‹ Conversations inédites de madame la marquise de MaintenonChapitre 44 sur 51 · SUR LE DANGER DES OCCASIONS · texte numérisé non relu

SUR LE DANGER DES OCCASIONS

SOPHIE

Vous me trouvez tout affligée , mademoiselle , du scandale qui vient d'arriver chez madame d'Alban.

On vient de me l'apprendre ; mais en vérité madame d'Alban mérite son malheur, et il n'y eut jamais une plus mauvaise conduite.

SOPHIE

J'en tombe d'accord ; elle étoît pourtant bien née, et je ne puis comprendre

ce qu'elle a fait, l'ayant vue dans sa jeunesse toute. portée au bien.

f LOUISE et ALEXANDRiNE entrent. )

LOUISE

Nous venons peut-être mal à propos ; vous paroissez traiter des affaires bien sé~ rieuses.

Il est vrai ; mais, comme on ne peut les cacher, nous en parlerons devant vous.

Il seroit à désirer qu'elles fussent moins publiques.

ALEXA.NI)RINE.

C'est sans doute le sujet de toutes les conversations d'aujourd'hui.

SOPHIE

L'aventure est horrible dans toutes ses circonstances.

ADÈLE

Mademoiselle Sophie prend son parti, et prétend qu'elle n'étoit pas méchante naturellement.

LOUISE

Je n'ai pas de peine à le croire; c'est qu'elle se sera exposée à l'occasion.

ADÈLE

Il n'y a pas d'occasion qui me piit faire commettre un mal auquel je ne serois pas portée par mon inclination.

- Je crois que vous vous trompez, mademoiselle, et je comprends très aisément que cette pauvre fille n'a été que par degrés dans les crimes qu'elle a commis.

Selon votre avis , mademoiselle, il n'y auroit donc jamais de sûreté pour nous, et notre vertu ne consisteroit qu'à éviter les occasions?

ALEXANDRINE

C'est une grande sagesse de ne s'y point exposer.

78 CONVERSATIONS INKDITES

SOPHIE

Soyez bien persuadée que si vous vous y trouviez , vous feriez ce qu'a fait madame d'Alban,et que vousne méritez d'autre louange de la vertu qu'on voit en vous , que celle de ne vous pas mettre dans l'occasion.

Mais croyez-vous qu'il y ait eu jamais de femme qui ait prémédité de perdre sa réputation , et qui ait dit de sang froid : « je veux me déshonorer; je veux devenir « l'objet du mépris de tout ce qui me conte noît ; je veux affliger mes proches et « mes amis ; je veux faire mourir de douce leur ceux qui m'ont donné la vie ; je « veux que mes propres enfants m'insul- « tent; je veux que mes domestiques m'a- « bandonnent , ne pouvant souffrir mes « désordres; je veux les pousser jusqu'à « me faire enfermer ; je veux me dam- « ner. »

Voilà un étrange portrait, il fait dresser les cheveux à la tête.

ALEXANDRINE

Il n'est point exagéré pour ceux qui ont de l'expérience.

ADÈLE

Et vous soutenez qu'un bon naturel peut faire le chemin que vous venez de marquer.

ALEXANDRINE

Oui, je le soutiens , et je le prouverois par bien des exemples. On y vienl par degrés; on aime sa personne; on veut plaire; on trouve quelqu'un qui nous marque que nous lui plaisons ; on lui en sait bon gré; il continue à nous louer; notre cœur s'engage ; ou veut un ami : ce dessein est innocent. On aimeroit mieux mourir que de mal faire ; ce n'est qu'un commerce d'esprit, d'amitié et de confiance : il faut se parier en particulier; un

8o CONVERSATIOîîS INEDITES

homme hardi entreprend; la tête tourne; on se trouve engagée; il n'y a plus moyen de sortir de ses mains, on craindroit qu'il ne révélât tout: on s'accoutume au vice; les idées changent. Cet homme se trouve méchant ; on s'oppose d'abord à sa malignité; il se moque de la simplicité;, on commence à croire qu'en effet on est trop timide, et peu-à-peu il mène dans tout ce que nous avons dit.

SOPHIE

Il est vrai que dans toute cette conduite, on ne voit pas la moindre malice; on aime sa personne.

LOUISE

Cela est naturel.

SCPEIE.

On veut plaire, et on trouve quelqu'un qui montre que nous lui plaisons.

LOUISE

On est bien près du précipice.

DE MADAME DE MAINTENON. »t

SOPHIE

On veut un ami.

ALEXANDRINE

Effet de l'innocence, qui croit qu'une jeune personne peut avoir un ami, sans qu'on en parle.

SOPHIE

On aimeroit mieux mourir que de mal faire.

Effet du peu d'expérience qui se fie à soi-même.

SOPHIE

On a des confidences à se faire ; il faut un tête-à-téte.

Imprudence qui conduit au déshonneur.

SOPHIE

Un homme hardi entreprend ; la tête

8a CONVERSATIONS INEDITES

tourne; on se trouve engagée; on est au désespoir.

ALEXANDRINE

On n'en est pas moins perdue , et on va d'abîme en abîme.

ADÈLE

Vous nous montrez de grands maux ; où sont les remèdes ?

LOUISE

Croire le conseil des gens expérimentés ; craindre les moindres occasions; avoir un recours continuel à Dieu , tel que vous l'auriez si vous tombiez dans la rivière; vivre retirée, compter avec Dieu; avoir un confesseur de suite et bien choisi.

ADÈLE

Notre éducation nous mettra en sûreté.

ALEXANDRINS

Oui , si vous la mettez en pratique.

SOPHIE

Il faut donc que nous nous contrai-

gnions autant que celles à qui on n'a jamais rien dit, et qui ne sont ni prévenues, ni instruites ?

LOUISE

Personne ne fait plus de cas que moi de l'éducation , mais elle ne peut vous mettre à couvert du danger de l'occasion.

ADÈLE

A quoi nous sert-elle, si nous sommes si près de tomber ?

A. vous en empêcher, si vous voulez croire de bons conseils.

Mais ces conseils vont toujours à nous enfermer, et à nous ennuyer.

Si vous entrepreniez un voyage , et qu'on vous avertît que, dans un endroit du chemin, il y a un précipice où mille gens se sont perdus, et que , pour l'éviter,

84 CONVF.nSATlON-S lîîtDlTES

il faut cil }»rentîre un autre qui est plu pénible pour quelque temps, mais assure hésiteriez-vous à profiter de ces avis?

ADELE.

Toutes vos coucjusions vont à être dévote et aussi triste à vingt ans qu'à soixante. Les instructions que nous avons reçues ne nous soutiendront-elles pas?

ALEXA>-DRINE.

Non; ne vousa-t-onpas dit cent foisque mesdames de Montclievreuil et de Biinvillieis avaient eu la même gouvernante et la même éducation ? l'une a vécu et est morte comme une sainte; l'autre sera à tout jamais en horreur, et est morte sur l'échafaud (i).

Jamais vous n'aurez tant de plaisir que lorsque vous ne vous reprocherez rien , que vous vivrez avec d'honnêtes gens , que

(r) Anecdote singulière, que je n'ai rencontrée nulle part ailleurs , que dans cette conversation.

VOUS VOUS réjouirez innocemment ; que vous serez honorées, estimées, et qu'après avoir établi votre réputation, vous deviendrez vous-mêmes l'exemple et la sûreté des autres , et justifierez tout ce qui sera avec vous.

L'aimable peinture ! Elle fait aimer la vertu.

ALEXAISTDRINE.

Vous y pouvez opposer celle de cette malheureuse qui est tombée sans vouloir tomber, qui n'ose rompre les chaînes qui la lient de peur du scandale , qui est exposée à la jalousie et à la fureur de celui qui la flattait le jour d'auparavant, qui la renferme plus que le plus austère mari , qui la méprise pour ce qu'elle a fait pour lui, et qui lui fait mener une vie plus retirée en se déshonorant qu'elle ne l'auroit pu faire pour établir sa réputation.

Ce que vous dites est-il possible ?

8G CONVF.r.SATIONS INÉDITES

LOUISE

Si la prudence permettoit de vous citer des exemples, on ne finiroit pas; et si nous voulions faire des reflexions, nous en trouverions sous yeux.

ALEXANDRINE

Achevons la fin de cette pauvre créature : elle se livre à un autre pour sortir de la tyrannie du premier , elle va de désordre en désordre , et si grand, que l'autorité, qui doit réprimer le scandale, la renferme, et il y en a eu une depuis peu dont le nom vous est connu; mais ne finissons pas avec une si triste idée , et n'oublionsjamaisquesi nous voulons profiter des prévoyances qu'on a ici pour nous, nous conserverons notre réputation , et nous n'aurons que de la joie et du repos de conscience.

SOPHIE

Si la fortune ne nous est pas favorable, on dira du moins que nous méritions d'en être mieux traitées, et nous nous attirerons l'estime de tous ceux qui nous verront.

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