous leur attribuons.

Quant à lespèce, Agassiz admet son existence, il est vrai; mais il admet au même titre l'existence du genre, de la famille, de l'ordre de la classe, de Tembranchement. Toutes ces catégories de l'esprit humain ont pour lui une valeur objective. C'est, on le voit, l'ancienne querelle des réalistes et des nominalistes rouverte sur un terrain plus limité. Agassiz était réaliste. La science moderne tend ^ de plus en plus à donner raison aux nominalistes.

Outre l'argument que nous avons indiqué, on a fait valoir en faveur de la théorie de la parenté idéale des raisons d'un ordre bien différent.

Cette manière de comprendre l'évolution avait l'avantage énorme de pouvoir facilement s'accorder avec le récit biblique. Elle accepte parfaitement, et même elle nécessite l'intervention d'un principe directeur qui peut être, selon les idées philosophiques du partisan de la doctrine, immanent a la matière (Ed. de Hartmann), ou placé en dehors d'elle (Agassiz, Gaudry, etc.). Enfin elle sauvegarde l'idée finaliste si chère à certains esprits et si intimement liée h certaines croyances religieuses.

Ainsi s'explique le succès relatif qu'a obtenu cette forme spéciale de la théorie de l'évolution. C'est évidemment celle qui sera adoptée prochainement par les esprits orthodoxes, quand l'Église entrera dans la seconde phase de ce nouveau conflit avec la science. Dans la première phase de chacun de ces conflits, TÉglise, on le sait, a combattu par la parole, et quelquefois par le feu, le nouveau progrès scientifique. Dans la seconde phase, elle s'est efforcée de démontrer que le progrès en question n'en était pas un, et que les Écritures avaient depuis longtemps affirmé la prétendue nouveauté '.

A moins de revenir à l'anthropomorphisme grossier des peuples primitifs, ou d'admettre une série de manifestations de la génération

1. Consalter sar ce point le livre si intéressant de J.-W. Draper, Le9 conflit» de la science et de la religion (Bibliothèqae scientifique internationale), 5* édition française, 1878.

spontanée bien plus hérétique que le transformisme, il ne reste qu'une explication acceptable du récit de la Genèse. C'est de considérer Tœuvre des six jours comme la réalisation successive de la pensée créatrice et la filiation des êtres organisés comme une filiation purement idéale.

Mais quand bien même les partisans de la tendance interne nous feraient une concession de plus, et reconnaîtraient la parenté réelle des espèces en la considérant comme le moyen par lequel le principe directeur exerce son action d'une façon continue et sans actes créateurs successifs, nous devrions encore, au nom de la science moderne, repousser énergiquement cette interprétation ^

L'idée de science est intimement liée à celle de mécanisme et de déterminisme, et l'on sort du terrain scientifique dès qu'on parle de volonté libre et de principe directeur pour expliquer les phénomènes naturels.

Tant que prévalut l'ancienne conception dualistique de la nature, tant que la terre fut considérée comme le centre du monde et l'homme comme un être privilégié pour l'usage et l'agrément duquel tout le reste de l'univers avait été créé, les sciences biologiques ne pouvaient être qu'une accumulation de faits h peine reliés entre eux, et le petit nombre des naturalistes qui défendaient la théorie de l'évolution ne pouvaient tenter une explication mécanique de cette évolution.

Peu à peu, cependant, les idées finalistes perdaient du terrain à mesure que la théorie anthropocentrique et la théorie géocentrique disparaissaient égialement, grâce aux progrès de l'astronomie.

F. Bacon avait dit depuis longtemps que la recherche des causes finales est stérile et ne porte aucun fruit [tanquam virgo Deo sacrata nilparit)^, Diderot, à son tour, conseille au physicien d'abandonner

1. Cest bien là l'opinion que professe A. Gaudry, comme on peut en juger par les phrases suivantes tirées de ses derniers ouvrages.

« D'autres savants au contraire, frappés de la rapidité avec laquelle les lacunes diminuent, supposent que la filiation a été réalisée matériellement et que Dieu a pro duit les êtres des diverses époques en les tirant de ceux qui les avaient précédés. Cette dernière hypothèse est celle que je préfère.... • (Gaudry, Le» enchaiaemenU, etc. Fossiles primaire»^ 1883, p. 25).

m II me semble bien difficile d'établir une limite entre la production de l'espèce et sa conservation. J'ai de la peine à me représenter l'Auteur du monde comme une force intermittente qui, tour à tour, agit et se repose ; un tel mode d'opération est bon pour nous pauvres êtres humains que le travail d*un jour épuise; j'aime mieux me représenter un Dieu qui ne connaît ni nuits ni réveils et développe tonte la nature d'une manière continue, de même que sous nos yeux il fait sortir lentement d'une humble graine un arbre magnifique (Ibid.^ p. 27).

2. De augmentis scieniiarum. Dans un autre passage Bacon emploie une autre com>

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le pourquoi et de ne s'occuper que du comment : « Le comment se tire des êtres, \e pourquoi de notre entendement; il tient à nos systèmes, il dépend des progrès de nos connaissances. Combien d*idées absurdes, de suppositions fausses, de notions chimériques dans ces hymnes que quelques défenseurs téméraires des causes finales ont osé composer à Thonneur du Créateur ! »

Les mêmes idées seront plus tard reprises par Gœthb, le grand poète naturaliste : « La question n'est plus, dit-il, de savoir pourquoi le Bœuf a des cornes, mais comment les cornes sont venues au Bœuf. »

En même temps, sans renoncer complètement aux tendances directrices internes, d'illustres penseurs attachaient plus d'impor tance qu'on ne l'avait fait jusqu'alors à Tinfluence des milieux sur les êtres organisés.

Il est curieux de remarquer que cette influence fut signalée en premier lieu par des hommes qui n'avaient pas spécialement étudié les choses de la nature et qui, d'autre part, ne peuvent être considérés comme des esprits aventureux.

C*est d*abord Bossuet qui, dans son Discours sur l'histoire uni" verselle (1681), déclare en parlant de TÉgypte que la température uniforme du pays y faisait les esprits solides et constants. N'est-il pas étonnant de rencontrer une affirmation aussi nette de l'action du climat sur l'organisme et, par suite, sur le moral d*un peuple, chez un écrivain religieux, et cela justement à propos d'un pays dont la faune et la flore ont été plus tard invoquées, en raison même de leur constance, comme une objection aux idées transformistes.

Mo3<TBSQUiEU, dans Y Esprit des lois (1748), fait de l'influence climatérique la cause principale des diversités de mœurs et de lois qui distinguent les peuples.

Pendant longtemps, Thomme et surtout les institutions humaines avaient été étudiés avec plus de soin que les animaux ou les végétaux. On peut s'expliquer ainsi comment la théorie de Tinfluence des milieux a été appliquée tout d'abord à un ordre de phénomènes où il semble que son application devait soulever, comme elle a soulevé plus tard, des ol)jections passionnées.

|»«rai»on non moins pittoresque pour proscrire les cnuseii (inoles de la physique : • D« même, dit-il, que le poisson appelé Rémora peut, d'après les marins, arrêter la marche des navires, ainsi les causes finulv» ont depuis de longues années arrêté le •avire de la science. • (Inêtauratio ntagna, ch. iv.)

BuFFON, de son côté, cherchant a se rendre compte de la ressemblance et du parallélisme qui existent entre les animaux du nouveau et ceux de Tancien continent, s'efibrce de démontrer que la faune d'Amérique est constituée sans doute par des formes émigrées de l'ancien monde et modifiées par le nouvel habitat. Très nettement il indique la température du climat^ la qualité de la nourri^ ture et les maux de V esclavage^ comme les causes déterminantes des modifications subies par les animaux.

C'est bien là l'expression de la pensée de Buffon dans toute la maturité de son génie et dans la plénitude de sa force morale. On a souvent reproché h l'illustre naturaliste les opinions successives qu'il a émises sur ce sujet. J.-A. de Quatrefages et Mathias Duval en particulier ont distingué deux ou trois phases dans l'évolution intellectuelle de ce précurseur de Darwin. Il me semble que l'explication de ces variations apparentes est facile à donner.

Dans les trois premiers volumes de MHistoire naturelle (1749), Buffon avait exposé d'une façon magistrale trois grands problèmes de la théorie de l'évolution : la formation de la terre, l'origine des planètes et l'apparition de la vie.

Par sa conception mécanique du système du monde, par les vues hardies qu'il émettait sur la création des astres, il devançait Laplace et achevait d'ébranler les anciennes idées de cosmogonie mosaïque.

Aussi l'Eglise ne tarda pas a s'émouvoir de ces nouveautés. La Faculté de théologie de la Sorbonne formula, sous forme d'adresse, la censure de quatorze propositions, principes et maximes, contraires a l'esprit de la religion. Cette adresse, rédigée le 15 janvier 1751, en la maison de la Faculté, en la maison même où nous nous trouvons réunis à cette heure, fut envoyée à l'auteur par MM. les Députés et Syndics de la Faculté, et Buffon, qui n'avait pas le tempérament d'un martyr, s'empressa de faire amende honorable dans une longue lettre insérée au début du tome IV de VHistoire naturelle (1753) et commençant par la déclai:ation suivante :

« Je déclare que je n'ai eu aucune intention de contredire le texte de l'Ecriture : que je crois très fermement tout ce qui y est rapporté sur la création, soit pour l'ordre des temps, soit pour les circonstances des faits; et que j'abandonne ce qui, dans mon livre, regarde la formation de la terre et en général tout ce qui pourrait être contraire à la narration de Moïse, n'ayant présenté mon hypothèse sur la formation des planètes que comme une pure supposition philosophique. )>

Comment s'étonner après cela de ce que, pendant les deux ou trois années qui suivirent cette rétractation (de 1753 à 1756), Buffon affirme hautement que « les espèces dans les animaux sont séparées par des intervalles que la nature ne saurait franchir ^ » ? {Hist. nat., t. IV, p. 59; 1755).

Mais plus tard (1766), à Tapogée de sa gloire, enhardi par une conviction plus solide et basée sur des observations plus nombreuses, encouragé peut-être aussi par les progrès de l'opinion publique, Buffon ne craint pas d'assigner une origine commune aux animaux des deux continents.

Enfin dans son Discourf sur la dégénération des animaux [Hist. nat,, t. XIV, p. 357), si riche en faits de la plus haute valeur, il va jusqu'à déclarer « que les deux cents espèces dont il a fait l'histoire peuvent se réduire a un asse.z petit nombre de familles ou souches principales, desquelles il n'est pas impossible que toutes les autres soient issues ». Bien plus, après une discussion détaillée de ces souches premières, il conclut que le nombre peut en être estimé à trente-huit.

Ces passages et ceux que nous avons rappelés il y a un instant nous permettent de ranger Buffon parmi les fondateurs de la théorie de l'évolution. Quant aux phrases souvent citées, dans lesquelles, de 1765 à 1778, Buffon semble admettre une variabilité incomplète, je pense qu'elles ont été mal comprises, et il m'est impossible d'y voir, avec Isid. Geoffroy Saint-Hilaire et DE QuATREFAGEs, uuc opiuiou mitigée ou la correction d'^un novateur

1. La preare que je n'exagère rien et que l'amour de la paix est bien cause du changement surrenu pendant quelques années dans l'attitude de Buffon se trouve dans un curieux petit livre dû ù Hérault de Séchellbs et écrit en 1785, trois ans avant la mort de Bupfon. Ce rare opuscule, intitulé Voyage à Montbard, et dont l'existence m'a été révélée par l'Histoire de la zoologie de F. Uœfsr, parut a Paris en 1801, sept ans après la mort de l'auteur, mort sur l'échafaud à l'ûge de trentc>quatre ans. Entre autres détails curieux, je relève le passage suivont qui jette un jour singulier sur la question qui nous occupe :

• 11 fuut, répétait Buffon, une religion au peuple; dans les petites villes, on est observé da tout le monde et il ne faut choquer personne. J'ai toujours, dans mes livres, nommé le Créateur, mais il n'y a qu'à ôter ce mot et mettre à la place la puissance de la nature, qui résulte des deux grandes lois, l'attraction et l'impulsion. Quand la Sorbonne m*a fait de» chicaneSy je n'ai fait aucune difficulté de lui donner toutes les gatis factions qu'ette a pu désirer : ce n'est qu'un persiflage, mois les hommes sont asses sots pour s'en contenter. Par la même raison, quand je tomberai groTement malade et que je sentirai ma fin s'approcher, je ne balancerai pos à envoyer chercher les sacrements... On se doit au culte public. Ceux qui en agissent autrement sont det fous. Il ne faut jamais heurter de front les croyances populaires comme faisaient Voltaire, Diderot, Helvétius. Ce dernier était mon ami : il a passé plus de quatre ans à Montbard en différentes fois; je lui recommandais cette modération, •t s'il m'avait cm, il eût été plus heureux. » (B.)

qui^ entraîné au delà du but, essayerait d'y retenir et de s* y fixer. Quelle est, en effet, la plus explicite de ces phrases? La voici, tirée des Epoques de la nature (Suppl. V, p. 27, 1778) :

« La forme constitutive de chaque animal s'est conservée la même et sans altération dans ses principales parties. Les individus de chaque genre représentent aujourd'hui les formes de ceux des premiers siècles, surtout dans les espèces majeures, car les espèces inférieures ont éprouvé d'une manière sensible tous les effets des différentes causes de dégcnération. »

N'est-il pas évident qu'il ne s'agit ici que des types ancestraux ou phylums que Buffon avait réduits à trente-huit; que c'est à ces ensembles que shipplique la dénomination d^espèces majeures, et qu'il ne saurait être question dans ces quelques lignes ni des races ni de ce que Isid. Geoffroy Saint-Hilaire a appelé depuis la variabilité limitée, doctrine bâtarde et insuffisante, comme nous le verrons dans la suite de ces leçons *?

Si Buffon a bien compris toute la valeur de l'influence des milieux sur la transformation des êtres organisés, il n'a pas essayé d'expliquer comment s'exerce cette influence et par quel mécanisme elle manifeste son action.

Non que l'illustre naturaliste n'ait reconnu toute l'importance d'un concept mécanique de l'univers. Lui-même n'écrit-il pas : « L'idée de ramener l'explication de tous les phénomènes à des principes mécaniques est assurément grande et belle; ce pas est le plus hardi qu'on pût faire en philosophie, et c'est Descartes qui Ta (ait. » Mais il est manifeste que l'application de cette idée à la variabilité de l'espèce pouvait diflîcilement être tentée au xviii* siècle et exigeait un nouveau développement des sciences biologiques.

Cependant un progrès considérable dans cette direction fut bientôt accompli, grâce aux efforts de Lamarck, le continuateur immédiat de Buffon et le véritable fondateur de la théorie moderne de l'évolution.

L'histoire de cet homme de génie est trop connue pour que je la retrace devant vous. Je me borne à vous conseiller de lire, si vous ne l'avez déjà lue, la belle notice, véritable œuvre de justice et de réparation, que Ch. Martins a consacrée à la vie et aux œuvres du plus glorieux précurseur de Darwin.

On emprunte généralement l'exposé des idées de Lamarck à ses

1. Cette phrase nous permet même de considérer Buffon comme ayant ea, bien longtemps avant Baeu, une idée assez nette des types organiques.

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ouvrages magistraux, la Philosophie zoologique (1809) ou V Histoire naturelle des animaux sans vertèbres (1815). Mais rien n'est plus intéressant que de voir comment Tillustrc zoologiste est arrivé peu à peu à édifier la doctrine qu'il devait défendre jusqu'à sa mort avec une si indomptable énergie.

C'est l'étude attentive, minutieuse des innombrables espèces de plantes que Lamarck, botaniste, avait dû décrire et classer dans la Flore française et dans V Encyclopédie méthodique \ c'est la nécessité de recommencer à cinquante ans un travail du même genre pour les animaux inférieurs, lorsque la Convention, guidée par Lakanal, eut l'heureuse idée de lui confier au Muséum la chaire des animaux sans vertèbres; c'est enfin le besoin de couronner par une synthèse trente années de travaux analytiques, qui amenèrent le grand naturaliste, jusque-là partisan de la stabilité de l'espèce, à en démontrer la variabilité et à chercher les causes de la transformation des types.

Nous pouvons suivre pour ainsi dire pas à pas les étapes de cette conversion dans l'introduction du Système des animaux sans ç^er^ tèhres (1801) et dans les Discours d'ouverture du cours de zoologie du Muséum, leçons si pleines de vie et d'enthousiasme presque juvénile.

Permettez-moi de vous citer quelques pages de l'ouverture du cours de 1806 oîi se trouve admirablement exposé tout ce qui constitue vraiment l'originalité de l'œuvre de Lamarck. •

Et d'abord cette affirmation bien curieuse dans la bouche d'un homme qui avait consacré la moitié de sa vie à des travaux de spécification :

« On n'est pas réellement botaniste uniquement parce qu'on sait nommer à première vue un grand nombre de plantes diverses, fût-ce selon les dernières nomenclatures établies. C'est une vérité qui s'applique à toutes les parties de l'histoire naturelle... »

Puis cette très claire et très instructive discussion de la notion d'espèce et des causes qui déterminent l'évolution des types spécifiques :

« L'espèce, vous le savez, n'est autre chose que la collection des individus semblables, et vous l'avez crue jusqu'à présent immutable et aussi ancienne que la nature, d'abord parce que l'opinion commune la présentait ainsi, ensuite parce que vous avez remarqué que la voie de la génération ainsi que les autres modes de reproduction que la nature emploie donnaient aux individus la faculté de faire exister d'autres individus semblables qui leur survivent. Mais

VOUS n'avez pas fait attention que ces générations successives ne se perpétuaient sans varier qu'autant que les circonstances qui influent sur la manière d'être des individus ne variaient pas essentiellement. Or, comme la chétive durée de l'homme lui permet difficilement d'apercevoir les mutations considérables que subissent toutes les parties de la surface du globe, dans leur état et dans leur climat, à la suite de beaucoup de temps, vous ne vous êtes point aperçus que l'espèce n'a réellement qu'une constance relative à la durée des circonstances dans lesquelles se trouvent les individus qui la représentent.

u Toutes les observations que j'ai rassemblées sur ce sujet important, la difficulté même que je sais, par ma propre expérience, qu'on éprouve maintenant h distinguer les espèces dans les genres où nous sommes déjà très enrichis, difficulté qui s'accroît tous les jours à mesure que les recherches des naturalistes agrandissent nos collections, tout m'a convaincu que nos espèces n'ont qu'une existence bornée et ne sont que des races mutables ou variables, qui, le plus généralement, ne diffèrent de celles qui les avoisinent que par des nuances difficiles à exprimer. Ceux qui ont beaucoup observé et qui ont consulté les grandes collections, ont pu se convaincre qu'à mesure que les circonstances d'habitation, d'exposition, de climat, de nourriture, d'habitude de vivre, viennent à changer, les caractères de taille, de forme, de proportion entre les parties, de couleur, de consistance, de durée, d'agilité et l'industrie pour les animaux changent proportionnellement.

« Ils ont pu voir que pour les animaux l'emploi plus fréquent et plus soutenu d'un organe quelconque fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi; tandis que le défaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés, tend à l'anéantir.

« Enfin ils ont pu remarquer que tout ce que la nature fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence soutenue des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent. Ces vérités sont constantes et ne peuvent être méconnues que de ceux qui n'ont jamais observé et suivi la nature dans ses opérations. »

Et Lamarck ajoute en note : a On sait que toutes les formes des organes, comparées aux usages de ces mêmes organes, sont tou-

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jours parfaitement en rapport. Or ce qui fait Terreur commune à cet égard, c'est qu*on a pensé que les formes des organes en avaient amené Femploi, tandis qu'il est facile de démontrer par l'observation que ce sont les usages qui ont donné lieu aux formes. » N'est-ce pas, formulé presque dans les mêmes termes, le grand principe d'ËTiBNNB Geoffroy Saint-FIilairb : C'est la fonction qui crée r organe'} Et cette critique des causes finales n'est-elle pas bien remarquable pour l'époque où elle a été produite !

Mais revenons à la conclusion de ce remarquable exposé, qu'il faut encore citer tout entière :

« Ainsi l'on peut assurer que ce que l'on prend pour espèce parmi les corps vivants, et que toutes les différences spécifiques qui distinguent ces productions naturelles n'ont point de stabilité absolue, mais qu'elles jouissent seulement d'une «^ai/V/té relative ; ce qu'il importe fortement de considérer afin de régler les limites que nous devons établir dans la détermination de ce que nous devons appeler espèce^. »

Est-il besoin d'insister sur l'importance de cette belle page au point de vue de l'histoire du transformisme'?

A l'idée très exacte, mais trop vague de l'influence des milieux, Lamarck ajoute la notion plus précise des modifications déterminées dans les organes par la nécessité de réagir continuellement contre ces milieux et, de plus^ il constate la transmission par hérédité des modifications acquises.

EnGn il donne la véritable signification des organes rudimentaires considérés jusque-là comme des fantaisies du Créateur, soucieux de la symétrie de ses constructions, à la manière d'un architecte qui place de fausses fenêtres comme pendants des fenêtres véritables. Lamarck, au contraire, voit dans ces organes les restes de parties. qui ont eu autrefois un usage chez les ancêtres et qui se sont atrophiées lorsque cet usage a disparu ou s'est modifié. Par cette conception, il prépare les esprits ii la conclusion la plus

1. Lamaack, Discours d'ouverture du cours des animaux san<i Ycrtèhres, prononcé dans le Moséum d'histoire naturelle, en mai 180C, p. H-l'J.

2. J'exprimerai ici un rœu qui, j'en suis sûr, sera favorablement accueilli par tous les naturalistes et les philosophes. Les opuscules dont je viens de parler sont devenus trè« rares et. pour quelques-uns, presque introuvables. Parmi les <ruvres de LilMAKCK, seules la Flore françaiie^ la Philosophie zoologique et l'Uiêloire tle» animaux êamê vertibreê ont été réimprimées depuis la mort de l'auteur. Ne serait-il pas désirable que l'Etat entreprit une édition complète des ouvrages de cet homme • aussi éminent parmi les biologistes que Lai'Lacl ou Lacka^cc parmi les mathémaliciana? (C.)

importante de la doctrine transformiste : il démontre clairement la nécessité de l'origine animale dé Thomme.

Faut-il rappeler, après cela, la triste récompense de tant d*admirables découvertes, les dédains de la science oflicielle, l'insulte de Napoléon reprochant durement au vieux savant de faire concurrence à Mathieu L^nsberg et de déshonorer ses cheveux blancs?

Faut-il dire que c'est avec l'éloge de Lamarck que Cuvier inaugura ce genre d'éloquence connu sous le nom expressif A'éreintements académiques *?

Faut-il rappeler enfin la misère noire dans laquelle l'Etat laissa végéter les filles de l'illustre naturaliste? « J'ai vu moi-même, dit Ch. Martins, en 1832, M"* Cornélie de Lamarck attacher, pour un mince salaire, sur des feuilles de papier blanc, les plantes de l'herbier du Muséum où son père avait été professeur. Souvent des espèces nommées par lui ont dû passer sous ses yeux et ce souvenir ajoutait sans doute à l'amertume de ses regrets. Filles d'un ministre ou d'un général, les deux sœurs eussent été pensionnées par l'Etat; mais leur père n'était qu'un grand naturaliste honorant son pays dans le présent et dans l'avenir; elles devaient être oubliées et le furent en effet. »

Je n'insisterai pas sur les critiques bizarres qu'ont adressées à Lamarck des gens qui ne l'ont pas lu. Qui n'a entendu répéter ces vieux clichés de la Girafe allongeant son cou pour atteindre les feuilles des arbres, ou du Colimaçon acquérant des cornes pour palper le sol? N'esl-il bien pas évident, après ce que je vous ai cité % des idées de Lamarck, que, s'il considère les besoins et les habitudet comme les facteurs essentiels de révolution, jamais il n'a prétendu que ces facteurs eussent une influence brusque et individuelle, jamais non plus il n'a attribué à ces causes, en apparence internesy une influence mystérieuse qui le dispensât de rechercher comment s'opérait la transformation?

Au reste, pour ne pas être accusé de passion ou de parti pris, je préfère laisser la parole à un homme dont la modération et l'esprit pondéré sont appréciés de tous, a un Maître qui a enseigné dans cette Sorbonne où Lamarck n'a jamais compté beaucoup d'amis, à un adversaire du transformisme, mais un de ces adversaires

1. Tout en blâmant les séyérités ezcessives de cet éloge académique^ un des dentiers et des plus brillants représentants de l'école de Cuvier reconnaît surtout à Lamakck les deux grands mérites suivants : 1** il a inventé la méthode dichotomique pour la détermination des vég^ctaux ; 2^ il a séparé nettement et d*une manière définitive les Vertébrés et les Invertébrés. (S o\t Revue scientifique^ t. III, pp. 104 et 319).

courtois, dont M. de Quatrefages nous offre encore aujourd'hui le rare et parfait modèle :

a Était-il possible^ dit Isid. Geoffroy Saint-Hilaire, que tant de travaux n'eussent conduit un aussi grand naturaliste qu'à une co/iception fantastique^ à un écarts plus encore, pour prononcer le mot qu'on n'a pas écrit mais qu'on a dit, à une folie de plus! Voilà ce que put entendre Lamarck lui-même, durant sa longue vieillesse, attristée déjà par la maladie et la cécité; ce qu'on ne craignit pas de répéter sur sa tombe récemment fermée, et ce qu'on redit tous les jours encore! Et, le plus souvent, sans aucune étude faite aux sources mêmes et d'après d'infidèles comptes rendus, qui ne sont aux vues de Lamarck que ce qu'une caricature est à un portrait*. »

En 1809, une chaire de zoologie nouvellement créée à la Faculté des sciences fut offerte à Lamarck. Satisfait d'une très modeste fortune, par un scrupule de conscience admirable, il refusa parce qu'il ne se sentait plus la force de faire les études nécessaires pour occuper dignement cette chaire.

Ne devons-nous pas regretter cette décision?

Une action plus directe sur la jeunesse eût peut-être permis au fondateur du transformisme de répandre plus largement et sur un meilleur terrain les idées qu'il défendit avec une si remarquable énergie pendant un quart de siècle au milieu de l'indiilerence générale.

Ne devons-nous pas regretter aussi qu'en ce xix* siècle, oii toutes les sciences ont eu un développement si rapide, de pareilles idées aient mis quatre-vingts ans à franchir l'espace qui sépare le Muséum de la Sorbonne, et n'y soient arrivées qu'après un voyage circulaire en Angleterre, en Allemagne, en Russie et même en Amérique?

Le progrès réalisé par Lamarck dans la théorie de l'évolution est énorme, et cependant parmi les points laissés dans l'ombre, il en était un qui devait bientôt se transformer en une grave objection : je veux parler de la question des espèces fossiles. Buffon,# prêta descendre dans la tombe, put à peine, comme dit I. Geoffroy Saijvt-Hilairb, jeter sur la vieille nature le regard prophétique de Moïse sur la terre promise. Et si Lamarck avait indiqué comme une présomption très probable que les coquilles fossiles appartiennent

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