‹ Conversations inédites de madame la marquise de MaintenonChapitre 45 sur 51 · SUR LES REPUGNANCES · texte numérisé non relu

SUR LES REPUGNANCES

FELICITE

On a raison de me dire que ma folie est de vouloir faire entendre raison à tout le monde, car il y a des esprits qui en sont incapables.

LOUISE

Qui est-ce, mademoiselle, qui peut vous dégoûter de cette chère raison que vous prêchez toujours ?

FÉLICITÉ

Je n'en suis point dégoûtée, mais je suis rebutée de parler à des personnes qui ne veulent pas l'entendre.

MATHILDE

Pourroit-on savoir qui vous a mise dans l'état où vous êtes ?

FÉLICITÉ

C'est mademoiselle, qui se déchaîne contre mademoiselle Lucie sur un démêlé qu'elle a eu, dans lequel elle a toute la raison de son côté.

C'est que vous ne savez pas que madeinoisellene peutsouffiir mademoiselle Lucie , ni approuver rien de tout ce qu'elle dit , ni de tout ce qu'elle fait.

FÉLICITÉ

Juge-t-on des choses par rapport aux personnes, et ne faut-il pas voir la vérité 011 elle est?

MATHILDE

Nous ne la voyons guère quand elle n'est pas favorable à ceux que nous aimons; et, quand une personne nous déplaît , tout nous déplaît en elle.

de madame de malntenon. 89

fe'licité.

Pouvez-vous approuver ce que vous dites, mademoiselle? Nos amis ne peuvent-ils avoir tort? et est-il impossible que nos ennemis aient raison? Ne peut-on juger équitablement, indépendamment de ceux qui ont le démêlé ?

LOUISE

D'où vient cette haine de mademoiselle pour mademoiselle Lucie?

AGATHE

Ce n'est point une haine , c'est une répugnance extrême.

EULALIE

Quoi! sans aucun sujet?

AGATHE

Il n'y en a jamais eu, mais la haine ne va guère plus loin que cette répugnance.

Il n'y a point d'effort qu'il ne faille se

go CONVEESATIONS INEDITES

faire pour vaincre nn sentiment si injuste, et même si cruel. Quoi ! vous prenez une aversion sans savoir pourquoi, sans que cette personne ait rien dit, ni rien fait pour vous déplaire !

MATHILDE

Son intention n'est pas de me déplaire, mais elle me déplaît dans tout ce qu'elle dit , et tout ce qu'elle fait me choque.

Cette conduite est bien opposée à la bonté et à la raison qui doivent nous régler eu tout.

LOUISE

Nous ne pouvons plus juger de rien; nous ne voyons plus les choses comme elles sont, et tout ce que nous disons et pensons est fondé sur l'aveuglement et sut l'injustice.

ANTOINETTE

Il me paroît très naturel «l'avoir de l'inciination pour une personne et de l'aver-

sion pour l'autre , dès la première fois qu'on la voit.

EULALIE

On doit combattre l'une et l'autre puisqu'elles sont sans fondement, et remettre son jugement à la connoissance qu'on aura de ce qu'elles valent.

AGATHE

% Est-il possible que lorsque vous voyez

deux personnes , vous ne penchiez pas à

l'une plutôt qu'à l'autre ?

Oui, mais c'est une trop légère impression qui ne règle pas notre conduite, et il arrive souvent que celles qui nous plaisent le moins nous conviennent le mieux.

FÉLICITÉ

On se fait bien haïr, quand on montre ainsi ses répugnances; et si on ne peut les vaincre, il faut tâcher de les cacher.

AGATHE

Il me paroit que plus nous raisonnons,

(J-1 CONVERSATIONS INEDITES

et plus nous nous examinons , plus nous nous trouvons de défauts, et que nous ferions mieux d'agir sans tant de réflexions.

EULALIE

Ce seroit le moyen de les garder tous et de n'en corriger pas un; c'est ce manque d'examen qui fait qu'il est si rare de trouver des personnes que nous puissions aimer long-lempf, et que chaque jour nous donne un nouveau dégoût pour elles.

Je comprends plus aisément les dégoûts que les répugnances; nous trouvons des défauts sur lesquels nous n'avions pas compté et nous cliangeons d'amis; mais, pour les répugnances, c'est un pur mouvement que nous suivons, comme feroitune bête, et cette raison, qui nous distingue, d'elle , nous devient donc inutile.

MATHILDE

Je ne puis soutenir mon senlimcrit ; inais je puis encore moins le vaincre.

DE MA.DAMK DE MAlNTENON. 9*3

LOUISE

On peut ce qu'on veut bien ; et si vous ne vous faites violence là-dessus, vous vous ferez haïr de bien des gens. Je pardonnerois plutôt la haine, si j'avois fâché, que cette aversion que je ne me serois point attirée.

Et qu'on peut prendre pour une personne de lîiérite. Y a-t-il rien de plus propre à nous corriger de cette répugnance que de penser qu'on peut fort bien l'avoir en effet pour cette personne de mérite , et que notre premier mouvement peut nous donner de l'indignation pour quelqu'un que nous trouverons dans la suite être digne de notre estime ?

LOUISE

Quand la charité, la bonté et la raison nous conduiront, nous ne tomberons pas dans ces inconvénients.

COINVERSATION XII.

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