‹ Conversations inédites de madame la marquise de MaintenonChapitre 36 sur 51 · CONVERSATION III · texte numérisé non relu

CONVERSATION III

SUR LA DÉVOTION (i).

HORTENSE

Je suis bien heureuse de vous trouver aujourd'hui, mademoiselle, car je vous ai cherchée bien des fois; mais on dit toujours à votre porte que vous êtes chez Madame N****

SOPHIE

Il est vrai que j'y vais fort souvent.

HORTENSE

Elle est bien heureuse de jouir du commerce d'une personne comme vous.

( I ) Mademoiselle tfAumale dit dans ses Me moires que Madame de Maintenon a eu eu vue dans cette conversation l'abbé Gobelin , soti confesseur, qui l'avoit dirigée dans les voies d'une dévotion austère et presque chagrine.

Dli MADAME DE M AINTEK ON .

Je ii'auroisjamais cru envier Mad.N****; cependant m'y voilà parvenue.

HORTENSE

Je crois que ce n'est pas elle que vous enviez.

MÉLANIE

Quoi qu'il en soit , j'envie son bonheur.

Je crois , mademoiselle , que je serois mieux avec elle , que de demeurer plus long-temps avec vous.

HORTENSE

Si j'étois seule, mademoiselle, je n'oserois vous dire que votre goût me paroît étrange; mais ayant avec moi une aussi bonne compagnie, j'avoue que je ne comprends pas que vous voulussiez la quitter pour aller chez Madame N****

Il faut chercher ce qui déplaît, madeinoiselle , et quitter ce que l'on trouve agréable.

AGLAÉ

Voilà une étrange morale !

HENRIETTE

Je doute qu'elle soit du goût de beaucoup de gens.

SOPHIE

Elle n'en est pas moins bonne , ni moins d'obligation.

HORTENSE

Quoi ! c'est donc tout de bon que vous cherchez ce qui vous déplaît ?

SOPHIE

Et pourquoi donc , mademoiselle , chercherois-je Madame N**** ?

DE MADAME DE MAINTENON. ï^

MÉLANIE

Nous évitez -VOUS par le même principe ?

SOPHIE

Assurément; et je suis troublée présentement du plaisir que j'ai de vous entendre.

HORTENSE

Vous mettez donc la dévotion à n'avoir aucun plaisir.

SOPHIE

Oui, mademoiselle, et je n'en connois ])oint d'autre.

AGLAÉ

Voilà une dévotion bien mélancolique.

HENRIETTE

Ce n'est pas assez dire ; elle est affreuse.

MÉLANIE

Mais, mademoiselle, trouvez -vous

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dans notre conversation quelque chose où Dieu puisse être offensé?

SOPHIE

Non , mademoiselle ; j'y trouve de la joie et du plaisir.

HORTENSE

Si vous trouviez du plaisir à entendre parler de Dieu , vous en priveriez-vous ?

SOPHIE

Je m'en défierois.

MÉLANIE

Si ces inclinations vous portoient à servir le prochain ?

SOPHIE

Ma charité seroit peu de chose.

AGLAÉ

Si VOUS sentiez un attrait particulier pour convertir les hérétiques ?

SOPHIE

Je n'en espérerois pas grande récompense.

MELAME.

Si vous sentiez du goût à vous consacrer à Dieu et à vous faire religieuse ?

SOPHIE

Que seroit-ce qu'une pareille vocation ?

AGLAÉ

En vérité , mademoiselle , vous n'y pensez pas ; et vous comptez donc pour un malheur d'avoir de bonnes inclinations ?

SOPHIE

11 n'y a de vertu que dans le combat.

HORTENSE

Nous avons toujours assez et trop d'occasions de combattre , car toutes nos inclinations ne nous portent pas toutes également au bien ; mais je crois que bien

iG CONVERSATIONS INÉDITES

loin de nous roidir contre celles qui sont bonnes , il faut les suivre pour sei-vir Dieu.

Que dites-vous , mademoiselle ? suivre ses inclinations ! Il ne faut jamais cesser de sV opposer.

J'aime à plaire à mes maîtresses ; je vais donc tâcher de les fâcher.

MÊLANTE.

J'aime à vivre avec douceur; je vais donc tâcher de me mettre en colère.

SOPHIE

Vous VOUS raillez , mademoiselle ; mais il est pourtant vrai qu'il faut se mortifier depuis le matin jusqu'au soir.

HORTENSE

Oui , mademoiselle , dans ce qui pourroil offenser Dieu, ou dans un esprit de pénitence, mais non pas pour éviter le plaisir.

DE MADASiE DE MAIKTENON. 2*;

On ne doit jamais en avoir sans scrupule.

HORTENSE

N'en trouvez-vous point à servir Dieu?

AGLAÉ

Ne mangez-vons pas? Il y a cependant du plaisir.

MÉLAJNIE.

Je n'en crois pas un plus grand que de faire son devoir, et de n'avoir rien à se reprocher.

HORTENSE

Le joug de Dieu est suave; un jour passé dans sa maison, vaut mieux que mille partout ailleurs; l'amour rend tout agréable : quand nous en avons pour lui , non seulement les plaisirs nous paroissent plaisirs, mais nous en trouvons même dans les croix qu'il lui plaît de nous envoyer.

.iO COÎN VtRSATlONb INtUlTts

MÉLAME.

Que ceux qui sont bien nés se réjouissent d'avoir reçu des iaclinations qui les portent à Dieu !

AGLAÉ

Quelle douceur approche de celle qu'on

goûte avec lui ?

HENRIETTE

On ne le sert point sans éprouver qu'il est délicieux d'être avec lui.

SOPHIE

Tout ce qui nous plaît est mauvais; il ne fiiut jamais s'y laisser aller; il faut ramer toute sa vie , trembler quand quelque chose nous contente , et se croire bien quand tout s'oppose à nous.

HORTENSE

Vous donnez une idée de la piété , qui scroit bien dangereuse pour des jeunes personnes. Pour moi je leur en donnerois une bien différente, car je ne trouve rien de si doux que d'aimer Dieu ; je conviens

qu'on ne se sauve pas sans se faire violence ; mais quand on se la fait pour Dieu , on en est récompensé dès ce monde.

MÉLANIE

Il faut se faire violence dans ce qui nous porte au mal , suivre notre pente quand elle nous conduit à accomplir la loi de Dieu ; le bénir mille fois de nous éclairer de si bonne heure, et le prier pour celles qui sont privées d'une éducation comme la nôtre.

Je compte de servir Dieu toute ma vie, et de me réjouir de tout ce qui sera innocent.

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