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Origine de» espèces ^ p

d'arguments, l'idée de la sélection naturelle et de la sélection sexuelle.

Peut-être même y a-t-il dans l'œuvre du grand naturaliste une tendance exagérée à considérer la sélection comme le facteur général de l'évolution en laissant au second plan l'influence des milieux et les autres causes de formation des espèces.

II serait bien intéressant d'examiner avec vous comment se sont formées les idées de Darwin, soit pendant le beau voyage du Beagle^ soit dans la studieuse retraite de Down, et de suivre les traces de cette évolution dans la correspondance si remarquable qu'il entretenait avec des hommes d'un rare mérite : Lyell, Hooker, Huxley et F. Mueller, correspondance dont H. de Varigny nous a donné récemment une excellente traduction.

Je dois renoncer pour le moment à ce travail très instructif et que d'ailleurs vous pourrez faire vous-même en compulsant les œuvres successives du grand naturaliste et surtout les deux beaux volumes auxquels je viens de faire allusion.

J'aurai maintes fois l'occasion, plus tard, de vous exposer dans tous ses détails la doctrine darwinienne et les applications qu'on en peut faire, et que Darwin lui-même en a faites^ à la variation des animaux et des plantes, à la descendance de l'homme, aux formes des fleurs, à la théorie des causes actuelles, etc. Je voudrais seulement, en terminant, vous prémunir contre un danger que certains disciples de Darwin, exagérant les idées du maître, sont en train de créer à la théorie de l'évolution. Je voudrais vous montrer qu'après Buffon, après Lamarck, après Darwin, il reste encore beaucoup à faire dans les voies que nous ont ouvertes ces glorieux devanciers.

Il n'est pas rare aujourd'hui de rencontrer des naturalistes qui paraissent supposer que tout est dit lorsqu'ils ont invoqué la grande loi de Serres et de F. Mueller, la répétition du développement de la race par le développement individuel, qui croient avoir expliqué une disposition anatomique lorsqu'ils ont invoqué l'hérédité, qui considèrent la suppression d'un organe par le manque d'usage comme une sorte de changement à vue. Une pareille manière de raisonner ne tendrait à rien moins qu'à remplacer les idées antiscientifiques d^agents directeurs et de causes finales par des entités métaphysiques d'une autre nature.

Telle ne doit pas être notre attitude, et nous ne devons pas nous payer de mots, alors même que ces mots résument et synthétisent un vaste ensemble de phénomènes.

Qunnd nous disons qu'une particularité anatomique réapparaît par hérédité, nous voulons indiquer seulement que les conditions biologiques et physico-chimiques ou, en dernier ressort, les conditions mécaniques qui ont présidé à la naissance de cette particularité chez les ancêtres de l'être observé se trouvent de nouveau réalisées chez l'embryon au moment où le même caractère apparaît dans Tontogénie. Mais il nous reste à déterminer ces conditions, et c'est la tâche que doivent s'imposer les transformistes de l'avenir

De même, si un organe disparaît dans le développement d'un animal ou n'apparaît plus qu'a l'état d'organe rudimentaire embryonnaire d'une durée transitoire, nous devons essayer de montrer par quel mécanisme s'accomplit cette disparition, et je crois y être arrivé en partie par l'étude de ce que j'ai appelé la nécrobiose fj /il/ logé nique combinée a la théorie des phagocytes deMExcHNiKOFF.

L. DE Lanessan, dans son remarquable ouvrage sur le transformisme, insiste très justement sur cette idée que la sélection^ telle que la comprend Darwin, ne crée rien et ne fait que perpétuer des variétés obtenues par l'action des milieux; la ségrégation, \i laquelle Wagner et de Lanessan attachent une importance au moins égale à celle de la sélection, n'est pas non plus une puissance créatrice. Enfin, les mots nature ou même milieux créateurs ne signifient rien, si l'on ne cherche pas à se rendre compte de l'action immédiate produite sur l'organisme par les variations de ces agents modificateurs.

• Tous nos efforts doivent donc tendre à pénétrer dans l'explication mécanique plus intime des grands facteurs de l'évolution, et ce sera l'objet principal de l'enseignement donné dans cette chaire.

Quand notre installation matérielle le permettra, quand le Conseil municipal, complétant sa généreuse création, nous aura doté d'un Laboratoire sérieusement outillé, nous examinerons ensemble, par la méthode expérimentale, les grands problèmes dont l'étude peut être aujourd'hui utilement abordée : l'hybridité, le mimétisme, la symbiose et l'association pour la vie, la castration parasitaire, la progénèse et la néoténie, le dimorphisme saisonnier et le dimorphismc sexuel, la procréation volontaire des sexes, etc.

Mais auparavant, il est indispensable que je consacre un certain nombre de leçons à l'étude purement morphologique du développement des êtres organisés; les points les plus techniques et les plus délicats de cette étude seront traités dans nos conférences du samedi; dans les leçons du jeudi, je me propose de vous donner

surtout une idée générale des progrès réalisés depuis le commencement du siècle dans le domaine de Tembryogénie.

Nous examinerons successivement le développement individuel (ontogénie) et le développement de la race (phylogénie) ; je m'efforcerai de vous démontrer le parallélisme qui existe entre ces deux séries évolutives. Nous verrons que le même parallélisme existe entre la série paléontologique et la série zoologique, et nous trouverons dans ces constatations de sérieux arguments en faveur du transformisme.

Pour le moment, je vous adresse, en terminant, la prière que Lamarck adressait a ses auditeurs de 1806 :

« J'invite ceux d'entre vous qui n'ont pas une expérience consommée dans l'observation de la nature a ne prendre, à l'égard des grands objets dont je viens de vous parler, aucune prévention, soit favorable, soit défavorable. Je les invite surtout à ne se laisser entraîner, sur ce sujet, par l'influence d'aucune autorité quelcon* que; car ici c'est à l'expérience, à l'observation, à la considération des faits et à la raison seule qu'il faut s'en rapporter, et non à l'opinion des hommes. »

Si, dans une réunion de gens du monde, c'est-h-dire de gens instruits sur bien des choses, mais généralement ignorants en science et surtout en sciences naturelles, quelqu'un vient à dire : « la dérivée de sinus x est cosinus x », soyez sûr que personne ne fera la moindre objection, parce que la plupart des auditeurs auront conscience d'ignorer complètement ce que peut être un sinuSy un cosinus ou une dérivée.

Si, au contraire, devant le même public, on déclare que les Reptiles sont plus voisins des Oiseaux que des Batraciens, ou que l'homme pourrait bien compter un Poisson ou un Tunicier dans ses ascendants, vous entendrez aussitôt une série de protestations indignées : chacun ne sait-il pas ou ne croit-il pas savoir ce qu'est un Lézard ou un Pigeon? Chacun n'est-il pas blessé dans sa dignité humaine, en songeant qu'un Amphioxus, un être inférieur même à un Goujon, doit figurer dans la galerie de ses ancêtres?

C'est là le désavantage des sciences concrètes et touchant à des objets connus de tous, que chacun se croit h même d'en parler et en parle à tort et à travers. Aussi je vous supplie de ne jamais ouvrir un de ces prétendus livres de vulgarisation si nombreux aujourd'hui, qu'il soit écrit pour ou contre le transformisme. Car le malheur est que, le plus souvent, les arguments fournis en

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faveur de Tévolutioa soat d'uae plus irritante nullité que les critiques des incompétents.

Si/ dans le cours de ces leçons, il nf arrivait d'énoncer quelque proposition, de formuler quelque critique de nature à froisser des idées auxquelles vous êtes habitués, à ébranler des croyances qui vous sont chères, n^y voyez de ma part aucune tendance agressive, aucun désir de prosélytisme extra-scientifique.

Ne me condamnez pas avant de posséder tous les éléments de la cause. Faites-moi crédit de quelques mois, et lorsque vous connaîtrez mieux les lois de Tembryogénie, lorsque vous aurez étudié dans mon laboratoire les merveilleux phénomènes du développement des animaux, nous pourrons discuter utilement, ou plutôt nous ne discuterons pas, car alors, je Tespère, vous partagerez mes convictions, et la .science comptera toute une phalange de nouveaux travailleurs désireux d'ajouter leur pierre à Tédifice construit par trois grands génies, l'honneur de trois grands peuples, Gœthe, Darwin et Lamarck!

APPENDICE

A. — Les biologistes désireux de connaître Thistoire des idées évolutionnistes chez les philosophes anciens liront avec profit Texcellent livre de H.-E. OsBÔRN, From the Greeks to Darwin^ New- York and London, 1894. Ils y trouveront en outre d*utiles compléments sur Tœuvre des divers précurseurs de Darwin et une bibliographie très soignée des publications relatives à l'histoire du transformisme.

B. — Cette citation eut Theureux eflet d'attirer à nouveau l'attention sur le Voyage à Montbard qui, bien qu'il eût été imprimé trois fois, était en 1888 devenu tout à fait introuvable.

Une nbuvelle édition de ce délicieux petit livre fut publiée en 1890 par la librairie JouAUST (Collection des chefs-d'œuvre inconnus) avec une préface et des notes fort intéressantes de mon collègue et ami F. -A. Aularo, professeur à la Faculté des lettres de Paris. Le passage que j'ai rappelé se trouve page 25. Il est précédé de cette phrase très instructive: « Je n'ai fait paraître mes livres que les uns après les autres afin que les hommes ordinaires ne puissent pas saisir la chaîne de mes idées ». Hérault de

Sechelles ajoute : « On peut juger en effet si cette méthode a réussi à M. deBuffon. Il est clair que ses ouvrages démontrent le matérialisme, et cependant c'est à Timprimerie royale qu'ils se publient. »

C. — Malgré les démarches que j'ai tentées et bien que j'aie pu recueillir pour une entreprise si utile des matériaux intéressants, cette édition nationale des œuvres de Lamarck demeure encore aujourd'hui parmi nos pia desiderata, A l'étranger seulement mon appel a trouvé quelque écho. Le professeur A. -S. Packard, de Brown University (Providence, R. I.), a publié récemment un livre très documenté et très intéressant sur l'auteur de la Philosophie zoologique :

Lamarck, The Founder of évolution, his life and work, 1 vol. in-8**, 450 p. Longmans, Grech et C**, New-York, 1901. Une traduction française de ce volume paraîtra prochainement avec une bibliographie aussi complète que possible des œuvres de Lamarck, grâce à un de nos élèves, M. Lan- DR1EU, licencié es sciences naturelles.

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